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LES TREIZE SALLES
LOPÉRA
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DU MÊME AUTEUR
Histoire des BouffestParisiens {Souvenirs, anecdotes, répertoire, sta-
tistique, etc.)
La musique a Paris. (Théâtres, concerts, Institut, Conservatoire, or-
phéons, littérature musicale, etc.) En collaboration avec W. E.
Thoinan.
Meyerbeer. (Sa biographie et le catalogue de ses œuvres.)
L'IIoTEL des haricots, maison d'arrêt de la garde nationale. (Histoire
anccdotique, avec 70 dessins par E. Morin, d'après les originaux
de Ciceri, Decamps, Devéria, Daumier, Millet, Nanteuil, Traviès,
Yvon, etc.)
Dictionnaire de la mdsique appliquée a l'amodr. (Édition Pompadour
avec un frontispice de E. Morin.)
La musique pendant le siège de Paris. (Edition elzévirienno.)
EN PRÉPARATION
La canne a la main, promenades en Angleterre, en Rcigique, en Hol-
lande, en Suisse et en Italie.
Les Thkatres de Venise vers la fin du xvii* siècle.
lAhlS. — IMP. SIMON RAÇON ET COMP., RUE D'ERFUItTlI, 1.
LES TREIZE SALLES
DE
L'OPÉRA
ALBERT DE LASALLE
PARIS
LIBRAIRIE SARTORIUS
2 7, RUE DE SEINE, 27
1875
Tous droits résoryés
TEMOIGNAGE D'AMITIE
JULES NORIAC
LES
TREIZE SALLES DE L'OPÉRA
- 1659-1875
SALLE D'ISSY
U faut se rendre à ce palais magique
Où les beaux vers, la danse, -la niusi(]ue,
L'art de charmer les yeux par les couleurs,
L'art plus heureux de séduire les cœurs,
De cent plaisirs font un j)laisir unique.
Venez ; nous allons nous rendre à ce « palais ma-
gique, » entrevu par Voltaire, et où l'Opéra a trans-
porté hier ses lares mélodieux. Mais c'est par un che-
min d'écolier que nous irons au houlevard des
Capucines chercher notre part d'éhlouissement. Nous
courrons auparavant les ruelles du vieux Paris pour
dresser l'inventaire des masures insalubres et mes-
LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
qiiines où s'est abrité longtemps le plus orgueilleux
théâtre du monde.
Dans cette chasse aux souvenirs, nous rencontrerons
parfois quelque hangar ridicule ou quelque baraque
éphémère comme on en*improvise à la foire. Alors ce
sera grand'pitié de voir que tant de plâtre ait été
gâché là cil le granit et le marbre étaient de rigueur,
et qu'on ait étalé de si piteuses guenilles, quand la soie
rehaussée d'or et le brocart le plus ruineux devaient
être prodigués avec magnificence !
Car, à parler nettement, depuis deux siècles qu'il
existait, l'Opéra était le grand seigneur le plus mal
logé de France.
Voilà la treizième fois qu'il prend gîte quelque
part ; et on peut dire qu'aujourd'hui seulement il entre
dans sa maison !
Cette vie nomade a commencé assez misérablement
à la banlieue, au village d'Issy, entre Vanvres et la
Seine.
La Pastorale cVIssij est, en effet, le nom du pre-
mier essai d'opéra en langue française. L'initiative en
fut prise par l'abbé Pcrrin, introducteur des ambassa-
deurs auprès de Gaston d'Orléans, etpar Cambert, sur-
intendant de la musique d'Anne d'Autriche et orga-
niste de l'église Saint-lionoré.
Ce n'était pas, il est vrai, la première fois qu'à
Paris on assistait à pareil spectacle; mais jusqu'alors
les Italiens avaient ou le monopole d'un genre de di-
SALLE D'ISSY.
vertissemcnt dont ils étaient à la fois les inventeurs
et les propagateurs.
Plusieurs troupes ultramontaines étaient venues
donner des représentations en France, et leurs diver-
tissements lyriques avaient été pour nous de véri-
tables leçons d'opéra dont nous devions très-ample-
ment profiter.
On se rappelait surtout les chanteurs importés par
Mazarin en l'honneur d'Anne d'Autriche et pour l'a-
mour de ses beaux yeux. Leurs exercices avaient
eu lieu dans la siiUe du Petit-BoHrbon , située à l'ex-
trémité de la rue des Poulies , où se voit aujour-
d'hui la colonnade du Louvre. Celte salle, qui avait
servi aux états généraux .convoqués sous le règne de
Louis XIII, était tout ce qui restait de l'hôtel de Bour-
bon, en partie démoli après la défection du Conné-
table.
L'empressement que les Parisiens avaient montré à
suivre les représentatiojis données par les Italiens
était de bon augure; et c'est ce que comprit très-bien
Perrin. Il commença donc à rêver de l'acclimatation
de l'opéra en France.
Mais, si confiant que l'mJustrieux abbé fut dans son
idée, il manqua de l'audace nécessaire pour en faire
l'essai au milieu de Paris qui, alors comme aujour-
d'hui, était le pays des gouailleurs. Quand il eut ima-
giné que trois bergers pouvaient être (même en fran-
çais) amoureux de trois bergères, qu'un satyre (tou-
LES TREIZE SALLES DE L'OPERA,
jouis dans le même idiome) entreprendrait la con-
quête des trois bergères, mais qu'aussi il se ferait que
les trois bergers donneraient la chasse au satyre et
resteraient maîtres du doux enjeu de la guerre; quand
il eut mis la main sur ce beau sujet, et qu'il l'eut
traduit en vers le plus proprement possible, il alla
trouver son ami Gambert.
Celui-ci plaqua une couche de musique sur les rimes
de Perrin, mais ne se soucia point non plus de risquer
à Paris la mise au jour de son œuvre, et de se lancer
ainsi dans une aventure qui pouvait faire jaser aux
dépens de sa réputation.
C'était très-embarrassant.
Par bonheur intervint un sieur de la Haye, riche
particulier très-affolé de beaux-arts, et pouvant jouer
le rôle de Mécène dans cette affaire. Il possédait à
Paris le célèbre hôtel Lambert, et à Issy une maison
de campagne assez spacieuse pour servir aux projets
de P^îrrin et de Cambert. Ce fut donc, comme nous
l'avons dit, hors des murs que se donna, très-timide-
ment, le premier opéra français.
Les auteui s avaient réuni à la hâte une troupe chan-
tante où brillaient mademoiselle Cartilly, la basse-
taille Beaurnavielle, la haute-centre Cledière et les
demoiselles de Sercamanan.
Enfin, au commencement d'avril 1*650, fut donnée
la première représentation de la Pastorale,
L'expérience réussit à souhait. « Ce fut un essai
SALLE D'ISSY.
d'opéra, dit Saiiit-Évrcmont, qui eut l'agrément de la
nouveauté; mais ce qu'il y eut de meilleur encore,
c'est qu'on y entendit des concerts de flûtes, ce qu'on
n'avait pas encore entendu sur aucun théâtre depuis
les Grecs et les Romains. »
Le théâtre avait été décoré avec de la verdure na-
turelle cueilhe dans le jardin de la maison, et po-ur
tout luminaire on n'avait usé que du soleil, tant l'art
du machiniste et celui du décorateur étaient encore
loin de leur apogée.
Des invitations avaient été envoyées aux plus grands
personnages, et, à partir de cette époque, si on a ex-
périmenté les nouveaux remèdes sur les forçats, c'est
sur les gens de cour que l'usage a été établi d'essayer
les opéras inédits.
La foule la plus dorée se^pressait donc clans la mai-
son de M. de la Haye, tandis que la cohue des. badauds
attendait à la porte pour avoir à chaque entr'acte des
nouvelles de la représentation. Bientôt le village d'Issy
devint la promenade à la mode ; les équipages affluaient
sur- la roule : c'était un pèlerinage de dilettantes.
Il fallut donner jusqu'à dix fois la Pastorale pour
satisfaire l'ardente curiosité dont elle était l'objet.
Loret, qui était le grand gazetier du temps, en écri-
vit ainsi à mademoiselle de Longueville :
J'allai l'aulrc jour à Issy,
Village peu distant de Varis,
Pour ouïr chaiiîcr on musiqro
LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA;
Une paslonile comique...
L'auteur de cette pastorale,
C'est M. Pcrrin qu'on le nomme,
Très-sage et savant gentilhomme,
Et qui fait aussi bien des vers
Qu'aucun autre de Tumvers ;
Cambert, maître par excellence
En la musicale science,
A fait Vut ré ml fa sol la
De cette pièce rare-ln.
Enfin, le jeune roi Louis XIV voulut entendre la
fameuse Pastorale dont on lui disait merveille. Perrin
et Cambert transportèrent donc leurs chanteurs au
château de Vincennes, alors Habité par la cour, et
c'est là que leur œuvre fut exécutée pour la dernière
fois. Ils y avaient ajouté une tirade en forme de com-
pliment, que la bergère Diane délitait au roi.
Encouragés par un nouveau succès, Perrin et Cam-
bert sesTîirent immédiatement à composer une Ariane^
à laquelle ils donnèrent tous leurs soins, mais qu'ils
ne parvinrent point à faire représenter. Une nouvelle
troupe italienne vint, en effet, s'emparer de la vogue
dont les auteurs de la Pastorale semblaient devoir
jouir. Ces virtuoses, fraîchement débarqués, mirent
Paris en liesse avec VEîxole amante et Serse^ opéras
qui marquaient déjà un progrès sur la Finta Pazza et
tout le répertoire de la troupe précédente. Ce fut à la
salle de spectacle des Tuileries qu'ils donnèrent leurs
représentations. Le machiniste Vigarani l'avait ap-
SALLE D'ISSY.
propriée à cet usage , en l'outillant de ressorts, de
poulies et d'engrenages dont le jeu produisait des
effets surprenants. Ces merveilles rejetaient bien loin
l'abbé Perrin avec ses bergerettes et ses satyres; mais
nous ne tarderons pas à le voir reparaître.
La maison de M. de la Haye, première salle de
l'Opéra en France, fut acquise plus tard par la famille
d'Estrées, puis elle devint la propriété du cardinal
Fleury, qui y mourut. Enfin, elle est encore debout,
bien que défigurée par des restaurations successives,
et semble devoir tenir bon jusqu'au passage de quel-
que boiTlevard prolongé. Les archéologues rêveurs qui
voudraient aller y guetter le dernier écho des flûtes
de Cambert, devront s'adresser aux n°' 46 et 48 de la
grand'rue d'Issy.
Pourtant, par le temps de trombone où nous vi-
vons, les échos d'une flûte si lointaine se seront envo-
lés et peut-être est-il inutile de se déranger.
Et puis, hélas ! les obus de la Prusse ont passé par
là !
Il
SALLE DE LA BOUTEILLE
(1671)
Le cardinal Mazarin était plein de bonnes intentions
pour Perrin et Cambert. Il faut croire même qu'ami
passionné des arts il était décidé à favoriser de tout
son crédit ces audacieux inventeurs, de l'opéra fran-
çais. Mais sa mort, arrivée en 1661, porta un coup
funeste aux destinées du drame lyrique.
D'ailleurs, l'espèce d'engouement dont on s'était
pris pour la Pastorale d'Issy se passait tous les jours,
surtout depuis les succès de la nouvelle troupe ita-
lienne.
Cependant Perrin et Cambert avaient bon courage.
Malgré la perle de leur protecteur, ils travaillaient
avec ardeur à l'opéra d'Ariane et sans même s'être
assurés d'une salle où ils pourraient l'offrir au public.
1.
Il) LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
Leur œuvre terminée, ils s'aperçurent donc que,
b'ils avaient chanté comme des cigales, il leur avait
manqué la prévoyance de la fourmi. Un opéra, d'ail-
leurs, ne se compose pas seulement de rimes et de
notes, il y entre encore comme ingrédients quantité
de bonnes pistoles sonnantes, au moyen desquelles
sont installés les décors, les machines, les costumes
et toutes les magnificences qui sont le strict nécessaire
du plus luxueux des spectacles.
Mais après bien des marches, démarches et contre-
marches, l'argent fut trouvé ! Ce fut le financier Cliam-
peron qui le fournit, et, pour ce beau dévouement,
son nom mérite de passer à l'histoire. Quant aux
machines, Perrin eut la bonne fortune de s'associer le
marquis de Sourdéac.
Alexandre de Rieux, marquis de Sourdéac, était
connu par le goût passionné qu'il montrait pour les
arts, et plus particulièrement pour la mécanique théâ-
trale. Il avait fait déjà ses preuves de Mécène et de
machiniste en ouvrant fréquemment aux comédiens
le théâtre qu'il avait construit dans son hôtel de la
rue Garancière. Ces représentations, toujours mêlées
de musique, de danses et surtout de changements
à vue, contribuaient à entretenir le pubHc dans
des idées favorables à l'entreprise de Perrin, en l'ac-
coutumant à considérer l'opéra français comme pos-
sible.
De plus, le marquis donnait parfois des fêtes de ce
SALLE 'DE LA BOUTEILLE. 11
genre à son château de Neubourg, en Normandie.
« C'est là, dit un écrivain du temps, qu'il fit repré-
senter, en 1660, une pièce à machines, intitulée : la
Toison cVoi\ que composa M. Corneille l'aîné. M. de
Sourdéac prit le temps du mariage de S. M. Louis XIV
pour faire de cette représentation une réjouissance
publique ; et, outre tous ceux qui étaient nécessaires
pour l'exécution de ce dessein, qui furent entretenus
pendant plus de deux mois à ses dépens, il traita et
logea dans son château plus de cinq cents gentilshom-
mes de la province pendant plusieurs représentations
que la troupe du. Marais y donna de cet ouvrage. Ce
n'était partout que tables servies avec une abondance
et une propreté admirables. »
Le marquis de Sourdéac était donc pour Perrin un
associé précieux ; et on pourrait dire que par ses goûts
fastueux il fut le père de cette tradition de luxe qui
s'est perpétuée à l'Opéra jusqu'à nos jours.
Cependant l'opéra était toujours à l'état de rêve. Les
années se passaient, et le roi — sans que l'histoire en
dise les motifs — le roi, qui pourtant se piquait de di-
let'.antisme, tardait de signer le privilège sollicité par
Perrin.
Enfin, le 28 juin 1669, dix ans après la Pastorale
(flssy, le bienheureux privilège fut accordé : 11 don-
nait à Perrin licence à^établir par tout le royaume
(les académies d'opéra ou représentations en mu-
sique en langue françaiiie.
12 LES TREIZE SALLES DE LOI'ERA. '
Pcrrin se mit alors en campagne et déploya la plus
grande activité. Comme il a été dit, le marquis de
Sourdéac fut son machiniste , Cambert son composi-
teur, Champeron son bailleur de fonds. Il engagea
aussi un sieur La Grille, qu'il envoya en Languedoc
pour y faire la traite des chanteurs. La Grille ravagea
les maîlriscs des cathédrales en leur enlevant les meil-
leures voix, et, au bout de quelques mois, il ramena
à Paris une troupe dans laquelle on distinguait Ros-
signol, basse-taille ; Miracle, taille; et Tohlet, haute-
contre.
La partie chorégraphique fut confiée à Beauchamps,
maître à danser du roi, et qui, depuis vingt et un ans,
dirigeait tous les ballets de la cour. Beauchamps, sui-
vant un historien de la danse, « avait appris à com-
poser les figures de ses ballets par des pigeons qu'il
avait dans un grenier. Il allait lui-même leur porter
du grain cl le leur jetait. Ces pigeons couraient à leur
nourriture, et les groupes variés qu'ils composaient
lui donnaient les idées de ses danses. »
Il ne restait plus à trouver qu'un local propre aux
ébats lyriques qu'on projetait. Après bien des hésita-
tions, on s'arrêta au Jeu de paume de la Bouteille,
situé rue Mazarine, en face la rue Guénégaud. Un
théâtre y fut promptement installé. Pour mieux ren-
seigner le lecteur , le passage du Pont-Neuf, qui met
en communication les rues Mazarine et de Seine ,
coupe en deux rem])lacementde ce théâtre. La portion
SALLE DE LA BOUTEILLE. 15
f|ui se trouve au numéro 42 de la rue Mazaruie pré-
sente encore un espace intérieur, qui sert d'atelier à
un gazier, et où devait être le théâtre.
Perrin voulut commencer les répétitions pendant
que les maçons construisaient la salle de la Bouteille.
Ce fut à l'hôtel de Nevers qu^ Ariane fut mise à l'étude.
Mais les auteurs n'en furent point contents, et la paiivl*
Ariane^ à l'Opéra comme dans la fable, suivit sa des-
tinée, qui est d'être abandonnée. On lui substitua Po-
mone^ que Cambert avait eu le loisir de mettre en
musique pendant que Perrin sollicitait son privilège.
L'hôlel de Nevers avait été bâti par Mazarin, qui
l'avait légué à son neveu le marquis de Mancini. Il est
occupé aujourd'hui par la Bibliothèque nationale.
C'est dans la salle des imprimés qui longe la rue de
Richelieu que furent répétées Ariane et Pomone. La
première troupe d'opéra français qu'on ait vue à Pa-
ris, se composait alors de neuf chanteurs, dont cinq
hommes et quatre femmes, de quinze choristes et de
treize musiciens d'orchestre.
Enfin, en 1671, Guichard, intendant des bâtiments
du duc d'Orléans, mit. la dernière main aux travaux
de la salle de la Bouteille, et, le 19 mars de la mênje
année, Pomone y fut représentée devant le public.
Ce fut le premier opéra que le public fut admis à en-
tendre pour son argent.
La mise en scène de Pomone était très-luxueuse,
les décors représentaient : au prologue, le Louvre ; au
U LES TREIZE SALLES DE L'OPEP.A.
premier acte, les vergers de Pomone ; au second, une
lorêt de chênes ; au troisième, des rochers et de la
verdure; au quatrième , les jardins de Pomone, au
cinquième, un palais.
D'après les écrivains du temps, les vers de Perrin
étaient du dernier pitoyable, autant que la pièce lais-
«lil à désirer au regard de l'invention et surtout des
bienséances. Mais le charme delà musique, la beauté
des décors, le prestige d'un spectacle si nouveau suf-
firent au succès, qui dépassa toutes les prévisions. Il
fallut, sans qu'on pût rassasier le public, donner Po-
mone pendant huit mois consécutifs. La salle ne
désemplissait pas, bien que les places fussent très-
chères.
Un billet de parterre coûtait 10 livres, ce qui équi-
vaut à environ 30 francs de notre monnaie. Au bout
des huit mois Pomone avait rapporté 120,000 livres
de bénéfice net.
Ce flot d'or excita la cupidité des quatre associés et
mit la mésintelligence parmi eux. Le marquis de Sour-
déac chercha qiierelle à Perrin et trouva moyen de
l'éliminer en lui intentant un procès,, sous prétexte
d'avances considérables qu'il lui avait faites. Perrin,
poursuivi, harcelé, au moyen de créances dont, il est
vrai, on ne put jamais prouver l'authenticité, fut jeté
en prison, et y mourut de chagrin.
Sur ces entrefaites, l'Opéra mit au jour un nouvel
opéra de Cambert qui, sous le titre de : les Peines et
SALLE DE L\ BOUTEILLE. 15
les Plaisirs de Vamou7\ avait été rimé par un sieur
Gilbert, secrétaire des commandements de la reine de
Suède. « L'opéra des Peines et des Plaisirs de Va-
mour^ dit Saint-Évremont, eut quelque chose déplus
poli et de plus galant que celui de Pomone. Les voix
et les instruments s'étaient déjà mieux formés par
l'exécution. » Mademoiselle Brigogne y obtint un loi
succès dans le rôle de Climène, que le nom de Cli-
mène lui resta et que ses gages furent portés à 1 ,200
livres.
Ce fut, du reste, le second et le dernier opéra re-
présenté à la salle de la Bouteille.
Nous allons maintenant voir apparaître un homme
nouveau qui va communiquer la plus grande impul-
sion à l'Académie royale de musique.
Cet homme a nom Lulli.
Jean- Baptiste Lulli joua toute sa vie le personnage
d'un aventurier triomphant. Il y avait en lui du ban-
quiste, du bouffon italien, et du chevalier d'industrie.
Plein d'audace, gonflé d'orgueil, doué de génie dans
son art, rampant devant les forts, impertinent avec les
faibles, faisant bon marché de la morale et laissant
l'bonnêtelé aux gens peu pressés d'arriver, il ne pou-
vait finir que sur l'échafaud ou sur le duvet moelleux
des millionnaires.
Sa destinée voulut qu'il mourût riche de gloire et
d'argent, que Louis XiV le fit son secrétaire, et que
plusieurs générations d'ignorants, —dont la dernière
LES TREFZE "SALLliS DE L'OPERA.
se porte bien à T heure qu'il est, — aient cru qu'il
avait fondé l'Opéra, tandis qu'il n'a été que le conti-
nuateur de Perrin ^t de Cambcrt.
Pauvre Perrin, mort en prison! malheureux Cam-
bert, mort de chagrin au service de Charles II d'An-
gleterre, à qui il avait vendu ses talents î
La vie de Lulli est une suite de hasards aussi heu-
reux qu'invraisemblables etromanesqucs. Figurez-vous
un méchant gamin que le chevalier de Guise ramasse
dans une rue de Florence, et ramène en France pour se
divertir de ses lazzis et se délecter du macaroni qu'il
accommodait comme personne. Il jouait aussi un peu
de violon, le futur directeur de TOpéra, et pinçait de
la guitare aux heures où il iie tournait pas les sauces.
Ces ^igréments variés séduisirent mademoiselle de
Montpensier, cousine du roi, qui enleva le jeune Lulli
au chevalier de Guise, et le (It passer dans ses cui-
sines en qualité de marmiton. Il est vrai que les rôtis
y sentirent fort le brûlé, à partir de cette époque, car
Lulli était déjà plus artiste que cuisinier, et négligeait
le tourne-broche pour l'archet. Mais cette préférence
fut prise en considération, et Lulli fut élevé bientôt au
grade de surintendant de la musique de Mademoiselle.
Une aventure passablement rabelaisienne fut
cause qu'on le jeta bientôt à la porte. L'histoire est des
plus salées, et ne peut se dire tout haut entre gens de
Ijonne compagnie. Il seroit encore plus impertinent
de l'écrire.
SALLE DE L\ BOUTEILLE. 17
Voilà donc Lulli sur le pavé Raboteux de tous les
gens sans place, sans renom et sans pain. Sa situa-
tion n'était pas pourtant désespérée : comme il avait
déjà le génie de l'intrigue, il sut en profiter pour se
glisser parmi les musicieas de la chambre du roi. Du
premier coup il les écrasa par la supériorité.dont il fit
preuve comme virtuose et comme compositeur. On
commença à parler de lui à la cour ; ses chansons se
chantèrent par la vilk, et Louis XIV, qui avait l'œil
sur toutes les jeunes renommées, ne tarda pas à se
l'attacher. Avec son instinct d'imprésario, il sut même
placer son prolégé dans la meilleure situation pour
mettre ses talents en valeur. Il le chargea d'organiser,
en concurrence de la fameuse bande des Vingt-quatre
Violons, un autre orchestre qui prit le titre àePelils-
Violons.
Les petits violons firent merveille, et Lulli profila
du crédit dont il jouissait pour grandir sa réputation
de compositeur.
Benserade, qui était l'organisateur des ballets du
roi, le prit en amitié. Molière voulut qu'il fît la mu-
sique de ses comédies, lesquelles sont pour la plupart
entrecoupées d'intermèdes de danse et de chant.
Au besoin, Lulli paraissait lui-même dans ces diver-
tissements, où sa verve méridionale et son goût pour
la farce trouvaient à s'exercer. C'est ainsi qu'il créa à
(Ihambord le rôle du Mufti dans le Bourgeois gentil-
hoin)ne. hi roi l'y trouva si plaisant qu'il le nomma
IS LES. TREIZE S\LLES DE T/OPÉRA.
son secrétaire (conséquence qui n'est assurément pas
d'une logique bien rigoureuse).
La faveur de Lulii en élait arrivée à ce degré, au mo-
ment où la mesintelligen.ee divisa Perrin, Cambert,
le marquis de Sourdéac et Cliamperon, fondateurs de
l'Opéra. Il ne lui fut donc pas difficile de convertir le
roj à ses visées ambitieuses, et d'en obtenir un pri-
vilège annulant celui qui avait été accordé pour
douze ans à Perrin. D'ailleurs, dans ce temps-là,
Louis XIV ne voyait que par les yeux de madame de
Montespan, qui les avait les plus beaux du monde, et
la. favorite daignait s'intéresser au jeune Italien dont
la musique était d'un si bel effet sur les madrigaux
que la cour entière murmurait à ses oreilles.
Cette révocation du privilège de Perrin était un vé-
ritable acte de violence; mais le jeune roi (qui devait
plus tard révoquer l'édit de Nantes) ne s'arrêtait point
h de telles considérations. Pourtant, si on veut bien
examiner de près la lettre patente qui met si brusque-
ment Lulli aux lieu et place de l^errin, on surpren-
dra peut-être les indices d'une conscience troublée,
dans les mauvais prétextes qui y sont articulés. C'est
presque une lettre d'excuse à la raison et au bon droit
indignement violés.
Voici, du reste, les passages les plus importants de
cette pièce significative :
« Louis, par la grâce de Dieu, Roi de France et de
Navarre, à tous présents et à venir, salut. Les sciences
SALLE DE L.V BOUXEILLE. 19
et les arts étant les ornements les plus considérables
des États, nous n'avons point eu de plus agréables
divertissements, depuis que nous avons donné la paix
à nos peuples, que de les faire revivre en appelant
auprès de nous tous ceux qui se sont acquis la répu-
tation d'y exceller... Et comme, entre les arts libé-
raux, la musique tient l'un des premiers rangs, nous
avons, dans le deSsein de le faire réussir avec tous ses
avantages, par nos lettres patentes du 28 juin 1669,
accordé au sieur Perrin une permission d'établir en
notre bonne ville de Paris, et autres de notre royaume,
des Académies de musique, pour chanter en public
des pièces de théâtre, comme il se pratique en Italie,
en Allemagne et en Angleterre, pendant l'espace de
douze années. Mais, ayant depuis été informé que les
peines et les soins que ledit sieur Perrin a pris pour
cet établissement, 7îont pu seconde}' pleinement notre
intention et élever la musique au point que nous nous
étions promis, 7îoiis avons cm, pour y mieux réus-
sir, qu'il était à propos d'en donner la conduite à
une personne dont r expérience et la capacité nous
fussent connues... A ces causes, bien informé de
l'intelligence et grande connaissance que s'est acquis
notre cher et bien amé LuUy (Jean-Baptiste) au fait
de la musique, dont il nous a donné et donne jour-
nellement (le très-agréables preuves... nous avons au-
dit sieur Lully permis et accordé, permettons et
accordons par ces présentes, signées de notre main.
•2J LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
d'établir une Académie royale de musique dans notre
lîonne ville de Paris, pour en jouir sa vie durante...
Révoquons, cassons et annulons toutes provisions et
privilèges que nous pourrions avoir ci-devant donnés
ou accordés, même celui dudit Perrin... Car tel est
notre plaisir...
c( Donné à Versailles au mois de mars 1672 et de
notre règne le vingt-neuvième. Signé Louis, et plus
bas COLBERT. »
Plus bas encore,^ le lecteur sera libre de donner
cours aux sentiments que pourra lui inspirer ce mor-
ccTu de prose autocratique.
m
SALLE DU BEL-AIR
(1672)
Armé de son privilège, Lulli s'occupa d'abord du
réunir quelques débris de la troupe de Perrin, et d'y
joindre des recrues qu'il avait formées. Puis il cher-
cha une salle pompeuse et digne, car celle dé la rue
Mazarine avait trop médiocre apparence pour y rece-
voir le roi.
Or il paraîtrait que dans ce temps-là, où il n'y
a^. ait pas de loi d'expropriation, il n'était point aisé
de trouver dans Paris le moindre coin propre à loger
l'Opéra, car on fut obligé, de l'emménager, pour la
seconde fois, dans un jeu de paume, celui du Bel-Air,
qui était situé rue de Yaugirard, en face du jardin
du Luxembourg. Il fallut pourtant se contenter d'un
i^ite si mesquin; et quand Yigarani — architecte cl
LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
peintre modeiiais '— l'eut converti en quelque chose
qui ressemblait à une salle de spectacle, on en fit
l'ouverture par les Fêtes de V Amour et de Bacchus
(mai 1672).
C'était encore une pastorale, car tel était le goût
du temps. LuUi l'avait composée à la liàte, en y fai-
sant entrer pêle-mêle les meilleurs fragments des
intermèdes qu'il avait déjcà fait jouer 'à la cour. Les
divertissements du Bourgeois (jentilhomme ^ des
Amants magnifiques^ Q,i de Georges Dandin y figu-
raient dans l'ordre le plus disparate. Le succès n'en
fut pas moins grand, grâce surtout aux progrès qu'a-
vaient faits les chanteurs et les musiciens de l'or-
chestre.
L'année suivante,. LuUi donna Cadfuus, sa pre-
mière tragédie lyrique. Quinault, qui en avait fait
les paroles, devait, à par.tir de ce moment, devenir le
poète en titre de l'Opéra, et associer pour toujours
son nom àjcelui de LuUi.
CadmuSj qui fut le second et le dernier ouvrage
représenté à la salle du Bel-Air, a eu le privilège de
rester longtemps au répertoire. Donné en février
1675, ses représentations se poursuivirent, de re-
prise en reprise, jusqu'en 1757. Mais, en cette année-
là, il reçut le coup de grâce de Pierrot Cadmus, pa-
rodie de Carolet, jouée à l'Opéra-Comique de la Foire.
Il n'importe: dès sa nouwenulé ^' Cadmus obtint le
plus grand succès. Et il fallait que l'opéra fût déjà un
SALLE DU BEL-AIR.
plaisir indispensable aux Parisiens, pour que, dans ce
temps de ruelles, de cloaques et de lanternes borgnes,
on courût entendre Cadmus rue de Vaugirard. Le
quartier Saint-Germain était, en effet, bien neuf en-
core;, et la haute sociélé d'alors était encore confinée
en partie dans ses hôtels du Marais.
Lulli était donc en train d'amasser gloire et ri-
chesses; le roi le comblait de faveurs, et la foule,
qui répétait son nom à tous les carrefours, payait en
bonnes pistoles le droit d'applaudir ses ariettes. De
plus, par un traité en bonne forme, il s'était attaché
Quinault, l'homme de l'époque le mieux fait pour
bâtir un libretto; et ce luxe ne lui revenait qu'à la
modique somme de 4,000 livres par an. Vigaràni se
chargeait des décors, Beauchamps de la danse; les
demoiselles Aubry et Verdier, qu'il avait engagées,
étaient très en laveur auprès de monseigneur le pu-
blic.
Ce fut au milieu de cette prospérité que Lulli eut
une cause de souci qui n'était pas légère. Il s'aperçut
que son architecte, qui avait voulu faire le sorcier c^i
iVnprovisant une salle de spectacle dans le jeu de
paume da Bel-Air, n'avait pas pris le temps de bâtir
solidement. Les plâtres se fendillaient, les ornements
du plafond s'en allaient en mieltesqui pleuvaient sur
la tète des spectateurs. Ce n'était rien : les charpentes,
sur lesquelles on avait lésiné, commençaient à flé-
chir, et le pauvre directeur avait des sueurs froides
•24 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
quand il osait regarder sa salle, où tout prenait un air
penché, inéquilibré, menaçant !
Que faire?... Suspendre les représentations de
Cacinws aurait ruiné l'entreprise; ne point les sus-
pendre était s'exposer à voir l'édifiée s'effondrer et
engloutir spectateurs, artistes... et directeur!
Le malheur voulait encore que, tous les soirs, la foule
la plus compacte, donc la plus pesante, et la plus
dangereuse, s'empilât sur les gradins du vacillant
théâtre. Cette foule, pour prix de son empressement,
était assise sur un abîme, et Lulli, peut-être seul à
connaître la situation, expiait chèrement, par les fris-
sons qu'il en ressentait, le bonheur insolent qui n'a-
vait cessé de l'accompagner dans toutes ses aventures.
Sur ces entrefaites, c'est-à-dire le 1 7 février 1É>75,
Molière mourut; et nous allons voir comment un si
grand malheur tourna â bien pour « l'amé et léal
Lulli. »
IV
PREMIÈRE SALLE DU PALAIS-ROYAL
(1673)
Molière et sa troupe occupaient la salle du Palais-
Royal, qui était la plus spacieuse, la mieux aména-
gée, la plus dorée qui fût à Paris.
Elle occupait la partie droite du palais, et — pour
plus de clarté — c'est sur son emplacement que la
rue de Valois débouche aujourd'hui dans la rue Saint-
Ilonoré. Le cardinal de Richelieu Pavait fait con-
struire pour y représenter ses tragédies, et entre au-
tres sa fameuse Miramc, qui lui causa tant de déboi-
res par le peu de succès qu'elle obtint.
Sauvai, dans ses Antiquités de Pcwis^ nous a cou-
se ivé la description de ce pompeux logis :
«Ce lieu, dit-il, est uue longue salleparallélogramme,
large de neuf toises en dedans : couvre que le cardinal
20 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
de Richelieu et Mercier s'efforcèrent de rendre la plus'
admirable de l'Europe ; mais la petitesse du lieu s'y
opposa. Car, comme ce ministre avait résolu de faire
f)résent au Roi de sa maison, il était bien aise qu'il s'y
trouvât quelque grande partie et quelque chose qui
fût digne d'un grand monarque ; et pour cela il fit
faire par plusieurs divers dessins et élévations pour ce
théâtre, mais qui ne furent pas reçus, pour être trop
enjoués; de sorte qu'on se tint à celui de Mercier,
comme plus solide, plus commode et plus majestueux
tout ensemble. »
« La manière de ce théâtre est moderne, et occupe,
comme je l'ai dit, une longue salle couverte et carrée-
longue. La scène est élevée à un des bouts, et le reste
occupé par vingt-sept degrés de pierre, qui montent
mollement et insensiblement, et qui sont terminés
par une espèce de portique à trois grandes arcades
Mais cette salle est un peu défigurée par deux balcons
dorés posés l'un sur l'autre de chaque côté, et qui^
commençant au portique, viennent finir assez près du
théâtre ; le tout ensemble est couronné d'un plafond
en perspective, oii Lemaire a feint une longue ordon-
nance de colonnes corinthiennes qui portent une voûte
fort haute, enrichie de rayons, et cela avec tant d'ait
que non-seulement cette voûte et le plafond semblent
véritables, mais rehaussent de beaucoup le couvert de
la salle et lui donnent toute l'élévation qui lui man-
que. R est constant que Mercier, dans la distribution
PREMIÈRE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 27
des parties de ce théâtre, a passé l'espérance de tout
le monde, et fait beaucoup plus qu'on n'en attendait,
n'y ayant point d'apparence qu'un carré long renfermé
dans une rue et une cour, dût être si accompli ; car
enfin, malgré les défauts qu'on y remarque, il n'y a
personne qui ne le trouve un grand morceau d'archi-
tecture. »
Le public pour entrer dans cette salle prenait par la
rue Saint-Honoré, puis se dirigeait jusqu'au fond
d'une impasse qu'on a appelée Cul-de-sac de l'Opéra,
et qui était connue plus anciennement sous le nom de
Cour-Orry.
La mort de Molière profita à Lulli, et le tira du
danger d'être écrasé sous les décombres de son théâ-
tre. En effet, le rusé Florentin se démena si bien
qu'il obtint du roi la salle du Palais-Royal. Les héri-
tiers de Molière en furent chassés et l'Opéra s'y installa
immédiatement. L'Ouverture s'en fit au mois de mai
l6>73, par la continuation des représentations de
Cadinns.
L'Opéra était donc définitivement constitué; il pos-
sédait un lieu convenable à l'exhibition de ses magni-
ficences, et, avantage plus précieux, un directeur dont
on ne peut méconnaître le génie organisateur.
Car, i\ ne faut pas l'oublier, Lulli, que les mémoi-
r:s du temps ont très-maltraité comme homme, mé-
rite une belle place dans l'histoire du théâtre en
France. Son activité et la variété de ses aptitu<]es
^iS LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
étaient étonnantes. Non-seulement il a composé, pen-
dant quatorze ans, toute la musique qui s'est jouée
sur son théâtre, mais encore il la faisait répéter avec un
soin scrupuleux, exigeant que le plus petit trille ou la
plus cliétive apjloggiature fussent conformes au texte;
résistant ainsi à l'insubordination qui distinguait déjà
les chanteurs d'opéra. Ces chanteurs, d'ailleurs, c'est
lui-même qui les trouvait et les éduquait; il leur en-
seignait au?si bien à marcher, entrer et .«ortir, qu'à
conduire leur voix.
La danse aussi était son fait, et il ne dédaignait pas
d'essayer et de discuter les pas qui devaient figurer
dans ses opéras. C'est même à LuUi qu'on doit l'in-
vention de la danseuse... Oui, on vase récrier fort
(mais l'histoire est là !). Avant le Triomphe de l'A-
moui\ ballet en vingt entrées, représenté en avril 1 68 J ,
les rôles de femmes étaient tenus par des hommes dé-
guisés ! « Comme plusieurs femmes de qualité — dit
un auteur du temps — dansaient à là cour dans ce
ballet, M. Lulli a choisi beaucoup de filles alin de
remplir les entrées. Ainsi on s'assure qu'on verra sur
son théâtre une nouveauté iouie singulière^ et peut-
être n'y aura-t-il jamais eu en France rien de plus
surprenant. »
Parmi les danseuses qui parurent pour la première
fois dans ce ballet, on remarqua surtout mesdemoiselles
Lafontaine, Pesant, Carré et Leclerc.
« En peu de temps mademoiselle de Lafontaine sur
PUEMIERE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 29
passa si fort ses camarades qu'elle Tut jugée capable
non-seulement de danser seule, mais encore de com-
poser'ses entrées, ainsi que Pecourt et l'Etang le cadet.
Elle continua de faire Ijriller ses talents jusqu'au mois
de juin 1692, qu'elle se retira au colivent des reli-
gieuses de l'Assomption, à titre de pensionnaire, jus-
qu'en 1696, qu'elle en sortit pour aller demeurer
chez madame la marquise de la Chaise, qui lui donna
un appartement et sa table. Cette dame étant morte,
mademoiselle de Lafontaine se mit en pension dans
un couvent près de la Croix-Rouge, où elle acheva
pieusement sa vie en 1738. Mademoiselle de Lafon-
taine a toujours passé pour sage. C'était une grande
personne assez jolie et bien faite, avec de beaux yeux.
Mademoiselle Subligny lui succéda dans son emploi. »
Tant il y a que le portrait de la charmante et ver-
tueuse Lafontaine peut aussi Lien s'accrocher dans un
foyer de théâtre que dans un parloir de couvent.
Lulli encaissa des sommes énormes durant son rè-
gne à l'Opéra. Dix-neuf ouvrages (sans coiiii-Ur (-a.i;-
tité de ballets, de divertissements et d'intermèdes) ont
été donnés par lui, et constamment acclamés' par le
public. Parmi les plus célèbres il convient de distin-
•guer Altjs, dit « l'opéra du roi » ; Ariiiidc% « l'opéra
des dames »; PhaiHon, «'l'opéra du peuple » ; Isis,
« l'opéra des musiciens ».
Les paroles en étaient de Quinault, le fidèle libret-
tiste de Lulli, qui ne cessa de travailler pour lui qu'en
2.
LES TREIZIi SALLES DE L'OPÉRA.
1686, époque à laquelle il fut pris d'un dégoût subit
pour le théâtre. Aucune instance ne put le faire reve-
nir sur sa résolution de ne plus écrire de paroles
d'opéra; et tout ce qu'on en put obtenir, fut ce qua-
train :
Je n'ai que trop chanté les jeux et les amours,
Sur un ton plus sublime, il faut nous faire entendre.
Je vous dis adieu, Muse tendre,
Et vous dis adieu pour toujours.
LuUi mourut en 1687, et dans des circonstances
qui ont le bizarre et l'inattendu de tout ce qui tient à
la vie de cet homme prédestiné. L'auteur de Cadmus
faisait répéter, à l'église des Feuillants de la rue
Saint-llonoré, un Te Deuin, qu'il avait composé pour
fêter la convalescence du roi. Comme les chanteurs
s'en allaient à la dérive, oubliant le rhythme et l'into-
nation, Lulli, très-agité, leur marquait la mesure avec
sa canne. Mais un faux mouvement fit qu'il se donna
un coup au pied, et que bientôt une inflammation se
déclara. 11 fallut fui faire une douloureuse opéra-
tion L'opération ne réussit point, et quelques
jours après, la fièvre le^prenant, il cessa de vivre à
l'âge de cinquante-quatre ans.
« Lulli — nous apprend un de ses secrétaires —
était plus rempli et plus petit que ses estampes ne le
représentent; assez ressemblant, du reste, c'est à-dire
pas beau garçon; la physionomie vive et régulière.
PREMIERE SALLE DU PALAIS-ROYAL.
mais point noble ; noir, les yeux petits, le nez gros,
la bouche grande et élevée, la vue basse... Il avait pris
l'inclination d'un Français un peu libertin pour le
vin et pour la table, et il avait gardé l'inclination ita-
lienne à l'avarice. 11 était ladre à tel point que le
surnom lui en resta... Dans sa conversation, il avait
une vivacité fertile en saillies et en traits originaux,
et il faisait un conte en perfection, quoiqu'avec un
bruit moins français qu'italien. Autre preuve de l'es-
prit de LuUi : il laissa dans ses coffres 630,000 livres
tout en or, qui furent partagées, ainsi que ses autres
biens, entre sa femme et ses six enfants, savoir : deux
garçons et quatre filles. »
Ses autres biens consistaient en plusieurs maisons ;
celle qu'il habitait et qu'on peut voir encore debout,
avec ses attributs sculptés, est située au coin des rues
Sainte-Anne et Neuve-des-Petits-Champs, le coin du
marchand de vin, du « prêtre de Bacchns, » comme
on aurait dit au temps de LuUi.
Cependant l'auteur à'Armide avait assez vécu pour
sa gloire, car dans ses dernières années les ressources
de son génie, si multiple pourtant, semblaient épui-
sées. Et il n'en continuait pas moins de remplir ses
fonctions abusives de seul musicien de France.
Le mot n'est pas rigoureusement historique, mais
nous avons bien des raisons de supposer que LuUi a
dit : « L'Opéra, c'est moi ! » comme son maître
Louis XIV avait dit : « L'Etat, c'est moi ! » Toules les
LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
petites tyrannies qu'il exerçait dans son em}3ire lyri-
que équivalaient à l' accaparement le plus complet de
tout ce qui, en France, pouvait avoir nom mu-
sique.
La tourbe des musiciens secondaires avait peut-être
cru à l'éternité de sa personne comme à l'immortalité
de sa gloire. Ce qui est certain, c'est qu'à sa mort
personne ne se trouva prêt à lui succéder.
L'événement n'en fut pas moins considérable en ce
qu'il ouvrit pour la première fois les portes de l'Opéra
à toutes les ambitions. Une sorte de démocratie en-
vahit le domaine jusque-là réservé à l'autocratie de
M. le surintendant de la musique du roi. Les portes
de l'Opéra furent forcées tout d'abord par une foule de
gens à petite musique et à grand orgueil ; ils portaient
invariablement sous le bras des rouleaux de papier
réglé qui étaient censés contenir des chefs-d'œuvre.
Vous pouvez même voir encore les héritiers de cette
tradition rôder aux abords de l'Opéra : car en France,
où nous sommes très-routiniers, il faut des siècles
pour changer quelque chose à une habitude prise.
Le gâteau était, en effet, très-beau à se partager ;
mais personne n'eut la fève. Louis et Jean-Louis Lulli,
fils de l'auteur d'Athys, entrèrent les premiers en
lice ; mais ni la protection du directeur Francine, qui
était leur beau-frère, ni le prestige de leur nom, ne
sauva de la plus lourde chute leur Orphée et leur
Alcide. Ces deux opéras n'évitèrent même le sifllet
PREMIERE SAIIE PU rAI.AIS-ROYAl .
que grnce à un grand appareil de police déployé dans
le parterre. Le public s'en vengea par des épigrammes.
En voici une qui n'est pas à dédaigner :
Le sifflet défendu! quelle horrible injustice!
Quoi donc ! impunément un poëte novice.
Un musicien fade, un danseur éclopé,
Attraperont l'argent de tout Paris dupé,
Et je ne pourrai pas contenter mon caprice!
Ah ! si je siffle à tort, je veux qu'on me punisse ;
Mais siffler à propos ne fut jamais un vice.
Non, non, je si''flerai : on ne m'a pas coupé
Le sifflet.
Un garde, à mes côtés planté comme un jocrisse,
M'empêche-t-il de voir ces danses d'écrevisse,
D'ouïr ces sots couplets et ces airs de jubé?
Dussé-je être, ma foi, sur le fait attrapé,
Je le ferai jouer à la barbe du suisse,
Le sifflet!
Bientôt se présenta Celasse, secrétaire et élève de
Lulli, dont l'opéra d'Achille et Polijxène obtint quel-
que succès, succès tempéré pourtant par le bruit qui
courut que Colasse avait fait de larges emprunts aux
papiers de son maître, dont il avait hérité. Colasse
écrivit encore sept ou huit partitions, entre autres
Thélis et Pelée, considéré comme son meilleur ou-
vrage ; Jason, dont les paroles étaient de Jean-Bap-
tiste Rousseau, etc. Puis il renonça à la musique
pour se livrer à la recherche de la pierre philosophale.
Il mourut à Lille, empoisonné par les vapeurs échap-
LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
pées de ses creusets, et fut, croyons-nous, la dernière
victime de cette grande chimère née des superstitions
du moyen âge.
Ensuite vint Marin-Marais, dont VÂlcyone resta
longtemps au théâtre ; puis Dcsmarets, surintendant
de l;i musique de Philippe V, roi d'Espagne ; puis
Charpentier, auteur de la musique du Malade ima-
ginaire, musique encore exécutée de temps en temps
à la Comédie-Française ; puis Destouches, successeur
de Lulli dans la direction de la musique du roi; puis
Bertin, Lacoste, Gervais, Mouret.... enfin Campra, qui,
dans l'interrègne de cinquante ans, séparant LuMi de
Rameau, est le compositeur du talent le plus vérita-
ble dont nous ayons à signaler le passage à l'Opéra.
Campra, né à Aix, en Provence, le 5 décembre
1660, était chef de chant à la maîtrise de Notre-Dame.
Il débuta sur la scène, ^n 1697, par VEv7'ope galante,
opéra-ballet d'une forme nouvelle/Chaque acte de
celte composition était une pièce complète qui pou-
vait se jouer séparément. Tout Paris courut applaudir
VEurope galante, qui, outre le mérite de la partition,
pleine de mélodies d'un tour heureux, était l'occasion
d'un grand étalage de mise en scène. Campra donna
ensuite le Carnaval de Venise (1699), ouvrage taillé
sur le même patron ; puis Tancrède, opéra héroïque
où le principal rôle, — le premier qui ait été écrit
pour contralto, — était joué par mademoiselle Mau-
pin, cette amazone dont les aventures cavalières ont
PUEMIEUE iîAfcLE ï)\] PALAlS-ROYAf . oô
été si souvent racontées. La carrière de Campra lut
remplie par la production de dix-neuf opéras, parmi
lesquels il importe de distinguer Ilésione^ les Fêles
vénitiennes et Iphigénie en Tauride,
Monteclair mérite aussi une mention : s'il manqua
de génie dans ses compositions, il eut l'Iieureuse for-
tune d'introduire la contre-basse dans l'orchestre de
l'Opéra. Le cadeau était magnifique, non point à
cause de la grosseur, mais bieii parce que le plus
monstrueux et le plus encombrant des instruments
devait prêter à notre musique l'accent dramatique et
la puissance sonore qui lui sont propres. On fut pour-
tant quelque temps à s'accoutumer aux mugissements
(le la grosse machine, qui, dans le principe, ne servit
qu'à l'accompagnement des chœurs, et le vendredi
seulement.
Le vendredi était d'ailleurs, comme il l'est encore
aujourd'hui par tradition, le jour privilégié de l'Opéra.
« Le grand air, à présent, est de n'aller à l'Opéra
que le vendredi, » écrit mademoiselle Aïssé en 1750.
Il faut savoir, en effet, que dans ce temps-là les affi-
ches ne portaient pas les noms des acteurs. Mais il
était convenu que les meilleurs chanteurs ne devaient
paraître que le Tendredi; aussi la foule altluait de
préférence ce jour-là.
En l'année 1712, le roi Louis XIV gratifia l'Opéra
d'un hôtel spécial pour y loger son administration,
ses archives et son service des répétitions. Cet hôtel^
LES TREIZE S.\Î.LES DE L'OPERA.
silué rue Saint-Nicaise, était vulgairement désigné
sous le nom de Magasin. On appelait par suite filles
du magasin les danseuses, les figurantes et les cho-
ristes-femmes. Le malheur, ou plutôt le bonheur
(comme on va le voir), voulut que le roi oubhât de
payer les architectes et les ouvriers. C'est alors que,
pour se débarrasser de ces créanciers, on imagina de
donner des bals à l'Opéra.
Nous trouvons donc, à la date du 8 janvier 1715,
des lettres patentes de Louis XIV accordant à son Aca-
démie de musique le privilège des bals masqués. Le
projet en avait été conçu et exposé par le chevalier de
Bouillon, qui, pour son droit d'avis, reçut une pensioii
de six mille livres.
Détail piquant, ce fut un moine augustin, le V. Ni-
colas Bourgeois, qui inventa le mécanisme au moyen
duquel on pouvait, en une demi-heure, élever le plan-
cher de la salle à la hauteur de celui de la scèiie.
Le premier bal masqué de l'Opéra n'eut lieu cepen-
dant que dans les premiers temps de la Régence, le
2 janvier 1716 ; et le succès en fut si grand qu'on en
dut donner trois par semaine jusqu'à la fin du car-
naval.
Un écrit de l'époque va nous fournir la description
de la salle de l'Opéra, telle qu'elle était disposée les
soirs de bal :
« La nouvelle salle forme une galerie de quatre-
vingt-huit pieds de long.... Elle peut être divisée en
PREMIÈRE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 37
trois parties : la première contient les lieux que les
loges occupent; la deuxième un salon carré, et la
troisième un salon demi-octogone. Les loges sont
ornées de balustrades avec des tapis des plus riches
étoffes et des plus belles couleurs sur les appuis.
Deux buffets, un de chaque côté, séparent par le bas
les loges du salon, qui a trente pieds en carré, sur
vingt-deux d'élévation.... La salle est éclairée par plus
de trois cents bougies, sans compter les chandelles,
les lampions et les pots à feu, qui se mettent dans les
coulisses et les avenues du bal. Trente instruments
placés, quinze à chaque extrémité delà salle, compo-
sent la symphonie pour le bal. Mais pendant une
demi-heure avant qu'on commence, les instruments
s'assemblent dans le salon octogone, avec des tim-
bales et des trompettes, et donnent un concert com-
pose de grands morceaux de symphonie des meilleurs
maîtres. »
Ces bals avaient lieu les lundis, mercredis et sa-
medis. Le prix d'entrée était d'un écu.
Comme bien l'on pense, les poètes du temps ont
chanté, ces fêtes, et dans un style où les allusions my-
thologiques n'étaient pas épargnées , témoin cette
sliophc :
Ce lomplc se consacre à la félicité;
L'Amour y fait goûter sa plus vive tendresse,
Hébé répand partout son nectar enchanté.
Terpsichorc y règne sans cesse ;
58 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
Moinus y fait briller l'art en lui si vanté.
Dans ces lieux enchanteurs
Tout charme, tout engage;
Tous les dieux de la volupté
Y reçoivent sans cesse un éclatant hommage ;
Le dieu de Thyménée est le seul maltraité. '
Voici, maintenant, les recettes que produisirent les
bals de l'Opéra, dans les premières années de leur
fondation :
1710. . 77,877 livres.
1716-1717 14,225 —
1717-1718 54,019 —
1718-1719 51,859 —
1719-1720 116,038 —
L'infériorité de la recette de 171G-17 eut pour
cause une concurrence ouverte par la Comédie-Fran-
çaise. La grande recette de 1719-20 est due à la pros-
périté momentanée du système linancier de Law.
Un fait matériel qui a bien son importance et que
nous ne voulons pas oublier, si peu lyrique qu'il soit,
c'est la substitution des bougies aux chandelles dans
l'éclairage de l'Opéra. « M. Law, dit Dangeau dans ses
mémoires, a donné de l'argent à l'Opéra pour qu'il
n'y eût plus que des bougies au lieu de chandelles ;
cela s'exécute présentement. » Décembre 1719.
Quelques années plus tard, l'état des dépenses de
l'Opéra porte une somme de 14,957 livres au cha-
pitre : « Luminaire en cire et suif. »
PREMIERE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 39
Au commencement du dix-septième siècle et dans
les théâtres qui avaient précédé l'Opéra, les chan-
delles s'accrochaient aux tapisseries qui décoraient
le fond de la scène. Les acteurs faisaient alors l'effet
d'ombres chinoises. Plus tard, ce procédé défectueux
fut remplacé par un système de chandeliers suspendus
par des cordes apparentes sur le devant du théâtre.
La création des bals ;de l'Opéra est le fait le plus
important que nous ayons à signaler pour cette pé-
riode à laquelle nous voilà arrivé, et qui est celle de la
Régence. Car si nous jetons les yeux sur les catalogues
de l'Opéra, nous n'y trouvons que les titres d' œuvres
que la postérité a dédaignées.
Notons cependant au passage, Œnone de Destou-
ches, qui est la première cantate exécutée à l'Opéra :
les Fêtes de Vëté, ballet dont le livret était de l'abbé
Pellcgrin (sous le pseudonyme de mademoiselle Bar-
bier), et la musique de Monteclair (célèbre comme
nous l'avons dit, pour avoir introduit la contre-basse
dans nos orchestres) ; Sëmiramis, tragédie lyrique de
Roy et de Destouches ; le Soleil vainqueur des Nua-
(jes, n divertissement allégorique sur le rétablisse-
ment de la santé du'roi.... »
Mais voici venir des temps prospères pour la danse.
Dupré y introduisit un style plus noble, en cherchant
à mettre de l'ordre et de la méthode dans les pas, jus-
que-là un peu abandonnés à l'instinct naturel du dan-
seur. C'était aussi le moment des plus grandes séduc-
40 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
lions de la Salle et de sa rivale la Camargo; « Ah !
Camargo, » a dit Voltaire :
Ali! Camargo, que vous êtes brillante!
Mais que Salle, grands dieux! est ravissante!
Que vos pas sont légers et que les siens sont doux!
Elle est inimitable et vous êtes nouvelle ;
Les nymphes sautent comme vous
Et les grâces dansent comme elle.
Mademoiselle Cupis de Camargo était née à Bruxelles,
en 1710. Sa famille, qui était originaire d'Espagne, a
donne plusieurs prélats à l'Église, entre autres un car-
dinal, qui fut évêque d'Ostie et doyen du Sacré-Col-
lége. Après avoir débuté à Rouen, mademoiselle Ca-
margo se fit remarquer à Paris dans un pas qu'elle
improvisa au premier acte de Pyrmne et Tliisbé. Son
succès fut si grand que toutes les modes d'alors furent
décorées de son nom, et que les femmes élégantes ne
voulaient plus être chaussées ni coiffées qu'à la Ca-
margo. Ce fut elle aussi qui inventa le caleçon, rendu
depuis obligatoire par les ordonnances de police, et
qui, de nos jours, a été remplacé par le maillot.
^ Mademoiselle Salle avait débuté à l'Opéra-Comique
deia foire dans la Princesse de Carisme, pièce de
Le Sage. Elle remporta ensuite de grands triomphes à
rOpéra, notamment dans /c'S Amours des Déesses
(1729), oii elle ne craignit pas de se montrer à côté
de la Camargo. Mais le plus grand titre de gloire de
PJ\EMIÈRE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 41
mademoiselle Salle c'est d'avoir tenté la première de
réformer les costumes de théâtre dont la coupe, toute
de fantaisie, s'inspirait moins de la vérité que de la
mode du jour.
Elle ne voulait pas que Jupiter se présentât avec des
tonnelets et de la poudre, ni que Junon se montrât en
jupes à paniers et la figure accidentée de mouches.
Mais c'était trop demander. Aussi mademoiselle
SalIé, découragée pour n'avoir pu entamer la routine
qui régnait à Paris, s'exila à Londres. Là elle fut ac-
cueillie avec transport lorsqu'elle fit l'essai de ses
idées daîis le ballet àe Pygmalion. On lit ce passage
la concernant dans une correspondance insérée au
Mercure : « Elle a ose paraître sans panier, sans jupe,
échevelée et sans aucun ornement sur la tête ; elle n'é-
tait vêtue, avec son corset et un jupon, que d'une
simple robe de mousseline tournée en draperie, et
ajustée sur le modèle d'une statue grecque ! »
Quatre vers de Voltaire ont gratifié mademoiselle
Salle d'une réputation de vertu que les chroniques
secrètes ont d'ailleurs pris le soin de défaire :
De tous les cœurs et du sien Li maîtresse,
Elle alluma des feux qui lui sont inconnus;
De Diane c'est la prêtresse
Dansant sous les traits de Vénus.
Ce n'est que plus tard, et sous l'influence de No-
vcrrc, que le réalisme inventé par mademoiselle Salle
42 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
commença d'être en faveur à l'Opéra, Noverre, élève
dcDupré, est certainement le chorégraphe qui a le
plus fait pour le perfectionnement de son art avant la
dynastie des Vestris. Ses Lettres sur la Danse sont
un recueil curieux et qu'il faut consulter pour se fi-
gurer jusqu'à quel point un entrechat ou un jeté-
battu sont choses graves et dignes de méditation.
L'année 1729 est marquée par l'exhibition de la
troupe italienne du signor Papirio, à qui l'Opéra donna
asile pendant quelque temps, et qui joua des inter-
mèdes comiques, notamment Serpilla e Bajocco, et
Don Micco e Lesbina. Le fait se représentera deux
fois dans le cours du dix-huitième siècle; en 1752, et
en 1778. Nous nous proposons d'en reparler.
Le lecteur a peut-être perdu de vue le grand paral-
lélogramme qui servait de salle à l'Opéra depuis la
mort de Molière, et qui était, comme nous l'avons dit,
attenant à l'aile droite du Palais-Royal. La décoration
intérieure en fut refaite en 1732 ; et si nous voulons
visiter les nouveaux travaux, nous n'avons qu'à nous
laisser conduire par un rédacteur du Mercure, qui
Fcmble être un cicérone aussi consciencieux que bien
renseigné.
« Les embellissements qu'on a faits depuis peu dans
la salle de l'Opéra, ordonnés par le directeur de l'Aca-
démie Royale de musique aux 45 loges, aux 4 balcons
et à l'avant-scène qui sont la distribution de cette
salle, consistent, sçavoir : au-dessus de la première
PREMIÈRE SA ME DU PALAIS-ROYAL. 43
loge à droite, qui est celle du Roy, on y a peint le
buste 'd'Apollon; à celle de vis à vis, qui est celle de
la Reine, celui de Minerve. Ils sont suivis sur la même
ligne des panneaux des deuxièmes loges, des bustes
des plus célèbres poëtes et des Muses, alternativement
ornés de bas-reliefs relatifs aux bustes en médailles
qui forment le milieu supérieur de chacune des pre-
mières loges, peints en camaïeu, enfermés par des
guirlandes de fleurs de coloris et soutenus par des or^
nements rehaussés d'or. On voit sur les bases des pre-
mières loges des cartouches entremêlés d'ornements
rehaussés d'or aussi ornés de festons de fleurs de co-
loris dans lesquels sont des trophées, des attributs
d'Apollon, de Minerve, des Muses et des Poëtes, etc.
Ce sont les principales parties qui font la décoration
des premières et deuxièmes loges. Les troisièmes sont
décorées d'ornements convenables et dans le même
goût des autres ornements. Toutes les loges sont sé-
parées par des palmiers sur les montants qui s'élèvent
des consoles et des agrafes de sculpture, le tout re-
haussé d'or ou doré en plein.
« Les dedans et les plafonds des loges sont feints de
damas et autres riches étoffes, de même que les pla-
fonds des compartiments au milieu desquels sont des
rosettes en saillie dorées en plein. Le grand rideau
qui ferme le théâtre présente à la vue un grand mor-
ceau de coloris, dont les figures sont de la proportion
d'environ sept pieds. La bordure, rehaussée d'or, est
44 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA. .
composée de parties convenables au sujet. Apollon y
paroît au milieu d'une gloire sur le devant de l'autel
des sacrifices. Il y est accompagné de différents génies^
des Muses, etc. Le Dieu des vers semble ordonner au
génie de l'invention désigné par le flambeau qu'il
porte d'aller échauffer Uimagination de ses différents
génies à qui Melpomène, Thalie, Erato, Terpsichore
ont confié leurs attributs.
« Les armes du Roy font le couronnement de la
bordure. Elles sont accompagnées de branches de
deux palmiers, dont les troncs prennent leurs racines
des ornements de la base de cette bordure, et en mon-
tant forment un plan circulaire varié au pourtour du
tableau. Aux troncs des palmiers qui sont entourés de
branches et de feuilles de laurier sont attachés quatre
différents trophées, sçavoir : à droite, ceux qui dési-
gnent l'héroïque et le pastoral, et au côté opposé,
ceux du lyrique et du satyrique. Le serpent Pithon
paroît sortir des ornements de cette base vaincu et
rampant, ce qui forme le milieu du tableau. »
De l'or, de la peinture, de la sculpture tant qu'on
en voulait ! Cependant la musique périclitait. On com-
mençait à se fatiguer de Lulli, dont les rhythmes assez
lourds et le ton de plain- chant s'étaient perpétués en
dépit de Campra chez Cotasse, Destouches, Mouret,
Rebel, Marais, Bertin, Collin de Blamont, Monteclair
et toute la pléiade des médiocres que nous venons de
[)asser en revue.
PREMIÈRE SALLE DU PALAIS-ROYAL. ^5
Il est vrai de dire pourtant que les décors de Ser-
vandoni, architecte de Saint-Sulpice, étaient un at-
trait pour le public, et que, comme nous l'avons vu,
mesdemoiselles Salle et Gamargo dansaient le menuet
à damner la cour et la ville. Mais ce n'était point là
des régals de dilettante, et il était grand temps que
quelque génie créateur vînt se mêler de rajeunir
l'Opéra.
Cet homme tant désiré fut Rameau.
La venue de Rameau marque le commencement
d'une ère nouvelle pour l'Opéra. Si cet homme émi-
nent n'a rien renversé de ce qu'il trouva debout dans
l'empire lyrique, il faut du moins reconnaître que
tout ce qu'il y toucha de sa main soigneuse autant
qu'habile prit une physionomie plus jeune. Ses mélo-
dies affectèrent des rXythmes plus francs et des tours
d'une variété qui tranchait avec la monotonie particu-
lière à l'école de Lulli, encore triomphante. « Il n'é-
tait plus guère possible de se dissimuler, — dit La-
harpe, — que le chant de nos opéras, à l'uniformité
du dessin joignait celle des ornements, dont les ports
de voix et surtout l'éternelle cadence faisaient tous les
frais ; et la pauvreté des accompagnements était d'au-
tant plus étrange, que les instruments étant en plus
grand nombre, ne Taisaient guère qu'un plus grand
bruit, jusqu'à Rameau, qui fut réformateur en cette
partie comme dans celle des chœurs et des ballets. Il
créa véritablement l'orchestre français. »
40 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
Les réformes tentées par Rameau excitèrent, en
effet , les colères de tout ce qui tenait à Lulli, et à sa
manière. Les aiguiseurs d'épigrammes, les ciseleurs
de couplets, les pourfendeurs à coups de pamphlet ré-
pandirent des flots d'encre bouillante sur la tête de
« l'impudent », du «maroufle », du «profanateur»,
qui osait « faire violence à Melpomène et s'introduire
dans son temple pour porter sur ses autels une main
sacrilège... »
On se souvient encore de cette épigramme qui, sans
être un modèle d'atticisme, n'en a pas moins été con-
servée par l'histoire :
Si le difficile est le beau,
C'est un grand homme que Rameau ;
Mais si le beau, par aventure,
N'était que la simple nature,
Le petit homme que Rameau !
Les « luUistes » parlaient ainsi; les « ramistes» ne
s'exprimaient point en termes plu« modérés , et la
guerre continuait sans que Rameau cessât d'aller son
train et de marcher impassible dans la route qu'il s'était
tracée. Sa fécondité était même si grande que M. d'Ar-
genson, ministre, et lulliste exalté, rendit une or-
donnance qui défendait à Bameau de donner plus de
deux opéras par an. l\ est vrai qu'il fallut bientôt re-
venir sur cette mesure arbitraire, dont le résultat le
plus net fut de faire baisser d'une manière inquiétante
les recettes du théâtre.
PREMIÈRE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 47
D'ailleurs, Rameau était pressé de produire, n'ayant
débuté comme musicien dramatique qu'à l'âge de
cinquante ans. Il était né à Dijon en 1685, et avait
appris la musique en qualité d'enfant de chœur à
la maîtrise de cette ville. Sa jeunesse se passa à com-
poser des pièces d'orgue et de clavecin qui lui valu-
rent un commencement de réputation et préparèrent
ses triomphes comme théoricien. En 17^2, il publia,
en effet, son Traité d'harmonie, lequel, vivement at-
taqué dans le principe, n'en est pas moins resté, jus«
qu'à la fin du dix-huitième siècle, le code de musique
le plus respecté et obéi.
Ce n'est, comme nous l'avons dit, que vers l'âge de
cinquante ans, qu'il arriva à Paris, avec l'ambition
d'essayer ses talents sur la scène de l'Opéra. La dif-
ficulté fut d'abord de se procurer un livret, les bons
faiseurs de ce temps, comme ceux d'aujourd'hui, ne
voulant point associer leur littérature à la musique
d'un inconnu. %
Cependant Rameau eut l'heureuse fortune de plaire
à M. de la Popelinîère. Le plus riche et le plus dilet-
tante des fermiers généraux le reçut dans sa villa de
Passy, qui était le rendez-vous de tous les beaux-
esprits et où se faisaient à grands frais des exhibi-
tions de musique. Rameau y rencontra Pcllegrin ,
l'abbé librettiste.
Qui. le matin dévot et le soir idolâtre,
Déjeunait de l'autel et soupait du théâtre.
48 LES T-REIZË SALLES DE L'OPERA.
Et l'abbé lui confia, non sans se faire prier, son
poëme d'Hippolyte et Avicie,
Ce premier essai de Rameau dans le genre drama-
tique est de 1755. La guerre d'épigrammes dont nous
venons de parler, s'alluma aussitôt, et se poursuivit
jusqu'en 1757, année qui vit paraître Castor et
Polltix, dont le succès prodigieux donna enfin la
victoire au parti ramiste.
« Castor et Pollux — dit Laharpe — dut aussi
cette prééminence dont il a longtemps joui au plus
parfait ensemble de tous les accessoires qui font le
cliarme de ce spectacle. C'était tout ce qu'il y avait
de plus brillant et de plus varié dans la partie pitto-
resque : L'Enfer, l'Elysée, l'Olympe, la pompe des
jeux, celle des funérailles, l'appareil militaire, tout
y était réuni sans être déplacé, et de la plus belle
exécution, et relevé encore par la musique des chœurs
et celle des ballets, dans laquelle Rameau n'a pas été
surpassé. »
Rameau ne marcha plus que de succès en succès.
Ses contemporains, Mouret, Roismortier, Mondon-
ville. Colin de Rlamont, qui bégayaient encore la
langue musicale de Lulli, s'effacèrent de plus en
plus. Rebel et Francœur, qui composaient leur -mu-
sique en collaboration , essayèrent de lui résister
pourtant, et de lui disputer le sceptre de l'Opéra.
Mais encore, les auteurs des Augustales, de Zélin-
(lor, des Génies tidclaires et du Prince de Noisi/^
PREMIERE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 49
ne sont-ils comptés dans l'histoire que pour leur
fécondité.
De fait, Rameau était le roi de l'Opéra, et son règne
fut d'autant plus glorieux qu'il n'était pas une dicta-
ture absolue, comme celui de Lulli. Tout concourut
d'ailleurs à en rehausser l'éclat : l'art du chant, re-
présenté par Jeliotte, Chassé et mademoiselle Le-
maure, avait fait des progrès rapides sous l'influence
de Rameau et de sa musique plus mélodique et sur-
tout plus dégagée des fioritures parasites, des orne-
ments puériles dont le mauvais goût avait jusqu'alors
consacré l'usage.
La peinture décorative avait atteint aussi, un haut
degré de splendeur. Les toiles de l'architecte Servan-
doni aidèrent puissamment à l'illusion théâtrale par le
charme du coloris et Texactitude de la perpective.
Combinées aux machines d'Arnoud, mécanicien plein
de savoir et d'imagination, elles donnaient les effets
les plus saisissants et permettaient d'évoquer avec
quelque vraisemblance le monde invraisemblable des
dieux, des demi-dieux, des génies, toute cette mytho-
logie alors si fort en honneur, et dont l'Olympe se
modelait sur Versailles.
C'est au milieu de tous ces enchantements, et avec
cet outillage de choix que Rameau produisit en 175G
son opéra de Dardanus^ dont la partition, pleine de
mélodies touchantes, d'airs de danse d'une extrême
élégance et de chœurs d'un style élevé, revit encore
50 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
aujourd'hui par fragments dans les concerts du Con-
servatoire.
Quelques années plus tard, Rameau donna le Tem-
ple (le la gloire (1745) dont les paroles étaient de
Voltaire;! puis Zoroastre, en collaboration avec Ca-
liusac, son parolier ordinaire (1749).
A l'occasion de Zoroash^e^ la salle de l'Opéra fut
restaurée ; les entrées abusives dont jouissaient les
officiers de la maison du roi furent supprimées; et,
réforme bien autrement importante, Tusage de faire
précéder les opéras de prologues allégoriques prit
fin. Avec Zoroastre^ on vit pour la première fois
cette préface parasite remplacée par une ouverture.
Rameau était à l'apogée de sa gloire ; tout ce qui,
en France, avait nom musique semblait relever de lui ;
le public, déjà moins entiché de Lulli, ne lui ména-
geait pas les ovations ; le roi l'avait fait chevalier de
Saint-Michel. Il semblait donc que l'auteur de Dar-
danus dût jouir en paix de tant d'honneurs mérités.
Pourtant un événement, petit en apparence, mais qui
fut considérable par ses résultats, vint tout à coup
troubler cette sérénité.
Une troupe de chanteurs ambulants arrive d'Italie
sous la conduite du signer Bambini, et obtient, en
1752, la permission de donner quelques représenta-
tiens sur la scène de l'Opéra. Ces bouffons, au dire
des contemporains, étaient tout à fait médiocres ; mais
ils racnetaient leur manque de talent par l'avantage
PREMIÈRE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 51
d'un répertoire nouveau dont la révélation devait puis-
samment concourir au développement de la musique
en France. Leur début eut lieu le 2 août par la Serva
Padrona, de Pergolèse, que l'Italie applaudissait
déjà depuis vingt ans, et qui est encore aujourd'hui
un des modèles les plus parfaits qui soient dans Je
genre bouffe. A la Serva Padrona succédèrent coup
sur coup la Finta Cameriera^ la Dona superba,
la Zingara, de Rinaldo di Capua ; / Vlaggatori, de
Leonardo Léo..., etc.. « Pardonnez-moi, — écrivait
quelques années plus tard le président de Brosses, en
parlant des intermèdes italiens, — pardonnez-moi ,
c'est un délice, pourvu que la musique soit parfaite-
ment bonne, et parfaitement exécutée... Ces petites
farces n'ont que deux ou trois personnages bouffons,
lesquels pleurent, rient à gorge déployée, se démè-
nent, font toute sorte de pantomimes, san^ jamais s'é-
carter de la mesure d'un demi-quart de seconde. »
L'étonnement des dilettantes devant une musique si
pleine de grâce et d'enjouement facile se changea
bientôt en admiration passionnée. « 11 fallait, —
comme le dit très-bien Laharpe, — une nouvelle
musique pour qu'on vînt à examiner celle qu'on avait
ou qu'on croyait avoir, et pour se demander enfin
quelle était la raison de cet ennui qui régnait de plus
en plus à l'Opéra, surtout pour ceux qui avaient passé
l'âge d'y aller chercher autre chose qu'un speUacle. »
Dès le premier moment, les têtes s'exaltèrent. Doux
LES TREIZE SALLES DE L'OPERA,
partis se formèrent, l'un qui tenait pour les Italiens,
l'autre qui défendait les Français, et bientôt com-
mença celte guerre de brochures si célèbre dans l'his-
toire de l'art sous le nom de Guerre des Bouffons.
Les représentations données par les chanteurs italiens
sur la scène de l'Opéra ameutèrent donc la moitié de
Paris contre l'autre. La moitié; c'est mal compter,
car le parti de la musique française qui avait pour
lui le roi et tous les courtisans de Versailles, était
de beaucoup. le _ plus nombreux. Il est vrai que le
parti bouffoniste était mieux armé en guerre : J.-J.
Rousseau, Grimm, Diderot et tout ce qu'il y avait
en France de plumes espritées, combattaient pour lui.
Rien ne saurait donner l'idée de l'agitation dans
laquelle cette querelle avait jeté toutes les têtes : le
matin, c'était une pluie de brochures où les plus
belles injures contenues dans le dictionnaire étaient
mises en chapelet ; le soir, c'était, au parterre, une
grêle de coups de poing, suivis de coups d'épée, qu'on
s'administrait sous les réverbères de la rue Saint-
Honoré.
Rousseau fait lui-même, dans ses Confessions^ le
tableau de cette échauffourée singulière :
« Quoique — dit-il — les Bouffons fussent détes-
tables, et que l'orchestre, alors très-ignorant, estro-
piât à plaisir les pièces qu'ils donnèrent, elles ne lais-
sèrent pas que de faire à l'Opéra français un tort qu'il
n'a jamais réparé. La coniparaison de ces deux mu-
PREMIÈRE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 53
siques, entendues le même jour, sur le même théâtre,
déboucha les oy^eilles françaises. Il n'y eut personne
qui pût entendre la traînerie de leur musique, après
Taccent vif et marqué de l'italienne. »
La brochure la plus envenimée qui parut alors
fut la Lettre sur la musique française de Jean-Jac-
ques Rousseau. «Elle fut prise au sérieux, dit-il, et
souleva contre moi toute la nation, qui se crut offen-
sée dans sa musique. La description de rincroyable
effet de cette brochure serait digne de Tacite. C'était
le temps de la grande querelle du parlement et du
clergé. Le parlement venait d'être exilé ; la fermenta-
tion était au comble : tout menaçait d'un prochain
soulèvement. La brochure parut : à l'instant toules
les autres querelles furent oubliées; on ne songea
qu'au péril de la musique française, et il n'y eut plus
de soulèvement que contre moi. Il fut tel que la na-
tion n'en est jamais bien revenue. A la cour, on ne
balançait qu'entre la Bastille et l'exil, et la lettre de
cachet allait être expédiée si M. Le Yoyer n'en eût
fait sentir le ridicule. »
Jean-Jacques Rousseau ne se contenta pas d'ergo-
ter; il s'essaya à composer un opéra dans le goût ita-
lien. Le 18 octobre de cette môme année 1752 — qui
fut le 89 de la musique — il donna donc son Devin
(lu village, sur le théâtre de la cour, à Fontainebleau.
.Cette partition, dont on lui a contesté la paternité,
fut exécutée au mois de mars de l'année suivante à
54 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
l'Opéra, et y obtint un succès qui a duré jusqu'en
1818. (A la dernière représentation qui en fut don-
née, une perruque lancée des quatrièmes loges tomba
sur la scène; ce fut le coup de grâce. Pourtant nous
devons rappeler qu'en 1864, et pour fêter la liberté
des genres qui venait d'être rendue aux théâtres, le
Vaudeville monta le Devin du Village.)
Mais le roi Louis XV , qui , comme tous les
gouvernants, avait peu dégoût pour les agitations po-
pulaires, défendit aux Italiens de continuer leurs
exercices. Ils retournèrent donc dans leur pays, après
être restés à Paris pendant dix-huit mois, et y avoir
chanté onze opéras. Avec d.e tels procédés autori-
taires, la balance ne pouvait manquer de pencher,
du moins en apparence, pour la musique française.
La police y avait déjà donné le premier coup de
pouce : Titon et V Aurore^ de Mondon ville, repré-
senté en pleine guerre des Bouffons, avait été reçu
avec acclamations, grâce à une bande de claqueurs
composée de soldats du guet, habilement disséminés
dans le parterre.
La troupe du signer Bambini ava'it donc débuté en
août 1752 par /a Serva Padrona de Pergolèse; et,
pour ses adieux, elle chantait les Viaggiatori de Léo,
en février 1754.
Aussitôt la place laissée libre par les Italiens, Mon-
donville imagina de donner à l'Opéra une pièce en pa-
tois provençal; comme s'il eût voulu, par un idiome
PREMIÈRE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 55
# — — '■
intermédiaire, préparer sans secousse le retour défi-
nitif à la langue française..
Daphnis et Alcimadwa , la pastorale languedo-
cienne de Mondonville, fut jouée en 1754. Plus
tard il en fut donné une traduction en vers français :
Daphnis et Alcimadure^ bientôt parodiée à la Comé-
die italienne sous le titre (presque obligé) de Alcima-
tendre. Le même sujet a été traité depuis par Gœthe
dans sa comédie de Jenj et Bethly ; par Scribe dans
Michel et Christine; et encore une fois par Scribe dans
le Chalet. Sans compter que l'opéra de Donizetti, in-
titulé Bethhj, est bâti sur la même donnée.
Enfin, les Italiens avaient quitté l'Opéra. Mais- ils
laissaient derrière eux une trace lumineuse que rien
ne pouvait effacer. Ils nous avaient révélé un art in-
connu que le génie de nos compositeurs devait bien-
tôt nationaliser. En effet, l'impulsion était donnée, et
on vit éclorc l'Opéra-Comique français, cet enfant
d'esprit qui a pourtant vécu longtemps, et dont le
sourire discret est encore un écho des risées de Topéra-
buffa.
Le théâtre que Monnet tenait à la foire, et qu'on
appelait si improprement l'Opéra-Comique, mérita
enfin son titre en produisant les Troqueiirs, de Vadé
et de Dau vergue. C'était un pastiche du style italien
(1753).
De son côté, la Comédie-Italienne donna dans le
genre nouveau par la traduction du répertoire des
LES TREIZE SALLES DE L'PPERA.
^
bouffons. Elle était située rue Mauconseil, à l'hôtel de
Bourgogne, dont les quatre murs, encore debout dans
CCS dernières années, avaient été utilisés comme halle
aux cuirs. On y jouait d'ordinaire des farces italiennes
et des comédies françaises souvent mêlées de musi-
que. Ces dernières avaient fini par prévaloir sous
Tascendant du talent des Grétry, des Philidor et des
Monsigny.
Telle fut l'qrigine de l'opéra-comique, genre devenu
national par naturalisation, mais italien d'origine.
Revenons à l'Opéra. La musique française semblait
y avoir repris le dessus; Rameau, quoiqu'un peu
éclopé à l'issue de la guerre des bouffons, réussit à
faire applaudir encore Zoroastre, qu'il avait entière-
ment remanié. Mais les Sxjhariles et les Paladins, ses
derniers ouvrages, tombèrent lourdement, en montrant
que chez lui la veine de l'inspiration était épuisée.
C'est à cette époque qu'on commence à voir figurer
parmi le personnel de l'Opéra la femme qui a passé
pour la plus spirituelle de son temps, et dont la ré-
putation de mauvaise langue est encore aujourd'hui
proverbiale. Sophie Arnould, avait été découverte par
la princesse de Modène au couvent du Val-de-Grâce,
où elle chantait les offices. Elle ne tarda pas à être
présentée au roi, qui la fit entrer dans les chœurs de
sa chapelle. De là elle passa à l'Opéra, où elle rem-
plaça mademoiselle de Fel, depuis quelques années
en possession des premiers rôles. Ses débuts sont du
PREMIERE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 57
15 septembre 1757. La retraite de iriademoisellc de
Fel fut bientôt suivie de celles de Jeliotte et de Chassé ;
si bien que Sophie Arnould se vit à peu près seule à
soutenir l'Académie royale de musique, sur laquelle
elle régna longtemps en vertu du triple pouvoir de sa
voix, de son esprit et de sa beauté.
Ce fut le temps aussi où les deux frères Gardel con-
tinuèrent dans la danse les réformes commencées par
mademoiselle Salle et reprises plus tard par Noverre.
Ils entreprirent donc d'introduire un peu de vérité
dans leur art, jusque-là trop abandonné à la fantaisie
ou enchaîné à certaines traditions d'école qui n'étaient
rien moins que ridicules. Pourtant, et en dépit de
leurs efforts, le ballet-pantomime resta une création
réservée à l'avenir. Ce /qui empêchait alors sa réali-
sation c'était l'usage que les danseurs avaient adopté
de ne paraître en scène que la figure masquée.
Gaétan Vestris brillait aussi à l'Opéra et tenait tête
aux deux Gardel, si tant est que la tête soit pour quel-
que chose dans la danse. Vestris, Florentin de nais-
sance, et dont le vrai nom était Vestri, a fait souche à
l'Opéra, oii sa dynastie a régné près d'un siècle. Les
saillies de son esprit vantard ont été notées par les
ramasseurs d'anas.
C'est lui qui disait :
« Il n'existe aujourd'hui que deux grands hommes
au monde; à savoir : moi et Voltaire.
« Mon fils Auguste, le clioii de la danse, est encore
58 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
plus fort que moi ; mais ce n'est pas étonnant : il m'a
eu pour père, avantage que la nature m'a refusé.
c( Si Auguste veut bien, de temps en temps, toucher
terre, c'est uniquement pour ne pas humilier ses ca-
marades. »
Nous en passons et des plus gasconnes.
Mais nous voici arrivés à une date funeste.
Le 6 avril 1703, dans la matinée, le feu prend à
l'Opéra. La nouvelle du sinistré se répand aussitôt
dans Paris, et y cause le plus grand effroi. De toute
part on accourt à la place du Palais-Royal ; mais le
mal est bientôt sans remède. Les premières flammes
c'étaient déclarées à onze heures et demie, et à une
heure de l'après-midi l'édifice entier s'effondrait en-
traînant dans sa chute une partie de l'aile droite du
Palais-Royal. La cour des Fontaines et celle du Cadran
avaient notamment subi de grands dégâts.
Dans des circonstances ordinaires on aurait pu venir
à bout de maîtriser le feu. Mais, ce jour-là, l'Opéra
était à peu près désert; car on était dans la semaine de
Pâques, temps de fermeture obligée pour les théâtres.
Parmi ceux qui se présentèrent les premiers sur le
lieu du sinistre on remarqua les Capucins de la rue
Saint-IIonoré, bientôt suivis des Cordeliers et des Ré-
collets. C'était un spectacle singulier que tous ces pieux
personnages s'employant avec zèle à sauver un temple
profane, dont le diable, dit-on, fait quelquefois sa
maison de plaisance.
PREMIERE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 59
Deux d'entre eux périrent victimes de leur dévoue-
ment. Favart, dans ses Mémoires, fait leur oraison fu-
nèbre, mais à bien peu de frais : « On dit qu'il est
péri quinze personnes dans cet affreux désastre; cela
n'est pas vrai. Nous en sommes quittes pour un Ré-
collet et un Capucin. »*
Comme il arrive toujours, les enquêtes" ne purent
déterminer la vraie cause de l'incendie.
On prétendit cependant que le feu avait été mis
par le poêle d'une des chambres de M. de Montausier,
gouverneur du Palais-Royal.
Une autre version est celle du machiniste Boul-
let : Un balayeur aurait déposé une chandelle allu-
mée sur le contre-poids du rideau d'avant-scène. Le
feu aurait pris à la corde, et se serait ensuite commu-
niqué aux frises.
Cette opinion est à peu près celle que Bachaumont
émet dans ses Mémoires secrets : « Le feu a pris par la
faute des ouvriers et s'est perpétué par leur négligence
à appeler des secours. II avait pris dès huit heures du
matin : ils ont voulu l'éteindre seuJs, et n'ont pu
y réussir. Les portiers, qui ne doivent jamais quitter,
étaient absents. Si le fait est vrai, c'est la ville qui
.doit répondre et réparer tout le mal qui en a résulté. »
C'est, en effet, ce qui arriva, mais il y eut de gros-
ses chicanes entre le prévôt des marchands et le duc
l'Orléans, car chacune des parties prétendait rendre
t autre responsable du désastre.
00 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
Et pendant ce lemps-là, Voltaire raillait : « Vous ne
me parlez pas, mes anges — écrit-il à d'Argental —
de rincendie de l'Opéra. C'est une justice de Dieu ; on
dit que ce spectacle élait si mauvais qu'il fallait tôt ou
tard que la vengeance divine éclatât. »
Cependant la Ville finit par céder au duc d'Orléans.
Elle consentit à rebâtir à ses frais le théâtre détruit.
Mais elle prétendit, moyennant son argent, avoir le
droit de transporter l'Opéra oii bon lui semblerait.
Celte clause, très-juste en elle-même, émut beaucoup
le duc d'Orléans et lui fit rabattre de ses prétentions,
au point qu'un accord à l'amiable ne larda pas à être
conclu entre les parties intéressées.
Par la transaction qui fut signée, et que les lettres-
patentes du roi ratifièrent le 11 février 1764, il fut
convenu que l'Opéra serait reconstruit à la même
])lace, c'est-à-dire appuyé à l'aile droite du Palais-
Royal; que la salle agrandie s'étendrait jusqu'à la
rue des Bons-Enfants ; que, des sept maisons dont ce
plan nécessitait la démolition, le prince en payerait
quatre et la Ville trois; et que le duc d'Orléans ser-
virait à l'Académie royale de musique une rente de
100,000 livres pour le prix de ses loges.
Les travaux commencèrent aussitôt sous la direc*
lion de rarcliitecte Moreau.
Cependant il fallut s'occuper de trouver uh asile
provisoire pour la troupe de l'Opéra que l'incendie
avait jetée sur le pavé. Il fut d'abord question de lui
HUEMIÈUE SALLE DU PALAIS-ROYAL. Gl
prêter certains jours de la semaine la salle de la Co-
médie-Française (située au faubourg Saint-Germain).
« On vante le procédé honnête des comédiens fran-
çais à Toccasion de l'incendie de l'Opéra, dit Bachau-
mont; ils ont député aux directeurs pour offrir leur
théâtre trois fois la semaine gratis. Il n'en a pas été
de même des italiens, et l'on est fort surpris dans le
monde de l'indulgence du roi à leur égard dans cette
circonstance. »
Enfin, après bien des tergiversations, il fut arrête
que, pour laisser à Moreau le loisir de mener à bien
les travaux du Palais-Royal, on logerait provisoire-
ment l'Opéra dans la salle des Tuileries, qui serait
refaite et appropriée à cette destination.
Ainsi c'était deux théâtres qui se bâtissaient à la
fois. Mais, comme ni l'un ni l'autre n'était prêt, l'ad-
ministration de rOpéra prit un grand parti : elle
scinda sa troupe. Les chanteurs allèrent donner une
eérie de représentations à Rouen. Quant aux danseurs,
ils restèrent à Paris, et entrèrent à la Comédie-Fran-
çaise, qui les fit paraître dans un ballet ajouté à VAn-
(jlais à Bordeaux, pièce de Favart.
Celte mixture dramatique, dans laquelle il entrait
à égale dose des traits d'esprit et des entrechats eut le
plus grand succès et valut à la Comédie l'encaisse-
ment de recettes miraculeuses.
Messieurs les danseurs qui avaient ainsi ouvert les
robinets du Pactole refusèrent néanmoins de tou-
4
Oi LES TREIZE SALLES DE LOPERA#
cher la part de bénéfices qui leur fut offerte après les
douze représentations de rAnglais à Bordeaux.
Messieurs les comédiens leur rendirent leur politesse
sous la forme d'un banquet que présida mademoiselle
Clairon.
SALLE DES TUILERIES
(l764)
Le roi hahitait Versailles ; on pouvait donc sans in-
convénient loger l'Opéra aux Tuileries.
La salle de spectacle de ce palais était beaucoup
plus longue que large, car elle occupait presque tout
entière la partie du château comprise entre les pavil-
lons de l'Horloge et de Marsan. Le public ne la con-
naissait que sous le nom de « Salle des machines. »
Son histoire nous semble des plus curieuses, et
nous dirions des plus dramatiques, si ce n'était jouer
sur les mots.
En 1659, Vigarani et Ratabon Pavaient aména-
gée'et disposée sur le plan le plus grandiose pour
recevoir une des troupes italiennes mandées par Ma-
zarin.
04 LES TREIZE SÂIXES DE L'OPERA.
Dans la suite, elle avait servi aux représentations
de Psyché, tragi-comédie-ballet de Molière, Lafon-
laine, P. Corneille, Quinault et Lulli.
Mais, par le fait, et à moins de compter quelques
représentations accidentelles, la Salle des machines
était restée fermée jusqu'en 1738, époque à laquelle
Servandoni s'en, empara pour y installer un spectacle
dont les changements à vue, les jeux d'optique, la
pantomime et les prodiges de la mécanique faisaient
tous les frais. Ces exhibitions plastiques durèrent de
1738 à 1 757. On donna la Vue de V église de Saint-
Pierre de Rome^ la Forêt enchantée, la Boîte de
Pandore, le Triomphe de Vamour conjugal, la
Conquête de Thamar-Koidi-Khan, etc.
Fermé de nouveau, le théâtre des Tuileries ne se
rouvrit que pour donner asile à l'Opéra. Mais ses
dimensions étaient telles que Soufflet et Gabriel,
chargés d'y faire les travaux de remaniement, n'en
prirent que la scène, dont ils firent une salle et un
théâtre.
Ces constructions furent terminées au bout de huit
mois. Elles avaient coûté 409,555 livres.
D'après le Mercure de France, l'autorité supérieure
avait prescrit à Farchitecte « que la forme et la dis-
tribution de la salle servaient les mômes qu'au Palais-
Royal, afin que les locataires des loges s'y retrou-
vassent dans les mêmes positions sans qu'il fût besoin
de passer de nouveaux baux. C'est ce qui a été prali-
SALLE DES TUILERIES. G5
que. Ainsi la forme n'est pas ovale, comme on llavait
avancé, ni ne pouvait l'être dans l'espace donné; mais
entièrement pareille à l'ancienne, dont, à cet égard,
elle est une exacte copie.
« Mais comme le local procurait plus d'espace, on
en a profité en donnant plus de longueur, plus de lar-
geur et plus d'élévation au théâtre. On a distribué le
surplus d'étendue sur toutes les loges, en sorte que
les spectateurs y sont beaucoup moins pressés que
dans les anciennes. Ce même avantage a facilité le
moyen de procurer environ quarante places de plus
à Tamphithéâtre et un plus grand nombre au parterre.
On pourrait, en conséquence, assurer que si dans six
mois il était possible de rétablir l'ancienne salle, et
d'y introduire les mômes spectateurs, ils concevraient
à peine qu'ils aient pu supporter aussi longtemps
l'aspect et les incommodités d'un lieu dont toutes les
parties étaient aussi écrasées.
« On s'accoutumera aussi, avec le temps, à trouver
sur un théâtre plus vaste et plus exhaussé les objets
plus petits. La diminution apparente des objets est si
peu un inconvénient, en certains cas, que la perspec-
tive artificielle est obligée d'employer souvent ses res-
sources pour imiter la perspective naturelle.
« Trois rangs de loges, soutenues et divisées par des
piliers rehaussés d'or, et ornés de consoles règn.ent
au pourtour de la salle des Tuileries. Les devantures
bombées sont d'un vert très clair avec des ornements
4.
6G LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
en or d'un fort beau genre, et assez artificieusement
exécutés pour rendre tout l'effet du relief. Les inté-
rieurs sont meublés d'étoffes dont la couleur est as-
sortie à la peinture et très-favorable à la parure ainsi
qu'à Féclat naturel des femmes qui les occupent.
« Les ornements des seconds et troisièmes balcons
sont distingués par plus de richesse et par d'autres
dessins de ceux des loges. Mais le même fond vert
règne dans toute la salle. Les soubassements de Tam-
pliilhéâtre et des premiers balcons sont en marbre
vert-campan de plusieurs nuances avec des rehaussés
d'or dans les moulures des panneaux.
« Une des parties dont l'extérieur est aussi bien
traité que son intérieur est commode et agréable, est
celle qu'on appelle vulgairement dans nos spectacles
le paradis. Ce lieu forme une espèce de second am-
phithéâtre en retraite au-dessus des secondes loges.
Les places y sont disposées sur des banquettes en gra-
dins au-dessus du dossier desquelles il reste encore des
espaces pour voir et entendre debout. Comme on a
renfermé cette enceinte, la licence et le désœuvrement
ont un peu murmuré de cette précaution. Mais l'at-
tention paisible des citoyens honnêtes se trouve fort
bien d'être à l'abri du trouble et quelquefois de l'in-
décence d'un certain genre de spectateurs qui fréquen-
taient ce lieu dans l'autre salle.
« Le plafond est partagé en plusieurs compartiments.
Celui qui se trouve au-dessus de l'amphithéâtre, en
SALLE DES TUILERIES. 67
mosaïque de très-bon goût, figure si bien une coupole
que l'œil y est agréablement trompé. La clé de cette
feinte coupole s'enlève à volonté pour renouveler l'air
quand il en est besoin.
« Le théâtre est ouvert dans toute la largeur inté-
rieure et presque dans toute la hauteur de la salle dont
il n'est séparé que par deux grands termes qui parais-
sent soutenir les parties d'un rideau ouvert (le man-
teau d'Arlequin) sous une bande d'étoffe festonnée qui
borde toute l'avant-scène.
« Le rideau de clôture, qu'on appelle communé-
ment la toile, est un fond damassé relatif au coloris
général de la salle sur lequel est un chiffre royal en or.
c< On ne croit pas devoir faire mention de critiques
que l'envie dicte toujours en ces occasions à l'étour-
dcrie et à l'ignorance, d'où se forment des préventions
par écho dont le temps seul peut étouffer la voix. »
Pendant quelque temps, en effet, et comme le Mer-
cure le laisse entendre, tout ce que Paris contenait de
rimailleurs s'exerça à décocher des couplets au pauvre
architecte, qui, harcelé si vivement, se retranchait
derrière les inspecteurs des bâtiments de la couronne.
Ces messieurs, disait-il, lui avaient imposé leur vo-
lonté, avaient eu les caprices les plus inconcevables,
et s'y étaient pris enfin de la belle façon pour déranger
toutes ses combinaisons.
Mais laissons parler encore le Mercure :
« On entre dans la salle des Tuileries par trois en-
GS LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
droits du côte des cours. Du côté du jardin, le public
entre par la galerie qui sera fermée dans toute sa lon-
gueur pour que le passage en soit à l'abri de toute in-
commodité de Tair.
« Le grand vestibule est d'un agrément infini. Il est,
ainsi que celui de l'intérieur, garni de boutiques, y
compris celle du café. Cet agrément sera encore bien
plus sensible dans la belle saison par la communica-
tion de ce lieu avec le plus beau jardin de l'Europe. »
Enfin, l'Opéra débuta dans sa salle provisoire des
Tuileries le 24 janvier 1764.
Les impressions de celte soirée ont été notées (mais
avec quelque sévérité) par Bachaumonl : « L'Opéra,
dit-il, s'est ouvert par Castor et Polliix, avec l'af-
fluence qu'on présume. La garde était plus que triplée.
La représentation a été des plus tumultueuses, et les
brouhaha ont duré sans discontinuation pendant le
premier acte et une partie du second. On a trouvé dif-
férents défauts à la salle: l°Le parterre est trop élevé
pour le théâtre ;^2° les premières loges avancent de
beaucoup et ne sont pas assez cintrées ; 3*^ les secondes
loges sont écrasées par celles-là, auxquelles on paraît
avoir tout sacrifié; 4** le paradis est si reculé et si
exhaussé qu'on y est dans un autre monde et qu'on
n'y entend rien. En général on se récrie fort contre
l'architecte, M. Soufflet. On est étonné qu'un homme
connu par des talents aussi supérieurs ait fait des
fautes aussi énormes. On le défend en disant qu'il a
SALLE DES TUILERIES. OS)
été forcé de tout sacrifier à certaines loges de protec-
tion qui font un effet des plus désagréables et rendent
le public fort mécontent du peu d'égard qu'on a pour
lui. »
(( 26 janvier. — Aujourd'hui, second jour de l'O-
péra, il y avait très-peu de monde. Il est certain que
le délabrement où il est par rapport aux sujets écarte
une infinité de gens. Le sieur Pillot fait Castor et le
fait horriblement mal. Mademoiselle Arnould joue su-
périeurement le rôle de l'amante; l'actrice s'y déve-
loppe dans le plus grand jeu et dans la vérité la plus
parfaite des situations. Gelin est médiocre, made-
moiselle Chevalier braille à l'ordinaire. Les arietles
que chante mademoiselle Le Mière sont très-plates,
quant aux paroles et quant à la musique même. On
admire le dernier ballet, qui vraiment est de génie.
C'est le système de Copernic mis en action ; il est très-
bien exécuté. Reste à savoir jjpurquoi le système de
Copernic dans cet opéra 1 Vestris est absent. Heureu-
sement mademoiselle Lany a reparu. Le premier jour,
l'Opéra avait fait 5,240 livres ; il n'a fait aujourd'hui
que 100 louis. »
Cette reprise de Castor et Pollux avait pourtant été
entourée de toutes les pompes de la mise en scène. On
avait fait cinq grandes décorations nouvelles dont
Boucher avait donné les maquettes. Au premier acte,
il y avait un combat, scène exécutée par quatre-vingts
figurants. Les tableaux du palais de Jupiter ^et du se-
70 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
jour des Champs-Elysées furent Irès-applaudis. Un
ccrivain du temps a dit en parlant de ce dernier décor.:
« L'œil s'y promène et perce dans les allées et sur les
bords du Lelhé. La vue s'y repose; elle y fixe, pour
ainsi dire, l'âme par une volupté pensive, dont rien
ne trouble la douceur. »
Rameau, âgé de quatre-vingt-deux ans, put encore
assister à la reprise de Castor et Pollux: mais quel-
ques mois après il mourut. Sa vie avait été une lutte
npre et sans trêve. Un instant il s'était cru maître du
terrain pour avoir triomphé du parti lulliste. Mais les
Italiens étaient arrivés avec leur musique endiablée ; et
Rameau avait dû recommencer à défendre ses posi-
tions.
Telle est, en effet, l'histoire abrégée des vicissitudes
que l'auteur à& Z oroastre eut à subir. 11 n'en est pas
moins vrai que cet homme éminent eut une influence
décisive sur les destinas de son art. Les temps n'é-
taient pas encore venus où la musique, arrivée à son
dernier épanouissement, deviendrait par excellence le
langage de la passion ; mais il est évident que le génie
de Rameau sut dégager en partie les forces latentes
qu'elle contenait, et qu'il prêta à ses chants une vi-
gueur, un accent, une vérité d'expression qu'on^cher-
cherait en vain chez ses devanciers.
Le service funèbre de Rameau fut célébré à l'église
de l'Oratoire. Les chanteurs et l'orchestre de l'Opéra,
renforcés de tout ce qu'on put trouver de virtuoses
SALLE DES TUILERIES.
dans Paris, y exécutèrent une messe de Gille^, dans
laquelle étaient intercalés des fragments der Castor et
Pollux, de Dardanus et des autres opéras de l'illustre
artiste.
C'est pendant son séjour aux Tuileries que l'Opéra,
qui depuis neuf ans cherchait un ténor, finit par
trouver ce phénomène dont l'espèce semblait perdue
depuis le dépar[ de Jeliotte. Legros débuta au mois de
mars 1 764, et du premier coup se posa en chanteur
supérieur; le charme de sa voix, autant que son exté-
rieur avantageux, qui assurèrent ses' succès pendant
plus de vingt ans, en faisaient un véritable héros
d'opéra.
La loi salique n'a jamais été appliquée à l'Opéra;
les femmes y ont toujours régné, et le plus souvent à
la façon des tzarines. Souvent même on a vu l'unité
de l'empire lyrique compromise par la compétition
de plusieurs reines et d'une infinité de petites souve-
raines de toutes les importances. *
C'-est ce qui arriva en l'an de musique 1764. Alors
commandait au royaume de la danse la toute-puissante
Guimard, tandis que celui du chant était sous la do-
mination de Sophie Arnould.
Madeleine Guimard, née à Paris, le 2 octobre 1745,
débuta très-jeune dans le corps de ballet de la Co-
médie-Française. De là elle passa bientôt à l'Opéra,
où on lui donna six cents livres d'appointements pour
doubler mademoiselle Allard. Ses succès, qui datcht
72 LES TKL.1ZE SALIES DE L'OPEI'.A.
de cette époque, allèrent toujours en grandissant jus-
qu'au point vraiment désespérant où Paris entier se
mourut d'amour pour la plus aérienne, sinon la plus
jolie de ses ballerines. Car, en effet, mademoiselle
Guimard était affligée d'une maigreur de fantôme; de
plus, elle parlait avec la voix caverneuse d'un chantre
de campagne. Mais ces défauts qu'elle rachetait à force
d'élégance, de grâce et de distinction, ne l'ont pas
empêchée de régner sur la société la plus affolée des
joies de l'esprit et de la chair.
Ce qu'on vantait le plus en Madeleine, c'était la sim-
plicité et le naturel qu'elle avait introduits dans la
danse, au grand désespoir, il est vrai, de tout un parti
qui préférait le style maniéré.
Noverre, fort compétent en ces matières, assure que
mademoiselle Guimard devait une partie de ses triom-
phes à la façon pleine de vérité dont elle ajustait ses
costumes. Ainsi, dans le ballet de la Chercheuse
(Vesprit^ où elU faisait une paysanne, elle avait ima-
giné de s'habiller en paysanne, ce qui, pour l'époque,
était d'une hardiesse inconcevable. Comme on le voit,
la lutte entre le costume imaginé et le costume vrai,
se poursuivait toujours.
La Guimard excellait aussi dans le genre anacréon-
tique, pour ainsi dire créé par elle. Ses grands rôles
ont été, après la Chercheuse d' esprit^ le Premier
Navigateur et les Fêtes de V hymen. C'est dans ce
dernier ballet qu'un nuage, qui ne planait sur le
SALLE^DES TUILERIES.
paysage qu'en vertu d'une ficelle, se délacha des
Irises et vint casser le bras de la pauvre danseuse.
Tout Paris l'ut en émoi, comme un enfant dont on
on eût brisé le jouet. La cour et la ville allaient tous
les jours prendre des nouvelles de la malade, et les
chanoines de Notre-Dame chantèrent même une messe
pour la guérison de l'aimable damnée.
Mademoiselle Guimard soutenait ses succès du théâ-
tre en affichant à la ville un luxe asiatique. Elle pos-
sédait à la Chaussée-d'Antin un hôtel où s'amonce-
laient tous les trésors de l'art. La vie que l'on menait
ùnns ce palais du plaisir était une fête sans fin. Le
lundi, il y avait souper pour les princes, les ambassa-
deurs et les gens de cour qui réussissaient h s'échap-
per de Versailles ; le mercredi, souper pour les beaux
esprits : Marmontel, Diderot, Grimm, Pont-de-Veyle
en étaient et servaient un dessert composé de quatrains
cl de sonnets de la dernière fraîcheur. Enfin le ven-
dredi était le jour des saturnales ; on.y voyait en foule
tout ce que Paris contenait de libertins et de demoi-
selles à la mode. La mêlée durait jusqu'au jour, et
allait de plus en [)lus se complicjuant de libalions au
Champagne. Pour se reposer do ces orgies, Madeleine
s'en allait à sa petite maison de Pantin, et là elle
jouait avec délices les comédies bourgeoises que com-
posaient pour elle Collé et Carmontelle.
C'était M. le prince de Soubise, capitaine des chasses
du roi, qui fournissait l'argent nécessaire àcesfestuic-
74 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
ments ; M. de la Borde, M. de Jarente et beaucoup
d'autres seigneurs y étaient aussi de leur poche : car
la gentille pécheresse possédait tous les talents, hormis
celui de vivre à moins de cinq cent mille livres par
an, plus d'un million de notre monnaie.
Mais une de ses passions les plus coûteuses était
celle de la charité. Les pauvres de Paris connaissaient
bien cette grisette, évidemment déguisée, cette Terpsi-
c ore de la veille au soir, qui venait le matin dans
leur mansarde oublier l'or du prince de Soubisc.
La Guimard est une des figures les plus caractéris-
tiques qui soient passées dans la lanterne magique du
dix-huitième siècle, et son seul nom évoque encore
le fantôme échevclé de cette génération fringante qui
sera l'éternel éblouissement des historiens.
Sophie Arnould (la plus mauvaise langue de son
temps) avait débuté, comme nous l'avons dit, en
1757. Sa beauté attirait tous les regards, et sa voix,
d'une pureté et d'une agilité merveilleuses, charmait
toutes les oreilles. Quand elle devait chanter, surtout
dans Castor et dans Dardanus, la foule accourait à
l'Opéra. « Je doute, avait dit Fréron, qu'on se donne
autant de peine pour entrer en paradis. » Moins com-
patissante que la Guimard, Sophie s'en tint longtemps
au comte de Lauraguais, qui reconnaissait sa fidélité
vraiment miraculeuse en lui ouvrant ses coffres-forls
à deux battants. Aussi on faisait bombance chez So-
phie Arnould ; les soupers qu'elle donnait étaient
SALLE DES TUILERIES. ^ 75
célèbres autant par la chère que par la grande dépense
de bel esprit qui s'y faisait.
En 1768, le roi de Danemarck fait un séjour à
Paris. L'Opéra lui offre comme spectacle de gala le
Devin du village, joué contre toute vraisemblance,
dans le riche palais, et avec les somptueux costumes de
Pkaëton. L'affiche, rédigée par le duc de Duras, por-
tait pour la première fois la formule ": Par ordre,
qui, depuis, et sous tous les gouvernements monar-
chiques, fut une manière de prévenir le public qu'un
prince assisterait à la représentation.
Un musicien charmant, plein de candeur et d'é-
motion dans ses chants, se révéla à cette époque. Mon-
signy, qui fut un des créateurs de l'Opéra-Gomiciue,
travailla donc aussi pour l'Opéra. Il y donna, en 1 766,
Aline, reine de Golconde, qui n'eut point, malgré une
mise en scène luxueuse, le succès de Rose et Colas,
qui était une fortune pour la Comédie-Italienne.
C'était aussi le temps oii brillait Philidor, dont
le Maréchal- ferrant, le Sorcier et Tom^/ Jones atti-
raient la foule à la Comédie-Italienne. On trouve de
lui dans le répertoire de l'Opéra, à cette époque, Erne-
linde, princesse de Norvège^ qui obtint un très-beau
succès.
Les rôles en étaient chantés par Larrivée, Legros,
Gelin et madame Larrivée. Dans le ballet on applau-
dissait Vestris, Dauberval, Gardel et la Guimard.
Le 20 mai 1768, l'Opéra donna une représentation
7G LES TREIZE S\LLES DE L'OPERA.
d'Ernelinde « au bénéfice de l'auteur. » C'était la
première fois que pareil fait se passait.
Philidor était un musicien instruit. Ses voyages en
Italie avaient développé chez lui l'inspiration en le
mettant à même d'étudier les bons modèles. Et la mu-
sique n'était pas la seule aptitude de Philidor; les
joueurs d'échecs le réclament comme un des saints de
leur calendrier.
Enfin, en 1770, l'Opéra quitta les Tuileries, où il
fut aussitôt remplacé par la Comédie-Française.
Devançons le temps, et jetons un coup d'œil sur les
événements qui se sont accomplis depuis entre ces
mêmes quatre murs.
En 1789, le Théâtre-Italien, dont Léonard, coiffeur
de la reine, avait obtenu le privilège, s'installa dans la
Salle-des-Machine?. Mais il en fut délogé, après les
événements du 6 octobre, dont la conséquence était
le retour de la cour à Paris.
La Convention siégea dans la Salle-des-Machines.
C'est là qu'elle a jugé et condamné Louis XVÏ.
Napoléon I" fit construire sur le même emplace-
ment la chapelle et le théâtre particulier des Tuileries,
qui ont duré jusqu'à la guerre civile de 1871. Les
gros murs, que l'incendie avait épargnés, n'ont été
abattus qu'en 1875.
Telle est, en raccourci, l'histoire de ce petit coin de
Paris, où tant d'événements se sont accomplis, tant de
paroles ont été dites, tant d'intérêts se sont entre-^
SALLE DES TUILERIES. 77
choqués, où enfin, pendant plus de deux siècles, il
y a eu une si grande intensité de vie.
Une dernière note : la salle des Tuileries a laissé un
souvenir dans le vocabulaire spécial des coulisses. Le
lecteur aura peut-être rencontré par les rues de Paris
ces longues et étroites voitures en forme de vastes
portefeuilles, qui servent à transporter les décors. Il
aura tourné autour du chariot pour tacher de déchif-
frer ces toiles menteuses qui, le matin fanées, repren-
nent à la lumière tant d'éclat et de prestige. S'il en a
regardé l'envers, à peine distinct de l'endroit, il aura
certainement été intrigué d'y voir le mot cou7\ écrit
par exemple sur un intérieur de prison ou sur une
vague de la mer, tandis que le moi jardin pouvait
être inscrit sur un portique d'église ou sur un bou-
doir Pompadour.
Ce renversement apparent du bon sens a son expli-
cation : dans tous les théâtres de France on appelle le
côté droit de la scène côté cour et le côté gauche
côté jardin^ parce que la cour et le jardin des Tuile-
ries étaient ainsi orientés par rapport à la Salle-dc£-
Machines.
VI
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYAL
Moreaii, maître général ded^ bâtiments de la Yille,
livra, en 1 770, la seconde salle du Palais-Royal, bâtie,
comme il a été dit, sur l'emplacement de la première,
mais occupant un espace d'au moins un tiers plus
grand, car elle s'étendait jusqu'à la 'rue des BonS'
Enfants.
Sa description détaillée va nous être fournie par les
auteurs contemporains. Voici d'abord ce qu'en disent
lïurtault et Magny dans leur Dictionnaire historique
de la ville de Pains :
a L'ouverture de la scène est large de 36 pieds et
I haute de 32. Cette disposition avantageuse rapproche
d'autant plus le fond de la salle de l'avant-scène et
met plus d'égalité dans les différentes situations du
80 LES TREIZt; SALLES DE L'OPERA.
Spectateur. La forme de son plan est arrondie et
fournit au plafond un bel ovale, rempli par un tableau
allégorique, dont on parlera à la fin de cet article,
pour ne pas détourner les yeux du lecteur de l'objet
qu'on lui présente
« L'avant-scène est décorée de quatre colonnes d'une
coniposition riche et élégante, dont les cannelures sont
à jour, en sorte que cette partie, pour l'ordinaire con-
sacrée seulement à la décoration, fournit des places
des plus commodes et des plus recherchées. Leur fût
•est divisé par tambours à la hauteur de l'appui des
loges qui sont pratiquées dans leurs intervalles, ce qui
nuit peut-être à l'élégance de l'ordre cbrynlhien ; mais,
d'un autre côté, accuse mieux ces mômes loges que
l'architecte n'eût point 'employées sans doute, moins
encore que celles qui sont pratiquées dans leurs socles,
s'il n'eût été forcé de concilier les raisons d'intérêt
avec les moyens d'embellissements.
« L'entablem'ent règne au-dessus de l'avant- scène,
et son milieu est interrompu par un groupe de Re-
nommées soutenant un globe parsemé- de fleurs de
lys, des enfants forment une chaîne avec des guirlan-
des. Celte composition charmante, qui est due à
M. Vassé, accompagne magnifiquement le plafond et
réunit tous les suffrages sur cette partie de la décora-
tion. ^
« Les quatre rangs de loges qui sont pratiquées ne
paraissent point former une trop grande hauteur, cl
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 81
cette disposition rend la salle susceptible de contenir
2,500 spectateurs, presque tous également bien placés.
Ces logcsj construites en fer et en bois avec un artifice
ingénieux, sont très-solides, malgré la légèreté qu'elles
semblent présenter à l'œil ; les ornements en sont
simples, mais dessinés avec précision et distribués avec
jugement. Les poteaux qui divisent ordinairement les
loges sont supprimés dans cette salle, et au lieu de
paraître autant de petites cases séparées, elles forment
un seul balcon à chaque rang, ce qui donne beaucoup
d'élégance à l'ensemble.
« Il est un nombre d'amateurs habituels de chaque
théâtre qui sont moins souvent amenés par la curio-
sité du spectacle que par le plaisir de se rassembler
dans un cercle agréable, auquel insensiblement on se
trouve réuni sans y être lié par aucun de ces devoirs
contraints, de ces égards gênants qui sont un martyre
de la société. Ceux-ci auront tout lieu d'être satisfaits
de la commodité des loges de la nouvelle salle.
« Le foyer est une belle galerie de 60 pieds de lon-
Igucur, éclairée par cinq grandes croisées qui ont vue
sur la rue Saint-Honoré, accompagnées d'un balcon de
fer, enrichi de bronze, de près de iOO pieds de long,
d'un dessin élégant et d'une exécution parfaite de la
main du sieur Deumier. Ce foyer, revêtu de menui-
serie dans tout son pourtour, avec une cheminée de
marbre à chaque bout, est orné d'une belle corniche,
de glaces, de sculptures et de trois bustes en niarbrc
LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
représentant Quinault, Lulli et Rameau. Ces têtes,
traitées avec autant de noblesse que d'expression, sont
dues au ciseau de M. Caffieri, sculpteur du roi. Quatre
autres niches attendent les portraits des grands hom-
mes dont les succès auront enrichi le théâtre.
« La sûreté Èst encore une des choses à laquelle on
a apporté l'attention la plus scrupuleuse. Trois réser-
voirs contenant ensemble environ 200 muids d'eau
sont disposés dans les endroits oii ils seraient les plus
utiles en cas d'incendie. Les loges des acteurs sont
toutes vcfûtées en briques, et plusieurs des escaliers
sont en pierre.
« M. Moreau a bien senti que le plaisir qu'on va
chercher dans un spectacle ne peut être goûté parfai-
tement qu'autant qu'il est exempt d'inquiétude et de
gêne ; tranquillité et commodité sont les deux points
essentiels auxquels cet habile artiste s'est surtout at-
taché.
« C'est sans fondement qu'on hasarde le reproche
de surdité fait à la nouvelle salle. Les oreilles qui ne
sont pas exercées à la musique n'ont pu s'apercevoir
qu'on avait été contraint de baisser considérablement
le ton (le diapason) pour éviter de faire paraître trop
criardes les parties de haute-contre et de dessus, qui
montent très-haut dans l'opéra àcZoroastre, ce qui
nécessairement nuit à l'effet des basses.
(( La construction d'une salle dans laquelle on n'a
employé que des bois légers, que des formes rondes,
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYAL.
sans ressaut et avec le moins çl'angles qu'il a été pos-
sible, la rendra aussi sonore qu'elle peut être, lorsque
les bois, les plâtres et les peintures auront acquis le
degré de sécheresse convenable pour répercuter les
sons. Effet nécessaire, mais qu'on ne peut attendre que
du temps. On désirerait pouvoir se flatter de sembla-
bles espérances sur le plafond de l'idée et du goût de
M. du Rameau; mais les tons jaunes et grisâtres qui
dominent partout ne lui donneront pas vraisemblable-
ment» par la suite, cette couleur céleste et aérienne
qu'on y aurait désirée.
« Quelques figures, d'ailleurs, sont pesantes et d'un
dessin lourd, telles que la Terpsichore, dont le rac-
courci est pénible à l'œil, et dont les formes sont
aussi prononcées que celles du Gladiateur ou de l'IIer-
culc Farnèse ; ce qui contribue encore à la faire pa-
raître si forte, c'est la figure svelte et légère du petit
génie qui semble être presque sur le même plan. En
général, ces défauts se font peu sentir, et c'est sur-
tout le manque de dégradation qui puit à l'effet de ce
tableau, dans lequel il y a, d'ailleurs, beaucoup de
choses estimables. Le sujet en est simple et conve-
nable. Il offre les Muses et les Talents rassemblés par
le génie des Arts qui précède le char d'Apollon qu'il
annonce et qui paraît arrivant sur son char. Peut-être
ce dieu méritait-il d'être employé d'une manière plus
capitale et moins subordonnée. Le peintre aurait-il
voulu indiquer que les lettres et les talents sont en-
84 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
core à leur aurore? Quant à la musique, cela pourrait
être ; mais pour les autres arts , il lui eût été plus
facile de prouver qu'ils sont à leur déclin.
« L'épisode de l'Ignorance et de l'Envie n'est pas
beaucoup plus heureux, ces deux ligures colossales ne
produisant point l'effet que l'artiste s'en était promis.
Sans faire fuir le plafond, elles paraissent seulement
prêtes à tomber sur le parterre. Ce n'est pas que ce
grand ouvrage n'ait beaucoup de mérite dans diffé-
rentes parties ; les groupes sont bien agencés, et l'on
trouve dans la composition cet enchaînement ingé-
nieux qui a toujours caractérisé ceux de M. Boucher.
On ne prétend point donner ce sentiment comme une
décision contraire à M. du Rameau, dont on estime
beaucoup les talenls. On a seulement pensé que ces
observations lui auraient d'autant moins fait de peine
que personne n'est plus que lui en é(at de prendre sa
revanche, quand il se serait trompé dans quelques-
unes de ses productions. On ne peut qu'applaudir à
:;elles des sieurs Machy, Guillet et Deleuze, qui ont
exécuté les décorations nouvelles, d'après les dessins
du sieur Moreau. »
Ce procès-verbal nous semble bien instructif. Il
nous apprend que plusieurs dispositions, encore usi-
tées dans nos théâtres, datent de la seconde salle du
Palais-Royal et ont été inaugurées avec elle.
C'est Moreau qui a inventé de donner aux salles de
«pcclacle la forme circulaire^ tandis qu'avant lui elles
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYAL.
affectaierH la forme rectangulaire, par la raison, que
le plus souvent on les établissait dans des jeux de
paume; c'est encore Moreau qui a inventé les loges
découvertes, les loges d'avant-scène , les réservoirs
d'eau en cas d'incendie et (vraisemblablement) les
charpentes en fer.
On peut dire que M. le maître général des bâtiments
de la Ville a fait révolution dans l'art des construc-
tions théâtrales et que nos salles modernes ont eu pour
premier modèle la seconde salle du Palais-Royal.
Quant à la scène, elle était très-profonde et machi-
née de manière à permettre les changements à vue, les
transformations et les tableaux mythologiques dont
le merveilleux a toujours été de rigueur à l'Opéra.
Et puisque nous avons franchi la ligne de la rampe
et que nous voilà maintenant sur le théâtre, dressons
le tableau du personnel de l'Opéra tel qu'il était con-
stitué en 1770 dans la salle de Moreau. Le lecteur y
trouvera peut-être son plaisir par l'étonnement. Mais
il faut que d'avance il nous pardonne la sécheresse
obligée de notre travail et les chiffres dont il est hé-
rissé, comme un procès-verbal d'huissier-priseur :
ADMINISTRATION.
Administrateur général, nommé par le roi . i
Directeurs. . . . ., 3
Secrétaire perpétuel. 1
A reporter. ...
8G LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
CHANT.
Report. . .
Maîtres de cliant et accompagnateurs. ; . 5
Basses-tailles G
Hautes-contres 4
Cantatrices 8 ) 75
Coryphées (femmes) 2
Choristes (hommes) 34
— (femmes) 16
DANSE.
Maître de ballets . 1
Da,nseurs 8
Danseuses H) 92
Danseurs (figurants) . 33
Danseuses (figurantes) 39
ORCHESTRE.
Chef d'orchestre 1
Clave'ciniste 1
Violons 25
Quintes (altos) 5
Basses 15
Flûtes et hautbois . 7 ,
Clarinettes 2 / ^^
Bassons 8
Trompette 1
Cors de chasse 2
Timballier 1
Tambourinaire 1 .
EMPLOYÉS.
Contrôleurs, commis, garde-magasin, machinistes,
dessinateurs, inspecteurs, burairstes, placeurs,
avertisseurs, concierges, etc 39
Total général du personnel de l'Opéra. . 280
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 87
Voici maintenant quelques paragraphes empruntés
à VAlmanach des spectacles de la même époque, et
que, pour notre part, nous trouvons curieux, en ce
qu'ils sont autant de documents pour servir à l'his-
toire des mœurs théâtrales du temps :
« Ordonnance du roi Sa Majesté fait très-
expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de
quelque qualité et condition qu'elles soient, même
aux Officiers de sa maison. Gardes, Gendarmes, Che-
vau-légers. Mousquetaires, aux Pages de S. M., ceux
des Princes et Princesses de son sang, des Ambassa-
deurs et à tous autres, d'entrer à l'Opéra sans payer...
iDcfend S. M. à tous ceux qui assistent à ce spectacle,
et particulièrement à ceux qui se placent au parterre,
d'avoir le chapeau sur latêle pendant les entr'actes...
Veut et défend S. M. qu'il n'y ait aucune préséance
ni place marquée pour les carrosses, et qu'ils aient
tous, sans aucune exception ni distinction, à se placer
à la file les uns des autres au fur et à mesure qu'ils
arriveront aux entrées des spectacles... Ordonne S. M.
d'emprisonner les contrevenants, etc. »
Suivent de véritables annonces et réclames diverse
de fournisseurs donnant leur adresse et le détail de
leur spécialité :
— « Le sieur l'Ecuyer, plumassier-panacher du
Roi et des spectacles de S. M., rue de Grenelle-Saint-
llonoré. »
— « Le sieur Bletterie, Porte-Saint-Michel, arctier
88 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
/h'cliicr, arhalestner de Monseigneur le Dauphin, des
Princes et Dames de France, fournit les Menus-plaisirs
du Roi, l'Opéra et les Comédies. »
« Le sieur Lavoy, receveur de l'Opéra, fait la corres-
pondance et la commission pour tous les spectacles
des cours étrangères et des provinces. — Nota. Il
ne reçoit point de lettres qu'elles ne soient affran-
chies. »
PRIX DES PLACES I
Premiers balcons 10 livres »
Amphithéâtre 7 — 10 sous.
Seconds balcons 7 — 10. — ,
Premières loges 7 — 10 —
Secondes loges 4 — » —
Troisièmes loges.* ...... 3 — » —
Paradis. ^ . 2 — » —
Parterre „ . . 2 . — » — ^
LOGES LOUÉES A l'aNNÉE :
Loges de face (dites h'm&a/es) . . . . 3,000 livre
Loges de côté (dites chaises de poste). 2,400 —
Baignoires (dites crac/iOîVs) . .... 1,000 —
« Il faut s'adresser pour louer des loges, soit pour
les représentations d'Opéra, et pour les bals, chez
M. de la Porte, marchand parfumeur, rue du Botdoi,
vis-à-vis de la Croix-des-Petits-Cliamps. »
Le prix des places était doublé les jours de pre-
SECOÎîDE SALLE DU PAF.VLS-ROYAL. .SU
mière représentation, et quadruplé quand le roi assis-
tait au spectacle.
Ne ressort-il point de ce tableau synoptique de tous
les services de l'Opéra que -ce spjectacle était, il y a
un siècle, plus florissant, plus magnifique et mieux
équipé qu'on ne se le figure communément? Car c'est
un préjugé courant de croire qu'en fait d'outillage
théâtral tout est de récente invention.
Qliant aux bals de l'Opéra que nous avons perdus"^
de vue depuis leur inauguration en 1716, ils conti-
nuaient à être très-prospères au milieu du dix-hui-
tième siècle. Ils se donnaient en deux séries : la pre-
mière, de la Saint-Martin (11 novembre) à l'Avent ;
la seconde, de la fcte des Rois au mardi-gras. La nuit
du dimanche leur était consacrée de minuit cà six
heures du matin. Pourtant vers la fin du carnaval, on
en donnait plusieurs par semaine. Prix d'entrée : six
livres (au lieu de (rois qu'il était dans le principe).
La suspension des bals masqués pendant le temps
de l'Avent a dû frapper le lecteur. Mais en considéra-
lion du même scrupule religieux, l'Opéra était tenu
de faire relâche aux jours fériés, dont voici la liste :
La Chandeleur ; — l'Annonciation ; — les 25 jours
qui s'écoulent du samedi d'avant la Passion jusqu'au
dimanche de la Quasimodo ; — la Fête-Dieu ; — l'As-
somption ; — la Nativité ; — la Toussaint ; — la Con-
ception ; — Noël et la veille de Noël.
Total : o'2 jour.>^ pendant les(piels l'Opéra était rem-
90 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
i ♦
placé d'une façon moins mondaine par le Concert spi-
rituel, qjii tenait ses séances aux Tuileries, et était une
institution analogue, en plusieurs points, à notre
Concert du Conservatoire.
L'ouverture de la nouvelle salle du Palais-Royal se
lit par la reprise de Zoroastre, le 26 janvier 1770.
Bachaumont, dont les mémoires sont si précieux
pour l'histoire de l'Opéra, va nous raconter les émo-
tions de cette soirée.
« Enfin — dit-il — la fameuse nouvelle salle de
l'Opéra s'est ouverte aujourd'hui, et, au moyen des
précautions multipliées qu'on avait prises, le con-
cours prodigieux des spectateurs et des voitures s'est
exécuté avec beaucoup d'ordre. Une grande partie du
régiment des gardes était sur pied , extraordinaire-
ment. Les postes s'étendaient depuis le Pont-Royal
jusqu'au Pont-Neuf, c'est-à-dire jusqu'à environ un
quart de lieue de l'Opéra ; ce qui ne pouvait manquer
d'opérer une circulation très-libre dans les alentours
du spectacle si couru, mais ce qui a gêné désagréable-
ment le reste de Paris. La police n'a pas été si bien
exécutée pour la distribution des billets. Outre le tu-
multe effroyable que l'avidité des curieux occasionnait,
il a redoublé par la quantité qu'on a distribuée, soit
de parterres.^ soit d'amphithéâtres. Messieurs les offi-
ciers aux gardes, les gens de la Yille et les directeurs
avaient accaparé la plus grande partie des billet?.
Cette interversion de la règle ordinaire a courroucé
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 91
iM. le comte de Saint-Florentin, qui, comme chargé du
département de Paris, avait donné les ordres les plus
justes à cet égard. Une autre supercherie îi'a pas moins
indisposé le public, c'est la transgression de l'arran-
gement pour la quantité de billets. La cupidité en
ayant fait lâcher beaucoup plus que le nombre fixé,
le parterre s'est trouvé dans une gêne effroyable et le
premier acte ainsi que partie du second ont été abso-
lument interrompus par les ^ris des malheureux op-
pressés. »
Bachaumont dit encore que la représentation fut
peu goûtée ; car « l'opéra de Zoroastre, très-beau en
lui-même, a paru tout à fait mal remis. Il n'y a que
les habillements et les danses qui aient trouvé grâce
et reçu beaucoup d'applaudissements. »
Le déploiement de force armée dont parle Bachau-
mont était de rigueur presque tous les jours ; l'Opéra
avait même à sa solde une petite troupe permanente
choisie parmi les compagnies d'élite des gardes fran-
çaises. Car la foule qui fréquentait alors les théâtres
n'était point ce public à mœurs douces et à voix dis-
crète dont vous et nous avons l'honneur de faire partie.
D'abord, en l'an 1770, les spectateurs du parterre
étaient encore debout, comme s'il se fut agi d'un feu
d'artifice ou d'un mât de cocagne; aussi les coups de
coude n'étaient pas rares dans cette foule haletante,
qui expiait son plaisir par trois heures de côtes pres-
sées et de pieds écrasés. Aux jours de grande repré-
92 LES TREIZE SaLLES DE L'OPERA.
scntation, la vente des billets ne cessait point de toute
la soirée, et alors les derniers arrivés étaient obligés
de se créer dé vive force une place qui n'existait pas.
Et puis, il était passé en usage de s'interpeller à
haute voix, de s'injurier, ou de se plaisanter d'un
bout à l'autre de la salle. S'il entrait dans les loges
f|nclquc personnage grotesque ou quelque abbé en
bonne fortune, c'étaient des quolibets sans fin. Au
moindre prétexte on se ffassionnait pour ou contre tel
acteur ou tel opéra ; alors on s'envoyait de gros mots
suivis de grands coups de poing. Certains jiDurs, le par-
terre, pris d'une colère subite, débordait l'orchestre^
envahissait le théâtre et rossait messieurs les comé-
diens. Les mousquetaires, les pages et les valets raffo-
laient de ces escapades, dont ils étaient les meneurs
ordinaires.
Un soir, entre autres, on vit arriver sur le théâtre et
s'asseoir un spectateur à mine étrange. Car il faut que
vous sachiez qu'en ce temps-là une partie du public
prenait place sur la scène, en dépit de toute vraisem-
blance, et comme si c'eût été un plaisir de gêner les
acteurs dans leurs évolutions.
Le quidam qui venait d'entrer avait donc une figure
si baroque et il portait des moustaches si insolemment
relevées que ce ne fut qu'un cri dans le parterre : « A
bas la moustache! à la porte 1 à la porte !... »
L'homme sortit, mais il revint bientôt armé d'une
cspingole. Puis, faisant toute la pantomine d'un cha?-
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 05
seur à l'affût, il coucha le parterre en joue, braquant
son canon tantôt à droite, tantôt à gauche, comine
s'il n'était pas encore fixé sur le choix .du gibier
qu'il voulait abattre. Les cris cessèrent aussitôt. Et
lui alors reprit sa place en posant flegmatiquement
son espingole à côté de lui. Personne ne l'inquiéta
plus jusqu'à la fin de la soirée.
Castil-Blaze raconte qu'une autre fois un galant
obbé s'était installé en compagnie de deux dames dans
une loge de premières. Le maréchal de Noailles arrive
à son tour, et, disant que la loge est à lui, entreprend
d'en expulser M. l'abbé. Altercations, cris, tumulte.
Le spectacle est interrompu, et le public reconnaissant
^f. de Noailles, lui fait toute sorte d'avanies. Car le
maréchal qui avait souvent été malheureux à la guerre,
n'était pas du tout populaire.
« Messieurs,' soyez nos juges — dit Tabbé dans un
moment de demi-silence — voilà M. le maréchal de
Noailles qui, de sa vie n'a pris une place, et qui au-
jourd'hui veut prendre la mitnne!... » — «Non,
non, il ne l'aura pas!... »
Le maréchal, honteux et confus, battit en retrailc
au plus vite.
L'Opéra était donc enfin logé. Il avait, sinon un
palais, du moins un lieu décent, où il pourrait faire
étalage de ses magnificences.
Par exemple, ce qui n'élait point magnifique, c'était
la musique que l'on y clianlait doj-uis la mort de
94 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
Rameau. Aussi il en fallait toujours revenir aux ou-
vrages de ce maître, car jusqu'à l'avènement de Gluck
(1774), l'auteur de Zoroastre n'eut pas, à proprement
parler, de successeur.
Cependant, puisque Gluck n'est point encore arrivé
à Pans, nous possédons quelques loisirs: c'est le mo-
ment de passer la revue des petits et des infiniment
petits compositeurs qui précédèrent ce grand homme.
Place d'abord au sieur Delaborde, valet de chambre
du roi, dont la personnalité vaniteuse n'apparaît dans
l'histoire avec quelque relief que grâce aux bontés
dont le gratifiait mademoiselle Guimard. Delaborde
était, en effet, pour la célèbre courtisane un peu plus
que le chef d'orchestre du théâtre qu'elle'avait installé
dans son hôtel de la Chaussée d'Antin.
Ismène et Isménias^ première partition écrite pour
la nouvelle salle du Palais-Royal, élait de M. Dela-^
borde. Il donna, depuis, la Cinquantaine, pastorale
qui fut vertement si01ée, et plusieurs autres opéras
qui n'eurent pas un meilleur sort.
Les bibliophiles connaissent aussi de lui (ou du
moins signée de lui) une compilation en quatre gros
volumes in-4" qui, sous le titre iVEssais sur la mu-
sique, a la prétention d'être une encyclopédie de cet
art. C'est un recueil de documents souvent trom-
peurs, et classés maladroitement.
Cependant Ismène et Isménias mérite considéra-
lion chez les hisloriciis. On y avait, en effet, introduit,
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 95
inséré, comme une vaste parenthèse, un acte de Mé-
clée et Jasorij ballet-pantomime que Noverre avait fait
représenter autrefois à Stuttgard. Or, à dater de ce
moment (soirée du 11 décembre 1770), le ballet-
pantomime va remplacer l'opéra-ballet dans le réper-
toire de l'Opéra. Bientôt on voit paraître £'nf/î/mion,
première œuvre de ce genre montée à Paris; puis
Médée et Jason^ alors donné au complet ; et ce se-
ront les premiers anneaux d'une chaîne qui se conti-
nuera jusqu'à la Source et à Coppelia.
L'opéra-ballet (dont une restauration a été tentée
de nos jours, avec le Dieu et la baijadère, et la
Tentation) ,- cisài une composition lyrique dans la-
quelle la danse et le chant entraient à doses à peu
]-rès égales. La partie chantée était particulièrement
affectée à l'action, tandis que la partie dansée était
un accessoire, un hors-d'œuvre, une délicieuse super-
fluité, mais qui d'ailleurs ne concourait point au dé-
veloppement du drame.
Remontons quelque peu vers le passé.
L'opéra-ballet était, comme ancienneté, bien anté-
rieur au théâtre même de l'Opéra. On en trouverait
tous les spécimens-princeps dans la relation des bals
donnés par les rois de France.
La plus magnifique de ces compositions chorégra-
phiques avait été le Ballet comique de la Roync^
exécuté en 1581, aux noces du duc de Joyeuse et de
mademoiselle de Vaudemont, sœur de la reine.
LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
Jamais pareil luxe de machines, de décorations et de
costumes ne sera déployé. L'Estoile, écrivain contem-
porain , nous dit dans son Journal : « La dépense y
l'ut si grande, y compris les tournois, mascarades, pré-
sents, devises, musique, livrées, que le bruit était que
le roi n'en seroit pas quitte pour douze cents mille
écus. »
Les paroles du Ballet comiqtie étaient de La Clies-
naye, aumônier de la cour, et la musique de Baltlia-
zarini, dit Beaujoyeux , valet de chambre de la reine ,
et le plus célèbre violon de son temps. Beaulieu et
Salmon , maîtres de musique de Henri III, y avaient
aussi mis la main. Les décorations étaient de Jacques
Patin.
€e fut Catherine de Médicis qui fut l'inspiratrice de
cette iete digne de Sémiramis. Car madame "Cathe-
rine n'était pas précisément ce noir démon, ce
Louis XI femelle dont l'histoire s'obstine à ne mon-
trer que le côté sinisire. Il entrait même dans sa po-
litique que l'on dansât, que l'on aimât et qu'on se
livrât à toutes les joies bruyantes qui pouvaient don-
ner le change aux esprits, et dont l'éblouissemcnt
devait détourner les yeux de ses desseins secrcls.
Aussi, tant qu'elle régna derrière les masques de
François II, de Charles IX et de Henri 111, on dansa
et on aima véhémentement à la cour de France.
Ces traditions se continuèrent sous les autres rè-
gnes, et finirent par s'imposera l'Opéra. Car, du temps
M
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYAr
de Louis XIV, il arrivait souvent qu'un ballet, tel que
le Triomphe de r Amour, par exemple, d'abord dansé
à la cour, et accommodé suivant le goût qui y régnait,
])assait de là à l'Académie royale de musique avec les
machines, les costumes, les armes et los bagages
dont le roi avait fait la dépense. L'Opéra alors donnait
un reflet exact de Versailles.
Mais revenons à la rue Saint-Honoré.
Nous avons vu qu'il avait suffi de remplacer dans
certaines scènes la voix des chanteurs par les gestes
des mimes pour faire de l'opéra-ballet, le ballet d'ac-
tion ou ballet-pantomime.
Cela ne paraît pas difficile à inventer au premier
abord ; encore fallait-il y penser.
L'art de faire du geste un langage avait été oublié
depuis les. anciens, qui s'y étaient montrés fort ha-
biles. Il appartenait à Noverre de le restaurer.
Pour être juste, il faut pourtant noter que plusieurs
essais avaient précédé l'heureuse tentative cfe l'au-
teur de Médëe et Jason.
« 11 n'y a pas trente ans (dit en 1755 Cahusac
dans son Traité historique de la danse) que madame
la duchesse du Maine fit composer par Mouret des
symphonies sur la scène du quatrième acte des Ho-
raceSy dans laquelle le jeune Horace tue Camille. Un
danseur et une danseuse représentèrent cette action à
Sceaux, et leur danse la peignit avec toute la force et
le pathétique dont elle est susceptible. »
08 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
L'honneur qui revient à Noverre se réduit dore à
avoir introduit le ballet d'action sur la scène de
rOpcra. L*es|jrit de routine résista quelque temps à
cette innovation, mais enfin il fallut se rendre aux
charmes d'un art qui n'était ni moins fécond ni moins
séduisant pour être renouvelé des Grecs et des Ro-
mains.
Quand à Delaborde, il n'a clé, avec son opéra d'/s-
mène et d'hménias, qu'im collaborateur inconscient
de Noverre ; et il n'y a à lui savoir gré de rien dans
cette affaire.
Delaborde eut des rivaux; Rodolphe, Gossec et
Floquet firent de leur mieux pour, lui barrer le che-
min.
De tout ce petit monde il ne reste plus aujourd'hui
qu'un souvenir assez vague. Gossec, il est vrai, occupe
une place honorable dans l'histoire de Fart. Mais ce
n'est Doint Sabinus^ ni cinq ou six autres partitions
qu'il fit exécuter à l'Opéra qui le signalent à la pos-
térité. La'véritable gloire de Gossec est d'avoir inventé
en France la symphonie juste au moment où le Vien-
nois Haydn faisait la même découverte, et de s'être,
à quatre cents lieues de distance, rencontré avec ce
grand homme, comme il arrive quelquefois aux beaux
esprits.
Gossec est, de tous les musiciens, celui qui a vécu
le plus vieux. Il était né en 1755 (RïinéQ àllippolyte
et Aricie, premier opéra de Rameau), et il n'est mort
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 99
qu'en 1829 (année de Guillaume Tell, dernier opéra
de Rossini). Auberlui a succédé à l'Inslitut.
Le cornisle Rodolphe, qui fit représenter Ismenor,
opéra en trois actes, est encore très-en honneur dans
les classes de solfège, grâce à un Traité spécial qu'il
f écrivit en 1772 pour les élèves d'une école de chant
que l'Académie royale de musique entretenait dans
son hôtel de la rue Saint-Nicaise.
Quant à Floquet, il fut l'objet d'une ovation d'un
genre alors inédit. Le public le força à paraître en
personne sur la scène et à recevoir directement ses
applaudissements après la representation.de f Union
de r Amour et des Arts, ballet dont il avait écrit la
musique. C'était la première fois qu'un compositeur
d'opéras était si bien traité , et le jeune Floquet, à
peine âgé de vingt-trois ans, se voyait décerner un
triomphe dont Voltaire seul, après sa tragédie de Me'-
rope, avait été honoré.
Il est resté, de V Union de V Amour et des Arts ^ une
chaconne qui, pendant plus d'un demi-siècle, fut
presque obligatoire sur le programme de tous les con-
certs. On disait la chaconne de Floquet , comme on a
dit longtemps le menuet d'Exaudet. La chaconne était
un air de danse qui, par ses développements et ses
reprises nombreuses, semblait interminable. De là
son nom, dont l'élymologie est probablement le vo-
cable italien cieco, aveugle, et, par extension, chan-
son d'aveugle, long comme une^chanson d'aveugle.
400 LES TREIZE SALLES DE I/OPÉRA.
La plupart des 0[)éras étaient alors terminés par
une chaconne.
Mais voilà que nous entrons dans une période glo-
rieuse de cette histoire. Gluck arrive à Paris, et il va
poser les bases d'un art nouveau, il va tirer de la
combinaison des sons un langage capable d'exprimer
tous les mouvements de l'âme. Arrière la routine ! ar-
rière la mélopée traînante et l'air à fioritures préten-
tieuses! La musique aura dorénavant des notes cares-
santes pour peindre les tendresses des amoureux, et
des grondements pour rendre l'emportement de la pas-
sion ou le déchaînement d'un orage.
L'auteur d'une réforme si salutaire était né en 1714
dans le lïaut-Palatinat. Sa jeunesse s'était passée en
Italie, à' composer une dizaine d'opéras, qui, taillés
sur le, patron alors à la mode, ne faisaient point pré-
voir le grand rôle qu'il devait jouer plus tard.
Pourtant Gluck fut bientôt assez en renom pour èii\'
mandé en Angleterre, où il fit représenter la Chute
des Géants. Cette partition, aujourd'hui un peu ou-
bliée, obtint quelque succès malgré la désapprobation
de Haîndel. Bientôt après, iXàonnSiPyrameet Tliisbé^
ouvrage très-mal reçu, quoiqu'il y entrât bon nombre
de morceaux déjà éprouvés dans ses premières œu-
vres.
Cette déconvenue affecta vivement Gluck; mais elle
fut pour lui l'occasion sinon la cause réelle, du revire-
ment qui s'opéra dnn-; ses idées. En se demandant
SECONDE SALIE DU PALAIS-ROYAL. 101
i
ourqiioi tel fragment, qui avait été expressif dans sa
remière édition, était privé d'effet, appliqué à d'au-
tres paroles, il découvrit que la musique pouvait avoir
un sens assez arrêté pour rendre une situalion drama-
tique d'un caractère déterminé.
Imbu de ce principe, il s'en alla à Vienne, et y com-
posa Alceste, qui fut représentée en 1761. Alceste
inaugure donc la seconde manière du maître et ouvre
la série des chefs-d'œuvre qui ont rendu son nom im-
périssable.
En ce temps-là vivait à Yienne un certain bailli du
Rollet, qui était attaché à l'ambassade française. Or,
on va voir comment ce personnage se mêla utilement
des affaires du chevalier Gluck.
Notre diplomate, grand amateur de musique, et
quelque peu poëte aussi, arrangea pour Gluck un li-
vret sur des paroles françaises. Le sujet choisi d'un
commun accord était Vlphigenie en Aiilide de Ra-
cine.
Noverre en avait bien fait un ballet î
Quand ils eurent mis la dernière main à leur œu-
vre, les auteurs entreprirent de la faire exécuter à
Paris; et ce fut du Rollet qui se chargea des négocia-
tions. IN'était-ce pas un peu son métier de diplomate?
Or il est juste de dire que, tout habile qu'il fût, il
ne sut point d'abord mener l'affaire à bonne fin; il
fallut que la dauphine Marie-Antoinette , qui se sou-
venait d'avoir pris de Gluck des leçons de musique,
G.
i02 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
intervînt, pour obtenir l'admission de cette musique
autrichienne sur la scène de notre Opéra.
• Voilà comment ce grand homme arriva à Paris, en
1774, pour y planter le drapeau de la réforme musi-
cale.
Nous devons beaucoup à ce puissant génie, dont la
venue en France fut, comme je l'ai dit, le signal d'une
révolution radicale dans les formes de la déclamation
lyrique aussi bien que dans les habitudes des chan-
teurs et de l'orchestre.
Qu'on en juge! Avant l'auteur d'/p/n*^eme, les vio-
lons jouaient avec des gants en hiver, et étaient d'ail-
leurs si peu habiles dans l'art de démancher, que le
chef d'orchestre devait les prévenir quelques mesures
à l'avance quand ils avaient à donner une note un peu
élevée. L'ut aigu était particulièrement le barreau de
l'échelle musicale oii ils ne manquaient pas de trébu-
cher, ce qui mettait le public en veine de plaisanterie.
Le parterre guettait le passage critique et criait :
« Gare l'ut!... » aux maladroits râcleurs que cette
apostrophe n'avait d'ailleurs jamais corrigés.
C'est Gluck qui a délivré nos orchestres de la lïûte
à bec, du cor de chasse et du clavecin, et qui, en
échange, les a dotés de la harpe et du trombone. C'est
encore Gluck qui a enseigné aux choristes à se mou-
voir en scène et à prendre part à l'action. C'est lui
aussi qui a imaginé de faire baisser le rideau pendant
les entr'actes, tandis que jusqu'alors le spectateur as-
SECONDE S ALLE DU PALAIS-ROYAL. 103
sistait à la manœuvre des décors, laquelle se faisait
au bruit des violons^ qui ne discontinuaient de jouer
pendant toute la soirée. *
Voilà d'utiles réformes assurément; mais elles ne
constituent pourtant que la partie ert quelque sorte
accessoire de la grande révolution musicale et théâ-
trale de 1774.
Là où le génie du maître se montre véritablement
créateur, puissant, fécond, c'est dans l'invention de
la déclamation lyrique. Aussi à peine Gluck eut-il
parlé, qu'à sa voix fut anéanti tout ce qui restait de
Lulli et de Rameau, et que la vieille école française
atteinte au cœur ne devait pas revenir d'un coup si
fatal.
Le 19 avril 1774, une grande rumeur se déclara dès
quatre heures du soir aux abords de la rue Saint-Honoré.
Le péristyle de l'Opéra était encombré par une foule
impatiente, orageuse, facile aux coups de poing. A un
quart de lieue à la ronde la mêlée des carrosses et des
chaises à porteurs était inextricable ; on se poussait,
on s'injuriait, on se prenait aux cheveux entre pas-
sants et gens du guet; l'air était saturé de gros mots...
Car c'était grande fête !
Le tumulte de la rue Saint-IIonoré venait de ce que
'Opéra avait affiché la première représentation, tant
attendue, de Vlpliigénie en Aulide^ du chevalier Gluck.
Les gentilshommes de la chambre qui s'étaient faufilés
aux répétitions, conduites par le maestro lui-même,
10 i LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
ne s'étaient point fait faute de répandre dans Paris que
ce spectacle serait délectable, inattendu, prodigieux;
à ce point que, pour tout'ce qui se piquait d'être du
bel air, il devînt indispensable d'y assister. Et puis,^
la; Dauphine Marie-Antoinette,, le Dauphin, madame
de Lamballe, madame de Bourbon, devaient s'y mon-
trer avec un grand déploiement de toilettes.
Il faut d'ailleurs le constater, l'Opéra, depuis quel-
ques années, dépérissait d'une manière sensible, et il
était temps qu'un vent secourable tournât la girouette
de la mode de son côté. Tout y semblait pétrifié par
la routme : les chanteurs et l'Orchestre rivalisaient
d'ignorance, les danseurs ne variaient point leurs pi-
rouettes, et le public lui-même bâillait avec monoto-
nie. La « guerre des Bouffons » qui, vingt ans aupa-
ravant, avait produit de si grandes secousses parmi
tout ce monde chantant, sautant et écoutant, n'était
plus qu'un souvenir lointain, et comme nous l'avons
raconté, la Comédie-Italienne en avait seule profité.
Cet, état de malaise léthargique est constaté dans
les écrits et surtout dans les chansons de l'époque.
En veut-on un échantillon? Ce sont quelques couplets
cueillis par nous dans un recueil p;"obablement très-
ignoré aujourd'hui :
Voir un Tircis, privé de tout repos,
De ses douleurs fatiguer les éclios,
C'est une comédie.
Pour calmer ses tourments, il faut qu'il se marie,
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYAL. iO)
En moins d'une heure il dormira :
C'est un opéra.
Voir un commis en surtout broché d'or,
Lorgnette en main, trancher du matador,
C'est une comédie.
Pour guérir son esprit de cette frénésie,
Vainement on le sifflera :
C'est un opéra.
Tant que deux cœurs sont unis par l'amour,
Ils se voudraient posséder tout le jour :
C'est une comédie;
Mais si le dieu d'Hymen par malheur les allie,
Au second acte on bâillera :
C'est un opéra.
Voir une femme adorer son époux,
Le prévenir par les soins les plus doux,
C'est une comédie.
Que cet époux si cher vienne à perdre la vie,
La veuve en chantant pleurera :
C'e4 un opéra.
Cette parenthèse poétique est peut-être un peu lon-
gue; mais il était ulilè de montrer ^combien les ri-
meurs du temps en prenaient à leur aise avec les pré-
décesseurs de Gluck, et sur quel ton cavalier ils trai-
taient l'Académie royale de musique. On n'en com-
prendra que mieux l'importance de la révolution opé-
rée par l'auteur àlphigénic en Aulide,
Iphigé nie excita y en effet, des transports qui te-
naient du délire, et le bruit qu'on en avait fait avant
la représentation ne gala point son succès. Jamais mu-
106 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
sique plus majestueuse et d'un accent plus pathéti-
que n'avait sonné à des oreilles françaises.
Aussi ces bons Parisiens, courtisans ordinaires du
génie, payèrent-ils le lendemain vingt-quatre livres
leurs billets de parterre.
Or les choses se passaient alors absolument comme
aujourd'hui : quand les places d'un théâtre sont en
hausse, les gens delà direction ont coutume de venir
ramper aux genoux de l'auteur de la recette, et de lui
demander à mains jointes la faveur d'une œuvre nou-
velle.
Pressé par les administrateurs de l'Opéra, Gluck
songea à son Orfeo^ que l'on jouait à Vienne depuis
dix ans, et qui n'était guère connu en France que par
une édition que Favart en avait publiée à ses frais.
Il consentit donc à en faire traduire les paroles
italiennes par Moline, et la première représentation
iV Orphée fut donnée le 2 août 1774, quatre mois
après l'apparition à'Iphigénie,
Orphée réussit à souhait. L'acte du Tartare parut
d'une grandeur et d'une énergie d'accent inusitées.
La plainte d'Orphée, qu'interrompt par instants le
chœur syllabique des Furies, est à la vérité d'un pa-
thétique achevé, et a, encore aujourd'hui, une puis-
sance d'effet à peine comparable à ce que l'école mo-
derne a produit de plus véhément.
Le ténor Legros, qui a créé le rôle d'Orphée, faisait
merveille dans cette scène capitale.
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 107
Il est bon de noter qu'à la lyre dont il était sensé
jouer, le public avait permis (mais pour la première
fois!) que l'on substituât une harpe placée dans la
coulisse. Jusqu'à Orphée, en effet, il était de rigueur
que l'acteur qui paraissait avec un instrument de mu-
sique à la main en jouât réellement lui-même, exi-
gence dont il est superflu de démontrer l'absurdité.
Aux frissons que donnent les ténébreuses invoca-
tions de la scène du Tartare succèdent les joies se-
reines du séjour des ombres heureuses ; puis le duo
pathétique entre Orphée et Eurydice, l'air : J'ai perdu
mon Eurydice .. . ; enfin, la gavotte finale, toutes mer-
veilles marquées au coin du génie, et qui furent vive-
ment senties par les dilettantes de 1774. Il n'est pas
jusqu'au misanthrope Jean-Jacques Rousseau qui n'ait
dit son mot ce soir-là : c< Puisqu'on peut avoir un si
grand plaisir pendant deux heures, je conçois que la
vie soit bonne à quelque chose. »
Cependant, l'année suivante, Gluck fut moins heu-
reux; il lit représenter à Versailles, et sans aucun
suç^s, Le Poirier, sorte d'opéra-comique dont Vado
et Favart avaient rimé les couplets. La leçon ne lui
profita point; il voulut encore tâter du bouffon et il
donna à Paris Cyfhère assiége'e, qui tomba à plat.
« Hercule, dit l'abbé Arnaud, est plus habile à ma-
nier la massue que les fuseaux. »
Hercule reprit donc la massue.
Le 2o avril 1 "HQ fut représentée à l'Opéra la tra-
lOS LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
duction de VÂIcesfe, que Gluck avait composée à
Vienne, en 1761, sur les paroles italiennes de Calsa-
bigi. L'introduction, la marche des prêtres d'Apollon,
les airs de danse et le monologue de Caron, sont des
pages dramatiques d'une beauté radieuse. Mademoi-
selle Levasseur, et quelques mois plus lard mademoi-
selle Laguerrc, chantèrent le rôle d'Alceste, et y ob-
tinrent le plus grand succès? *
Sur CCS entrefaites, Gluck partit pour Vienne, em-
portant avec lui le lïwoi d'Aivnide.
Gluck était, comme nous l'avons dit, le protégé
de la reine. Mais Marie-Anloinette était jeune et
belle, ce dont ne se consolait pas madame du Barry,
qui n'était plus jeune et qui avait été belle. 11 fallut
donc qu'à tout prix la vieille courtisane inventât un
musicien capable de baltre on brcclie l'auteur d'Or-
phce.
Ce musicien fut le Napolitain Piccini, alors maître
de la scène en Italie. Quand Gluck, qui était à Vienne,
où il travaillait à sa partition d'ylrmiV/e, apprit qu'on
allait lui susciter un rival, il eutia petitesse dent pas
cacher le dépit qu'il en ressentito Une lettre écrite par
lui à son collaborateur du Rollet et dans laquelle il
maltraitait fort le signor Piccini, fut publiée. Or, il
se trouva des gens à caractère pointu qui s'en fâchè-
rent, prenant fait et cause pour Piccini qu'ils ne con-
naissaient pas. Alors les épigrammes commencèrent à
p'euvoir, et ce furent les premières escarmouches
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYaL. 109
d'une guerre musicale restée célèbre. La du Barry de-
vait être contente.
Parmi les gluckistes, on remarquait l'abbé Arnaud,
Coquéau, Suard, du Rollet... Les piccinistes comp-
taient dans leurs rangs Marmontel, d'Alembert, Gin-
guené, La Harpe. La lutte fut ardente et rappela les
beaux jours de la guerre des Bouffons. Tout le monde
s'en mêla. Cependant, comme le dit très-bien Grélry
dans ses Mémoires : a Lorsque les gens de lettres,
surtout les demi-savants, se disputent sur quelque
objet, ne croyons pas que la cour, les jolies femmes et
les petits-maîtres soient sérieusement de la partie. Ce
qu'on peut appeler le beau monde s'amuse de tout ; Je
sujet le plus grave est un motif de plaisanterie ou l'oc-
casion d'une cbanson. Dès que Paris est resté trois
mois sans révolution, n'importe alors ou Lekain ou
Jeannot ; il court où la nouveauté l'appelle, et l'on ne
sait distinguer s'il s'amuse davantage d'ime chose ri-
dicule ou d'une chose digne d'admiration. »
Dans l'état où se trouvaient les esprits, Gluck fit la
seule chose qu'il avait à faire^; il revint en toute hàle
à Paris, et, sans perdre un jour, commença les répé-
titions d^Ar^mide.
Pendant ce temps-là, Piccini achevait la musique
de Roland, dont le livret avait été arrangé par Mar-
niontel, d'après l'opéra de Quinault et LuUi.
La première représentation à'Armide fut donnée le
23 septembre 1777, et ne fut accueillie qu'avec tic-
7
110 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
(leur. Il est évident que le parterre était encombré de
tous les virtuoses du sifflet qu'avait pu enrégimenter
le parti Piccini. L'orage n'éclata pas cependant, grâce
à la présence de la reine, mais il fut remplacé par le
calme plat, autre genre d'intempérie redouté des na-
vigateurs et des gens de théâtre.
V Les lullistes, terrassés depuis vingt ans, voulurent
proliter de l'occasion pour rentrer dans la lice; mais
ce fut pour eux le coup de grâce ; on n'écouta point
leurs protestations formulées en une quantité de bro-
chures, oii il était abondamment pleuré sur l'abandon
de leur idole.
Cependant les beautés incontestables à'ÀJiîiide fini-
rent par être comprises ; le public revint peu à peu de
sa froideur et prodigua à l'auteur à^Orphée les applau-
dissements que, par un singulier caprice d'avare, il
avait épargnés aux premières représentations. Legros
et mademoiselle Levasseur, qui remplissaient les rôles
de Renaud et d'Armide, contribuèrent pour une large
part à ce revirement. Gluck se crut donc un instant à
cent coudées au-dessus du signer Piccini dont on le
menaçait, et qui, avant d'avoir produit une note, lui
était déjà redoutable.
C'est dans un rôle épisodique d'Aîvnideque débuta
la Saint-lluberli, dont le nom est un des plus glorieux
de notre histoire lyrique.
Y>f\^y^'Mi\èmfmmU^ Saint-IIuberti était une jeune Alsa-
cienne blonde, et dont la taille élancée et la figure
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYA/.. 111
d'une grande mobilité d'expression faisaient une véri-
table héroïne d'opéra. De plus, elle était douée d'une
voix puissante et dune intelligence très-déliée. La
jeune cantatrice avait déjà paru avec succès sur le
théâtre de Strasbourg, quand elle fut rencontrée à
Varsovie et envoyée à Paris par le compositeur Le-
moyne.
C'était un beau cadeau à faire à l'Opéra ; aussi ii en
fut tenu compte à Lemoyne, qui eut la permission
de produire son Electre et son Louis IX en Egypte,
dont les pâles mélodies ne méritaient point tant
d'honneur.
Ce fut aussi vers ce temps que madame Gavaudan
fit ses débuts à Paris : « L'Opéra, lit-on dans VÉtat
de la musique du' roi — vient de faire une acquisition
précieuse; madame Gavaudan, cantatrice charmante,
qu'il ne faudra pas rendre nulle pour les gens de goût
en lui forçant l'organe, en la contraignant d'adopter
cette manière de chanter qui ressemble plutôt à une
joute de crieurs publics qu'à l'expression des senti-
ments dramatiques... » (On voit que ce ne sont pas les
modernes qui ont inventé de faire crier les chanteur .)
Le directeur de Vismes, qui venait de succéder à
Berton dans l'administration de l'Opéia, travaillait
donc avec un zèle louable à s'approvisionner de canta-
trices, car il sentait qu'il était bon de faire des recrues
au moment où allait éclater la guerre musicale des
gluckistcset despiccinistes.
ll'i LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
D'ailleurs, Sophie Arnould ne devait pas tarder à
se retirer. Sa voix, qui avait charmé les Parisiens
pendant si longtemps, ne lui servait plus guère qu'à
dire des méchancetés. Il est vrai que des gens à langue
bien pendue savaient riposter à ses épigrarames.; et,
pour ne citer qu'une de celles dont on la mordit,
l'abbé Galiani avait dit à propos delà décadence de sa
voix : « C'est le plus bel asthme qu'on puisse en-
tendre. » Un de ces mots qui tuent les cantatrices.
Enfin, le 27 janvier 1778, le Roland de Piccini est
donné devant une foule compacte, anxieuse, et qui
certainement en serait venue aux mains sans la pré-
sence de la reine et de madame Elisabeth dans les
loges de la cour. A partir de ce jour, la guerre n'en
fut pas moins déclarée entre les deux partis, et les
hostilités commencèrent à coups de brochures. L'abbé
Leblond a recueilli et publié ces libelles sous le titre
de : Mémoires pour servir à la révolution opérée
dans la musique par le chevalier Gluck.
Malgré les gluckistes, malgré le mauvais vouloir de
Legros, de Larrivée et de mademoiselle Levasseur, la
partition de Roland fut très-goûtée. L'auteur, qui par
la grâce et le naturel de ses chants s'était conquis des
adeptes nombreux, fut, après la représentation, escorté
jusque chez lui par la foule. Les, gluckistes préten-
dirent bien qu'on l'avait reconduit rue des Petits-
Champs, mais il leur fut répondu que l'auteur d'Al-
cesie ne pouvait loger que rue du Grand-Ilurleur. Cet
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 413
échange de jeux de mots n'était pas du meillenr goût,
mais il était de circonstance.
Gluck et Piccini personnifiaient, en effet, l'antipa-
thie native qui sépare le génie tudesque du génie
latin : l'un voulait émouvoir par la force de l'accent
dramatique, l'autre ne visait qu'à charmer par la
erace de la mélodie. L'auteur d^Armide déclamait,
l'auteur de Roland chantait.
Grétry donne tort à tous deux, ce qui était une
manière de se venger du peu de succès de Céphale et
Procris, partition très-médiocre qu'il avait risquée
au milieu de cette mêlée.
« L'Italie, dit-il, depuis longtemps veut en vain
séduire les Français par ses chants toujours tendres
et mélodieux ; l'Allemagne veut en vain les suhjuguer
par ses accords nerveux. Trop énergique encore pour
craindre la séduction de l'Italie, trop faible pour
adopter des accords qui le blessent, le Français danse
en attendant qu'il ait adopté de l'un et de l'autre de
ses voisins la portion qui lui est propre, et qu'il ne
veut recevoir que de la main des grâces et du plai-
sir. »
Évidemment, le bon Grétry est piqué.... Plus tard
il se consolera.
* Il fallait que la manie d'ergoter tint fort les Pari-
siens du temps de Gluck et de Piccini. Tandis que les
deux rivaux dîixaient souvent ensemble et ne se ména-
geaient point les démonslrat'ons amicales, on conti-
114 J.ES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
nuait à discuter sur leurs mérites, et ta s'envoyer en
leur nom les injures les plus exaspérées que pouvait
contenir le dictionnaire poissard.
On distinguait bien aussi dans la mêlée quelques cri-
tiques à peu près sensés, mais leur voix était trop grave
pour divertir la galerie, et on ne les écoutait guère.
Parmi eux il faut compter La Harpe, dont la verbosité
et le style plein de faconde 'étaient faits, il est vrai,
pour tout embrouiller, mais qui eut toutefois cet éclair
de bon sens : « Prenez garde , dit-il , cette nouvelle
coupe d'opéra adoptée par Gluck, vous la tenez d'abord
des Italiens eux-rncmes, quoiqu'ils n'aient pas su en
tirer le même parti, pour des raisons qui tiennent à
leurs habitudes, et qui font de leur opéra un concert
plutôt qu'un spectacle. Gluck vient de nous apprendre
à nous servir de cette nouvelle coupe de manière à
faire toujours marcher ensemble la musique et l'action.
Il a créé le vrai mélodrame, et c'est sa gloire. Mais ce
qu'il a su faire du canevas, pourquoi ne voulez-vous
pas qu'on puisse le faire des ornements, en les met-
tant à leur place et en les réduisant à leur juste me-
sure ? Pourquoi ne ferait-on pas rentrer dans l'ensem-
ble et dans la vérité dramatique cette mélodie si char-
mante et si expressive que les Italiens renferment
dans leurs airs? Et qui donc empêcherait de réunir
Vun et Vautrée ? Ce serait là véritablement la perfec-
tion. » (Voir Guillaume Tell cinquante ans plus tard.)
Voilà qui est bien pensé. Mais combien les faiseurs
SECONDÉ SALLE DU TALAIS-ROYAL. ~ 115
de bons mois l'emportaient sur les braves gens qui
avaient la naïveté de descendre au fond de la question
et de chercher la raison de leurs sensations. Voici
quelques-unes des épigrammes du temps, choisies
parmi les moins déflorées.
L'abbé Arnaud mordit de cette belle façon le sieur
Marmontel, pour le punir de s'être fait le librettiste
de Piccini :
Ce Marmontel si long, si lent, si lourd,
Qui ne parle pas, mais qui beugle.
Juge la peinture en aveugle
Et la musique comme un sourd .
Ce pédant a si triste mine,
Et de ridicule bardé,
Dit qu'il a le secret des beaux vers de Racine :
Jamais secret ne lut si bien gardé.
Voici la réponse de Marmontel, réponse passable-
ment acerbe, mais indirecte après tout, puisqu'au
lieu de frapper l'agresseur elle s'en prend à son idole,
l'illustre auteur à^Orphée :
Il arriva le jongleur de Bohême;
Sur les débris d'un superbe poëme,
Il fit beugler Achille, Agamemnon;
Il lit hurler la reine Clytemneslre;
Il fit ronfler Tinfaligable orchestre;
Du coin du roi, les antiques dormeurs
Se sont émus à ses longues clameurs ;
Et, le parterre éveillé d'un long somme,
Dans un grand bruit crut voir l'art d'un grand honnne.
116 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
A propos d'AIceste, l'abbé Arnaud prétendit que
Gluck « avait retrouvé la douleur antique. » Mais de
l'autre camp il fut répondu qu'il eût été bien préfé-
rable de « trouver le plaisir moderne ! »
« Je comprends qu'on aime la musique de Gluck,
dit le sage Turgot, mais il me semble difficile d'aimer
les gluckistes. »
Ce sont là assurément des jeux d'esprit d'un goût
assez peu athénien ; mais il était peut-être utile d'en
donner quelques échantillons afin de montrer jusqu'à
quel point la fièvre de la dispute ravageait le dilettan-
tisme français.
Comment Gluck et Piccini n'ont-ils pas été pris
aussi de la même frénésie? je l'ignore, çt j'admire
le miracle de xette fraternité dont ils ne cessaient
de se donner des preuves dans la vie privée, bien
qu'à vrai dire je crois qu'il s'y mêlait un peu d'hy-
pocrisie. Ginguené rapporte que « les deux hommes
qui paraissaient le moins de leur parti c'étaient eux-
mêmes. »
Mais enfin, sincère ou simulée, leur amitié tint bon
et résista même à une épreuve décisive. Le très-entre-
prenant directeur de Vismes imagina « d'exercer la
muse » de Gluck et de Piccini sur un même sujet.
D'un commun accord, on choisit VIphigénie en Tau-
ride de Racine ; et quand le public apprit que le
tournoi allait devenir une lutte corps à corps, je laisse
à penser si l'agitation des partis redoubla. De Vismes
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 147
s'en réjouit, et attendit bourse ouverte les bons écus
que le public ne manquerait pas de lui apporter.
Ce de Yismes était bien le directeur le plus remuant
qu'on eût encore vu à l'Opéra. Les gluckistes et les
piccinistes qu'il avait sur les bras ne suffirent plus
bientôt à son incessant besoin d'émotion ; il entreprit
de ressusciter les luUistes, depuis longtemps passés à
l'état fossile.- Le Thésée de Lulli fut remonté, mais le
parterre accueillit cette antique partition par des
huées. Quelques vieux dilettanli prirent très-chaude-
meiit la chose. L'un d'eux, de chagrin, s'exila au fond
d'un bois et exhala sa douleur en ces vers plaintifs :
Qu ils me sont doux ces champélres concerts
Où rossignols, pinsons, merles, fauvettes,
Sur le théâtre entre des rameaux verts,
Viennent gratis m'ofirir leurs cliansonnclles!
Quels opéras me seraient aussi chers?
Là n'est point d'art, d'ennui scientifique;
Piccini, Gluck n'ont point noté les airs;
Nature seule en dicta la musique.
Et Marmontel n'en a pas fait les vers.
Les derniers lullistes encore debout, voyant qii'il
n'était plus d'espoir pour leur cause, s'enrégimentè-
rent sous la bannière de Gluck. Mais de Vismes avait
manqué son but. Il lui fallait de l'agitation à tout
prix, de l'agitation qu'on put monnayer. Il songea alors
au bon temps de la guerre suscitée par la Serva pa-
dronciy et conçut le projet de remettre en cause les
7.
118 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
boudons, sur lesquels toute discussion était close
depuis plus de vingt-cinq ans.
Les Italiens qu'il engagea à cet effet donnèrent des
représentations à l'Opéra, du 3 juin 1778 au 5 sep-
tembre 1779. Ils débutèrent par le Due confesse, de
Paisiello, puis jouèrent une quinzaine de petites pièces,
parmi lesquelles on distingua : // Curioso indiscretto,
d'Anfossi ; VAmore soldato, de Sacchini ;.// Cavalière
errante, de Tractta.... Mais, à part la Frascatana, die
Paisiello, ce répertoire causa peu d'émoi, tant les
clianteurs qui composaient la troupe italienne étaient
médiacres.
Tous les esprits, d'ailleurs, étaient tournés vers
Gluck et Piccini, qui se préparaient dans l'ombre à la
grande bataille d''Ipliigénieen Tauride.
Le choc ne fut pas aussi rude qu'on aurait pu s'y
attendre, puisque, comme nous l'avons dit, les deux
maestri n'apportaient point dans la lutte l'ardeur hai-
neuse de leurs partisans. Tandis qu'en leur nom une
moitié de Paris injuriait l'autre, eux se faisaient bon
visage, et (peut-être), s'entendaient pour entretenir
dans le dilettantisme cette irritation qui se tournait
en bruit profitable à leur renommée. La guerre, telle
qu'ils se la faisaient n'était au fond qu'une joute sans
colère.
Gluck entra le premier en lice. Son Iphigenie en
Tauride, qu'il donna le 18 mai 1779, obtint d'em-
blée un si grand succès que les piccinistes se crurent
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYAL, 119
perdus sans espoir. Succès de bon aloi, et auquel les
gluckistes n'avaient pas eu besoin de prêter les mains,
car à toutes les pages de cette œuvre si fortement
conçue, éclate le génie d'un maître, « versant des
torrents de lumière sur ses obscurs blasphémateurs. »
Ne fut-ce pas aussi un triomphe pour Gluck que
d'avoir échappé au danger d'un livret plat et insipide?
Les dilettantes de notre génération ont pu (en 1868,
lors de la reprise à'Iphigénie en Tauride au Théâtre-
Lyrique), se rendre compte de ce qu'il a fallu de force
au musicien pour donner le mouvement de la vie aux
somnolentes rimes du poëte.
Dans tous les temps, ce fut d'ailleurs oser beaucoup
que de prétendre captiver un public de théâtre par
une action dramatique où l'amour n'est point le rouage
principal.
Tout l'intérêt de la tragédie à'Iphigenie repose, en
effet, sur le sentiment de l'amitié qu'éprouvent l'un
pour l'autre, Oreste et Pylade et qui les conduit jus-
qu'au sacrifice de leur vie. On croit entendre un cha-
pitre de la Morale en action, lu par un professeur
de langues mortes ; récréation profitable, mais peu
enivrante.
Admirez d'autant plus le génie de Gluck qui a su
communiquer une si incroyable intensité de vie à ces
héros classiques. La langue vigoureuse dont disposait
l'auteur iVOrphce^ a accompli cette galvanisation.
C'est, il est vrai, un idiome qu'on ne parle plus guère
120 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
aujourd'hui ; mais on peut l'étudier encore avec fruit,
car au i'ond sa grammaire, sinon sa rhétorique, ne
diffère pas essentiellement de celle de Meyerbeer,
d'Halévy et même de Rossini.
Cependant le pul»lic attendait avec curiosité Vlphi-
gënie en Tauride de Piccini ; mais il attendit long-
temps. L'auteur de Roland recula tout d'abord et la
feinte était assez habile. Il comptait que les Parisiens,
comme ce fut toujours leur coutume, feraient expier
à son adversaire les couronnes dont ils l'avaient
comblé.
Gluck, en effet, donna bientôt un nouvel opéra.
Écho et Narcisse qui fut très-froidement reçu. Piccini
jugea donc que le moment était venu de sortir de
Tombre ; mais il ne risqua pas encore son Iphigénie
qu'il voulait parfaire. 11 donna Âlys, opéra en trois
actes, sur le poëme de Quinault^ refait par Marmon-
lel et qui plut infiniment par l'abondance, la suavité
et le tour facile des mélodies.
11 y avait donc des applaudissements pour Piccini
autant que pour Gluck. La foule avait fini par se dé-
sintéresser dans la querelle que se faisaient les beaux
esprits pour le seul plaisir d'ergoter.
Pourtant Gluck s'affecta beaucoup de l'insuccès de
son dernier opéra, Écho et Narcisse. Il quitta Paris,
malgré les instances les plus flatteuses que la cour fit
pour le retenir. H se retira en Autriche, et, de là,
comme un sanglier blessé, il envoyait de temps à
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 121
autre des coups de boutoir aux Français qu'il croyait
ses ennemis, parce qu'ils avaient laissé tomber un
de ses opéras. On a une lettre de lui dans laquelle
il dit : « Je n'irai pas à Paris avant que les Français
soient d'accord sur le genre de musique qu'il leur faut.
Ce peuple volage, après m'avoir accueilli de la manière
la plus flatteuse, semble se dégoûter de tous mes
opéras... 11 veut retourner à ses ponts-neufs, il faut
le laisser faire. » Gluck ne prévoyait donc pas que
sa postérité le déclarerait vainqueur du tournoi qu'il
avait engagé avecPiccini.
Il est mort à Vienne, en 1787, accablé de chagrin
et d'infirmités, mais laissant une fortune de 600,000
livres. Ce capital il l'avait acquis en partie dans un
commerce de diamants. Quant au produit de ses opé-
ras, il se composait d'une somme de 12,000 livres,
une fois payée, plus d'une gratification de 4,000 li-
vres pour chaque partition nouvelle qu'il livrait. 11
louchait encore 6,000 livres, chez son éditeur, un
sieur Deslauriers, papetier de la rue Saint-Honoré, et
qui n'a jamais vendu d'autre musique que celle de
Gluck.
Quant à Piccini, il avait passé un autre marché
avec l'Opéra qui lui allouait un droit fixe de 400 li-
vres par représentation.
Mais ces tarifs étaient exceptionnels et seulement
applicables aux deux compositeurs étrangers, qui,
ayant choisi notre Opéra connue chanqi-clos où se
122 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
mesureraient l'art allemand et l'art italien, avaient
procuré de grosses recettes à ce théâtre. Le règlement
de 1776 fixait ainsi les droits des autres auteurs :
Un opéra joué seul : 200 livres pour chacune des
vingt premières représentations ; — 150 livres pour
chacune des dix suivantes ; — 100 livres pour cha-
cune des dix autres, jusqu'à la quarantième.
Les opéras qui, à cause de leurs petites dimensions
ne pouvaient remplir une soirée, rapportaient à leurs
auteurs : 80 livres pour chacune des vingt premières
représentations; — 60 livres pour chacune des dix
suivantes ; — 50 livres pour les dix autres.
Après la quarantième le théâtre devenait proprié-
taire de l'œuvre et l'auteur n'avait plus rien à y pré-
tendre.
Ce ne fut qu'en janvier 1781 que Piccini donna son
Iphigénie en Tauride, vingt-et-un mois après celle
de Gluck. Larrivée et Legros avaient conservé leurs
rôles d'Oreste et de Pylade ; mais mademoiselle Le-
vasseur était remplacée par mademoiselle Laguerre
dans le personnage d'Iphigénie.
L'opéra de Piccini réussit brillamment (aux pre-
mières représentations, du moins) ; car le public de-
venu éclectique savait prendre son plaisir alternati-
vcr.cnt chez le compositeur itahen et chez le maître
allemand. Pourtant le succès de cette nouvelle édition
dlphigénie faillit être compromis dès la seconde re-
présentation. Mademoiselle Laguerre 'entra en scène
SECONDE SALLE DU PALâlS-ROYAL. 125
dans un état complet d'ivresse, et ne pot achever
son rôle. Elle fut même, pour ce méfait, incarcérée
pendant treize jours au Fort-l'Évéque. On allait la
chercher militairement une heure avant le lever du
rideau, et après le spectacle on la reconduisait en
prison avec le même appareil.
« Ce n'est pas Iphigénie en Tauride que l'on re-
présente, disaient les plaisants d'alors, c'est Iphigénie
en Champagne ! »
Piccini donna encore h Paris Adèle de Ponthieu
(1781); Didon (1785); Diane et Endymion {MU).
11 est mort en 1800.
Avant d'en finir avec la « guerre des gluckistes et
des piccinistes, » notons encore ce fait piquant, que
l'Opéra entra lui-même dans la mêlée, et prit en
quelque sorte la parole. Il fit mettre en musique par
Grétry un prologue de circonstance, intitulé les Trois
âges de rOpéra^ et qui plaidait en faveur de la con-
ciliation. La musique de Lulli, celle de Rameau, et
celle de Gluck y étaient en cause. Il est vrai qu'il n'y
était pas question de Piccini.
Cet à-propos, qui fut vivement siftlé, avait été ima-
giné et rimé par le directeur de Vismes.
De Vismes imprima une grande activité à tous les
services de l'Opéra. Il renouvela souvent le spectacle,
donna pendant une certaine période de temps, sept
représentations par semaine; engagea par surcroît une
troupe italienne, et fit venir aussi d'Italie les frères
124 LES TREIZE SAl-LES DE L'OPERA.
Galliari, décorateurs renommés. Enfin il secoua si
bien la paresse routinière de son personnel, qu'une
conspiration se forma contre lui. Mademoiselle Guimard
réunissait les mécontents dans son hôtel de la rue de
la Chaussée-d'Antin ; et l'on a dit que Beaumarchais,
par ambition de remplacer de Vismes, était le meneur
inavoué de cette conjuration de gosiers susceptibles et
de jarrets froissés. Beaumarchais n'obtint pas la di-
rection de l'Opéra; mais de Vismes se retira ruiné.
Il avait eu pourtant un bon mouvement dont l'his-
toire doit lui tenir compte. Mozart était à Raris en
1778 ; il y cherchait fortune. Mais il n'était pas assez
connu pour voir s'ouvrir devant lui les portes des
théâtres, C'est à peine si quekjues amateurs se sou-
venaient de l'avoir entendu jouer des sonates sur le cla-
vecin lors d'un premier voyage où son père l'avait
exbibé comme un enfant prodige. Il réussit cependant
à faire accepter à de Vismes la musique d'un ballet de
Noverre intitulé les Petits riens (Il juin 1778).
C'était le temps où l'Opéra avait engagé la troupe
des bouffons italiens dont nous avons parlé plus haut.
Un rimeur mécontent fit le couplet suivant :
Avec son opéra-bouffon,
L'ami de Vismes nous morfond.
Si c'est ainsi qu'il se propose
D'amuser les Parisiens,
Mieux vaudr;iit rester porte close
Que de donner si peu de cliose
Accompagné de Petits riens.
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYAL. , 125
Le futur auteur de Don Juan ne signa pas sa mu-
sique; aussi était-elle restée oubliée jusqu'en ces der-
niers temps.
Ce n'est que dans l'hiver de 1873-74 qu'elle a été
exhumée des archives de l'Opéra, et exécutée aux con-
certs périodiques du Grand-Hôtel.
Mozart mal accueilli à Paris, écrivait à son père :
« Si j'étais dans un endroit où l'on eût des oreilles et
un cœur, quelque connaissance de k musique et un
peu de goût, je rirais volontiers des intrigues qui se
forment contre moi ; mais je me trouve dans un monde
uniquement composé d'animaux et de brutes... Dieu
veuille que je revienne d'ici le goût sauf ! Je prie Dieu
chaque jour de m'accorder la force de rester à Paris,
et de me permettre de faire honneur à la nation alle-
mande, ainsi qu'à moi-même. »
M. Richard Wagner a depuis renchéri sur ces amé-
nités tudesques, mais pour en obtenir l'absolution, il
n'a pas encore donné son Don Juan.
Pendant les deux ans que dura sa dictature, de
Vismes ne pionta pas moins de trente-et-un actes d'o-
péras et de ballets, plus vingt-sept actes d'intermèdes
italiens ; au tdtal cinquante-huit actes !
C'est lui encore qui le premier essaya de supprimer
le lustre dans les'salles de spectacle. Il le remplaça,
mais sans succès, il est vrai, par un appareil imité
du phare de l'île de Ré, et qui faisait descendre la
lumière des frises sur la scène.
12G LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
Une de ses audaces fut aussi de faire représenter
Mirza, ballet en trois actes, qui mettait en action un
chapitre d'histoire contemporaine, la guerre de l'in-
dépendance américaine. Nous laissons à penser si les
soldats de La Fayette y dansaient des menuets hostiles
à l'Angleterre !
... Mais voilà qu'il nous faut encore une fois cri^r :
au feu !
Le 8 juin 1781, onze ans seulement après son
inauguration, la seconde salle du Palais-Royal fut dé-
truite par l'incendie. Le spectacle de ce jour-là se com-
posait d'Orphée, de Gluck, suivi d'Apollon et Coronis,
des frères Rey. R était environ neuf heures du soir,
lorsque les premières flammes se déclarèrent.
Le public venait de sortir de la salle, oii il était
entré à cinq heures, selon l'usage du temps. Mais les
malheureux acteurs à moitié déshabillés étaient en-
core dans leurs loges. Ce fut une scène de désolation,
de terreur et d'affolement général. Les danseurs, plus
lestes que leurs camarades, s'échappèrent par les toits
des maisons voisines ; les danseuses à peine vêtues,
réussirent à ouvrir une porte donnant sur la rue Saint-
Honoré,*et se répandirent dans le quartier, en y je-
tant l'alarme. Mademoiselle Guimard dut la vie à un
machiniste qui l'enveloppa presque nue dans un ri-
deau et la porta à bras tendus jusqu'à la place du
Palais-Royal.
Comme la soirée n'était pas très-avancée, tout Paris
SECONDE SALLE DU PALAIS-KOYAL. I'i7
se porta en un instant vers le lieu du sinistre. Les ca-
pucins et les récollets, dont le zèle s'était déjà signalé
en 1765, y arrivèrent des premiers. Les pompiers et
leur commandant Morat, firent des prodiges de cou-
rage. Le Journal de Paris, du 13 juin, écrit à leur
louange : « Je gagerais qu'il n'y a pas d'incendie
considérable qui ne donne lieu de leur part à quelque
action de héros. » Cependant le feu était d'une telle
violence, et leur provision d'eau si courte, qu'ils du-
rent bientôt abandonner l'Opéra, et concentrer leurs
efforts sur le Palais-Royal et les maisons voisines, pour
les préserver des flammèches, car elles volèrent, dit-on,
jusqu'à la rue du Faubourg-Montmartre.
On ne put s'accorder sur la cause véritable du
sinistre. Bachaumont l'attribue « au simulacre du
deuxième acte d'Orphée, représentant le feu des en-
fers, dont les flammèches voltigeant jusqu'au comble,
auraient entretenu un feu sourd, qui aura éclaté au
bout d'un certain temps, et tout embrasé. » D'après
une autre version , une bougie eut enflammé une
« bande d'air, » autrement un de ces morceaux de
toile bleue qui se suspendent au-dessus de la scène
pour figurer l'atmosphère.
Dans le prerhier moment on crut à un grand nombre
de victimes. La vérité est, que douze personnes péri-
rent dans l'incendie de l'Opéra : le danseur Danguy et
son camarade Beaupré qui se tua en se jetant d'un
troisième étage dans la rue ; Auvrai, pompier; Vidal,
128 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
jeune domestique du danseur Huart, qui fut lui-même
blessé ; quatre garçons machinistes ; trois costumiers,
et une vieille femme, demeurant dans la Cour des
Fontaines, qui mourut de peur.
Les pertes en matériel furent considérables ; on ne
put sauver qu'une très-faible partie des costumes et
des accessoires. Quant aux décorations, elles furent
toutes détruites. On perdit notamment le palais de
ïïpJiigenie, de Gluck ; celui deVIp/iigénie, de Piccini ;
le hameau du Devin du village ; le désert et le laby-
rinthe d'Orphée ; le tombeau d'I^^urydice; la place pu-
blique d'Alceste ; douze ciels ; le rideau d'avant-scène ;
le décor qui servait dans les bals masqués, etc.
Cependant le premier moment de stupeur passé, la
raillerie commença de se faire jour. Les couturières
mirent à la mode des robes, couleur « Opéra brûlé. »
C'était une plaisanterie innocente. Mais voici, en re-
vanche, une lettre de Sophie Arnould, qui est un chef-
d'œuvre de méchanceté féminine :
« Paris, 26 juin 1781.
« Cet affreux incendie a laissé presque nues les di-
vinités de rOpéra. Le feu s'est communiqué aux ma-
gasins de costumes, et ce n'est pas sans miracle qu'on
est parvenu à en sauver quelques-uns.
« La ceinture de Vénus est consumée. Les Grâces
iront sans voiles ; le bonnet de Mercure, ses ailes et
SECONDE SALLE DU PALAIS-ROYAL. 129
son caducée, néant ! Depuis longtemps l'Amour n'a-
vait rien à perdre à l'Opéra, aussi ne perd-i4 rien.
L'égide de Pallas et la lyre d'Apollon sont en cendres.
« Le char du Soleil et de la Nature, qui se tenait si
gracieusement en l'air dans le très-naturel prologue
d'Atys^ n'a pas été épargné non plus que quantité
de linons qui drapaient de grosses ombres très-pal-
pables, et dois-je ajouter palpées... à quoi sert de
médire? Je n^ finirais pas, chère amie, si je vous
contais toutes nos pertes.
« Mais on dit qu'avec de l'argent on répare (out.
« Sophie Arkould. »
Pourtant il était urgent de parer un coup si fu-
neste et de rendre aux Parisiens le plaisir nécessaire
de l'Opéra. C'est ce que l'autorité comprenait à mer-
veille; témoin cette lettre que M. le surintendant de
la Ferté écrivait au ministre à la date du 20 juillet :
« Il paraît que le public désire si vivement l'Opéra,
qu'hier, à la Redoute-Chinoise, on disait tout haut
que, quand môme on devrait placerd'Opéra à Pantin
ou aux Antipodes, on irait le chercher. Cela marque
au moins une belle fureur pour ce spectacle. »
Un nombre considérable de projets de reconstruc-
tion fut mis en avant. Les uns voulaient bàlir l'Opéra
au Carrousel, dans la cour des Princes; d'autres
avaient fait choix de l'Hôtel de Rrionne ; d'autres
encore plaidaient pour les terrains du Colysée, pour
450 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
ceux du Jardin de l'Infante, pour la Foire Saint-Ger-
main ; pour le vieux Louvre, etc. Un certain abbé de
Lubcrsac eut même la simplicité de présenter un plan
sur lequel était ménagé un emplacement destiné à
une chapelle.
La reine Marie-Antoinette qui avait la question à
cœur, se laissa séduire par les propositions de son
architecte Lenoir, lequel offrait un terrain, à lui ap-
partenant, au boulevard Saint-Martin, et?se faisait fort
d'y élever une salle en trois mois.
Mais comme il était inadmissible que Paris fût
privé pendant un si long temps de son spectacle fa-
vori, il fut décidé que l'Opéra camperait provisoire-
ment dans la salle des Menus-Plaisirs.
vu
SALLE DES MENUS-PLAISIRS
(1781)
Les Menus-Plaisirs du Roy occupaient l'emplace-
ment actuel du Conservatoire de musique. C'était une
sorte de garde-meuble où on emmagasinait le matériel
des fêles de la Cour. Une des pièces du bâtiment était
disposée en salle de théâtre et servait à répét':r les
spectacles qu'on devait donner à Versailles.
C'est dans ce local étroit que l'Opéra reprit pro-
visoirement ses représentations le 14 août 1781,
soixante-six jours, après son désastre.
A cette occasion, les journaux du temps ont publié
une note qui ressemble à uu règlement de police. 11
y est dit :
« On prévient le public que la seule entrée de l'O-
péra sera par la porte de la rue. Bergère où seront
152 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
placés les bureaux pour la distribution des billets. Les
carrosses bourgeois et de remise entreront par cette
porte, traverseront la cour des Menus, et sortiront par
la porte de la rue du Faubourg-Poissonnière, pour
aller se placer dans celte rue, et dans celles adja-
centes, telles que celles de Paradis, des Petites-Ecu-
ries-du-Roy et des boulevards. »
Le prix des places avait été fixé ainsi : 1'^'' loges :
7 livres, 10 sous; — 2*' loges : 6 livres; — Parc|uet
assis : 5 livres.
Le bureau de location était alors rue Saint-Nicaise,
et non plus chez le parfumeur de la rue du Bouloi.
Le premier spectacle donné aux Menus se compo-
sait du Devin du village, de Jean- Jacques Rousseau,
de Myrtil et Lycoris, pastorale de Desormery. Le
régal était bien mince; mais sur un petit théâtre
on ne pouvait donner que de petites pièces. Plus
tard vint V Inconnue persécutée^ d'Anfossi, traduc-
tion de l'italien ; puis la Fête de la paix, ballet
allégorique.
Cependant la patience était facile aux amateurs de
spectacle, car la salle de la Porte-Saint-Marlin s'éle-
vait avec une rapidité qui tenait du miracle et ils
pouvaient prévoir qu'elle serait prête avant l'hiver.
Le court séjour de l'Opéra aux Munus-Plaisirs fut
signalé par une de ces querelles de coulisses auxquelles
le public de Paris prend souvent part avec la vivacité
passionnée qui lui est habituelle.
SALLE DES MENUS-PLAISIRS. 153
Voici le fait : Rousseau, Lays et Clieron, tous les
trois chanteurs à réputation, se mirent en grève un
beau soir. La salle des Menus n'était point, disaient-ils,
proportionnée à leurs mérites. Puis leurs appoin-
tements ne, montaient qu'à 9,000 livres, et ils vou-
laient qu'on les portât à 18,000, sans quoi ils refu-
saient tout service.
Et comme l'autorité tardait à leur donner satisfac-
tion, ils résolurent de prendre le coche et de s'enfuir
vers Bruxelles. ^,
Lays fut capturé ; sa malle aperçue au bureau de la
voiture de Valenciennes l'avait dénoncé. On le mit en
prison sans autre formalité.
Cheron échappa à toutes les recherches, et déjoua
toutes les ruses du sieur Quidor, chargé de la police
spéciale des comédiens.
Quant à Rousseau, il réussit à passer la frontière
sans être reconnu.
Toute la maréchaussée de Paris et de ta province fut
aussitôt sur pied, et donna la chasse au fugitif qu'elle
croyait encore courant les grandes routes de France.
Le gouverneur de Yalencienncs écrivit au ministre
(mais un peu tard!) qu'il faisait bonne garde ; que le
lieutenant du roi, et le prévôt général de la maré-
chaussée étaient nantis du signalement de Rousseau ;
qu'il y avait récompense promise à qui arrêterait le
chanteur évadé ; que des ordres étaient donnés aux
gardes des portes de Valenciennes pour interroger
8
134 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
tout voyageur qui se présenterait dans une voiture
quelconque, etc.
Peine perdue! Cependant l'autorité voulait avoir le
dernier mot; car la cour et la ville s'étaient également
émues de cette affaire. Une instance diplomatique l'ut
donc introduite auprès du gouvernement des Pays-Bas,
à l'effet d'obtenir l'extradition de Rousseau, qui chan-
tait tranquillement à Bruxelles, moyennant 560 livres
par soirée.
M. de la Grèze, notre chargé d'affaires, n'obtint
rien d'abord. Et ce ne fut qu'à la suite d'une longue
correspondance que Rousseau revint à Paris rejoindre
ses deux camarades. Tous trois firent leur soumission,
après avoir été bien et dûment admonestés par M. de
Breteuil, ministre de la maison du roi.
Rousseau est mort en 1800 ; — Cheron en 1829 ; —
quant à Lays, après avoir marqué du temps de la Ter-
reur par beaucoup d'enthousiasme républicain, il con-
tinua sa carrière jusqu'en 1822. 11 se retira alors,
après quarante-trois ans de service, et alla mourir
aux environs d'Angers, en 1851.
Après deux mois et demi de séjour, l'Opéra quitta
les Menus-Plaisirs, en y laissant une partie de son ma-
gasin de décors. Un incendie qui s'y déclara le 1 8 avril
1788, anéantit toutes ces richesses si imprudemment
accumulées dans un lieu mal disposé et peu surveillé.
VIII
SALLE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN
(1781)
L'architecte Lenoir avait passé un véritable marché
avec la reine. Il s'était engagé, dès les derniers jours
de juillet 1781, à livrer la salle du boulevard Saint-
Martin, le 50 octobre suivant, sous peine de 24 mille
livres de dédit.
« Je vous donne jusqu'au 51 , lui avait dit Marie-
Antoinette, et si ce jour là vous m'apportez la clef de
ma loge, vous recevrez en échange le cordon de Saint-
Michel, et une pension de six mille livres. »
Les travaux commencèrent le 2 août et se poursui-
virent avec une activité dont il n'était point d'exemple.
Deux escouades d'ouvriers étaient à l'œuvre ; l'une
travaillait le jour et l'autre la nuit à la lueur des
torches.
45f3 LES TREIZE SALLES DE L'oPERA.
Les chantiers, de l'Opéra devinrent même la prome-
nade favorite des Parisiens, qui éprouvaient une cer-
taine joie orgueilleuse à ce qu'un fait si unique dans
les annales de l'architecture s'accomplît chez eux, et
sous leurs yeux. Leurs petits-fils n'ont, d'ailleurs, pas
perdu le souvenir de cette histoire merveilleuse de
l'Opéra bâti en trois mois ; seulement elle a pris sous
l'action du temps les teintes poétiques d'une légende.
C'est un conte bleu que l'on dit aux petils enfants des
maçons, et auquel on a, pour la vraisemblance, ajouté
le personnage d'une fée.
Lenoir, en parfait courtisan, fit sceller dans la pre-
mière pierre du monument une poupée haute de deux
pieds et demi qui représentait Marie-Antoinette en
grand costiime de gala.
A cette gracieuseté" la reine répondit en octroyant à
son architecte le privilège de donner, pendant dix ans,
à son bénéfice, des fêtes publiques sur le théâtre de la
Portc-Saint-Martin.
Enfin la nouvelle salle fut ouverte, non le 51 octobre
comme il avait été stipulé, mais bien le 27, avec une
avance relativement considérable. Par une sorte de
prodige, sa construction n'avait exigé que quatre-
vingt-six jours!
Elle avait quatre rangs de loges. La scène y était
semblable comme dimension à celle de la salle du
Palais-Royal qui venait de brûler. Dans son ornemen- ■
tation, on remarquait la prédominance des coqs gau-!J
SALLE DE LA POIITE-SAINT-MARTIN. 137
loi4, des faisceaux de licteurs, des lances croisées et
autres emblèmes qui semblaient pronostiquer les évé-
nements politiques à la veille de s'accomplir. Pur ha-
sard, assurément, car il est difficile de voir dans le
sieur Lenoir un prophète si plein de clairvoyance, de
malice et d'ingratitude.
Quant au rideau, il se composait d'un grand tableau
mythologique représentant Apollon entouré des neuf
muses.
Et le coût de toutes ces choses improvisées fut de
400,000 livrés (au lieu de 200,000 que portait le devis
présenté aux actionnaires). Mais ce chiffre mesquin ne
tarda pas à être connu dans le public, et à y répandre
une certaine terreur. En elfet, les alarmistes, comme
il en est toujours, avaient beau jeu pour arguer de ces
quatre cents misérables mille livres, et conclure que
le nouvel Opéra ne pouvait être qu'une masure qui
dès le premier soir s'écroulerait immanquablement.
Ces rumeurs prenaient consistance et causaient
beaucoup de souci aux' gens de l'autorité, qui peut-
être avaient fini par craindre sérieusement pour leurs
chères personnes. Il était donc nécessaire d'expéri-
menter le monument avant de le livrer ; ou plutôt de
lui livrer ses hôtes ordinaires.
Il fut alors décidé qu'on en ferait l'essai in anima
vili, par une représentation gratuite! Ce trait,
qui est malheureusement historique, fait peu d'hon-
neur à l'humanité.
8.
158 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
L'afHcke du 27 octobre portait donc que l'Opéra
représenterait, « gratis pour le peuple, » Adèle de
Ponthieu^ opéra en trois actes de Razins de Saint-
Marc, musique de Piccini.
Dès le matin, une affluence considérable envahit la
nouvelle salle qui supporta en cette circonstance envi-
ron le triple de sa charge normale. C'était pour le
mieux. Cependant l'édifice avait fléchi de deux pouces
à droite, et de. quinze lignes à gauche.
Comme dans toutes les représentations données gra-
tis, les places appartenaient au premier occupant.
Pourtant les deux balcons avaient été réservés, l'un
à la corporation des charbonniers, l'autre à celle des
poissardes. Mais cette sorte de passe-droit n'avait offus-
qué personne, car il était consacré depuis longtemps
par l'usage.
Une autre coutume non moins antique fut observée
en cette circonstance. Après la représentation, un bal
fut donné sur la scène où figurèrent les dame^ de la
halle, les charbonniers, ainsi que les acteurs et les
actrices qui avaient joué dans la pièce. 11 n'était pas
possible d'inaugurer plus joyeusement. une bâtisse qui
avait causé des appréhensions aussi sombres.
Quoi qu'il en soit, il fut bientôt nécessaire de faire
des réparations à la salle de la Porte-Saint-Martin qui
justifiait cette, vérité si connue : le temps ne conserve
que ce qui a été fait en collaboration avec lui.
Ce fut l'année suivante, en 1782 et pendant le re-
SALLE DE LA PORTE-SAIN T-MARTIN. 139
lâche réglementaire des fêtes de la Toussaint, que
rarcliitecte remania son œuvre. Une note, que nous
trouvons dans YAlmanach des spectacles, nous donne
des détails sur ces travaux de réfection. Mais il est
évident que le rédacteur nous en conte de sa façon, et
qu'il donne dans la croyance générale que M. Lenoir
était sorcier.
« La salle, dit-il, a été en totalité agrandie à'iin
tiei's.Le théâtre a acquis plus de profondeur; on a
ajouté quelques nouvelles loges de chaque côté ; le
parterre contient de plus. environ 160 personnes; et
l'amphithéâtre 30. Ces changements ont été exécutés
en 10 jours sous la direction de M. Lenoir. »
Ce qui est certain, c'est que la scène fut prolongée
jusqu'à l'alignement de la rue de Bondy, et que ces
travaiix faits après coup occasionnèrent une dépense
supplémentaire de 166,000 livres.
Mais malgré ces retouches, on sentait très-bien que
l'œuvre de Lenoir ne pouvait être durable ; et c'est
pourquoi, quelques années plus tard, il fut question
de frapper d'un impôt de 60,000 livres, applicables à
une future salle d'Opéra, « MM. les notaires conseil-
lers du Roy, gardes-notes. » On ne tarda pas, d'ail-
leurs, à renoncer à ce singulier moyen de finance.
Il n'en avait même été question, paraît-il, que par
feinte. La cour, obsédée des réclamations de M. le duc
d'Orléans,* voulait lui ôter tout espoir de voir l'O-
péra restitué au Palais-Royal, et elle faisait courir le
140 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
bruit qu'il allait être rebâti dans le jardin de l'Hôtel
de Brionne.
Pendant les sept années -qui vont maintenant s'é-
couler et dont la période finit aux premières heures de
la Révolution, durant ce temps où de gros orages s'a-
moncelaient à l'horizon politique, l'Opéra sera très-
actif. Il ne montera pas. moins de quarante et un ou-
vrages. Mais si l'on considère un instant son répertoire,
on y voit des symptômes* d'inquiétude, d'hésitation,
disons lé mot, de décadence.
Encore un peu, et c'en est fait de la tradition du
plus pompeux théâtre du monde. Un vent d'opéra-
comique a soufflé sur ce majestueux Olympe où les
dieux de l'antiquité faisaient si grande et noble figure
depuis qu'ils y avaient pris leurs invalides. Cetle dé-
bauche avait peut-être pour cause le voisinage du
boulevard. Ou bien c'était Grétry qui, en important à
l'Opéra les flonflons de la ComéJie-ltalienne, y avait
jeté le désarroi. •
Grétry ne se consolait pas de son éclipse partielle
pendant la guerre des gluckistes, et il cherchait le suc-
cès sur la scène même illustrée par Gluck. Il donna
donc successivement Colinelte à la cour; ^— VEm-
harras des richesses où l'on voyait les quatre parties
du monde personnifiées y compris l'Amérique, qui
dansaient le menuet, du temps de Périclès (!); — la
Caravane du Caire, dont l'air « la Victoire est à
nous! » est re>té populaire (le comte de Provence
SALLE DE LA PORTE-SÀINT-MARTIN. 141
qui fut depuis Louis XVIII, avait travaillé au livret de
cet opéra); — Panurge dans Vile des Lanternes, un
chapitre de Rabelais, rimé assez gaiement ; — Am-
phytrion^ arrangé par Sedaine, d'après la comédie de
Molière; — et Âspasie, dont le rôle principal était
joué par mademcîiselle Maillard, qui devait quelques
années plus tard représenter la déesse Raison dans
l'église Notre-Dame.
En somme, Grétry tient le meilleur de sa gloire
des opéras-comiques qu'il donna à la Comédie-Ita-
lienne. Mais s'il ne réussit à prendre un pied définitif
à l'Opéra, combien cependant sa musique était supé-
rieure par la sève mélodique à celle des Lemoyne,
des Méreaux, des Candeille, et autres compositeurs
secondaires de la même époque.
Lemoyne qui avait débuté par Electre, en 1782,
donna, quatre ans après, Phèdre, qui eut une apparence
de succès, grâce à un procédé peu honorable, employé
par un homme de police, ami de l'auteur. Le sieur Qui-
dor, chargé de la surveillance des «demoiselles» du
Palttis-Royal, en amena un certain nombre aux repré-
sentations de Phèdre ; et comme ils les avait choisies
parmi les plus jolies, la foule se laissa entraîner à l'O-
péra pendant quelques soirées. Quidor était d'ailleurs
un personnage assez influent dans les théàlres; outie
le métier qu'il faisait dans les jardins publics, c'est
lui, comme on sait, qui était chargé de conduire les
comédiens délinquants à la prison du Fort-l'Évêque.
142 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
Les Prétendus y autre opéra de Lemoyne, furent
joués pendant plus d'un demi-siècle, grâce à quel-
ques ariettes popularisées par le vaudeville.
Parmi les compositeurs d'ordre secondaire qui se
produisirent encore vers la fin de l'ancien régime, il
convient de nommer Dezède, qui, plus heureux à la
Comédie-Italienne, ne vit réussir son Alcindor à l'O-
péra, que grâce à une mise en scène brillante dont la
dépense s'élevait à 40,000 livres.
Il nous faut citer encore Vogel, si oublié aujour-
d'hui, mais qui fit cependant preuve d'un talent réel
dans la Toison d'or.
En 1784, Tibule et Délie, de mademoiselle de
Beaumesnil, est le premier opéra dont la partition
soit, signée d'un nom de femme. Il obtint un certain
succès.
Pourtant deux compositeurs d'un talent élevé appa-
rurent à cette époque et méritèrent de prendre rang
parmi les maîtres de la scène. Ils étaient tous les
deux Italiens, et s'appelaient l'un Sacchini, l'autre
Salieri.
Sacchini était venu en France sur la recommanda-
tion de l'empereur Joseph II, qui l'avait adressé à sa
sœur Marie-Antoinette. Il avait donné, en 1785, 7^6'-
7iaudy avec un succès douteux, puis l'année suivante,
Chimène, dont le livret était une imitation du Cid, de
Corneille. Cette seconde tentative avait été sensible-
ment plus heureuse'quc la première. Mais on n'y pou-
SALLE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN.
vait surprendre encore les indices de cette inspiration
supérieure dont Sacchini donna des preuves dans
Œdipe à Colone^ son chef-d'œuvre.
OEdipe était écrit sur un livret de Guillard, qui
avait remporté un des prix fondés par le roi, et con-
sistant en des primes de 1,500, de 600 et de 500 li-
vres. Il avait été distingué au milieu de cinquante-
huit tragédies lyriques envoyées au jury littéraire
institué à cette occasion. Grétry avait dû le mettre en
musique, mais une maladie grave l'en empêcha, et il
l'ut confié à Sacchini.
D'abord essayé à Versailles, sur le théâtre du châ-
teau, OEdipe à Colorie devait être joué prochaine-
ment à Paris devant le public. Mais la reine y mit des
obstacles ; elle n'osa pas, comme elle l'eût fait autre-
fois, braver l'opinion publique qui lui reprochait de
n'aimer que la musique étrangère. Sacchini éconduit
poliment, s'affecta beaucoup de cette déconvenue, et
comme il était déjà très-souffrant de la goutte, le cha-
grin l'acheva. Il mourut sans avoir pu jouir de son
triomphe (1786).
OEdipe à Colone fut, en effet, représenté le 1 "" fé-
vrier 1787 ; et il est à l'honneur du dilettantisme
d'alors d'avoir senti sans hésitation^les beautés qui
abondent dans cette œuvre magistrale, où la mélodie
italienne et la déclamation à la Gluck font allianco
pour la première fois.
Le rôle d'Œdipe était tenu d'une façon supérieure
lii LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
par Chéron, artiste éminent, qui a créé l'emploi des
basses à l'Opéra. Sa voix descendait jusqu'au mi bémol
(le fameux mi de Bertram dans Robert le Diable)] elle
était aussi d'une rare puissance. Le public émerveillé
s'était même laissé conter et croyait naïvement qu'il
suffisait à Chéron de parler dans un verre à boire pour
le faire aussitôt voler en éclats.
Salieri était élève de Gluck. Ce fut même sous le
nom de son maître qu'il donna d'abord son opéra des
Danaïdes (en 1784), ne se décidant à le signer qu'à
la treizième représentation. Il fit jouer ensuite, mais
sans succès, les Iloraces, dont le livret était imité de
Corneille; puis, et ce fut un triomphe, Tarare, dont
les paroles étaient de Beaumarchais.
Le père de Figaro avait pris son sujet d'un conte
arabe, intitulé Sadak et Kalastrade; il en avait fait
un opéra de demi-caractère en six actes dont un pro-
logue. Les personnages de Spinette et de Calpigi y
étaient chargés de la partie comique, et parlaient, en
effet, sur un ton de comédie très-marqué.
Le rôle de Calpigi, qui fut chanté par Rousseau, avàijt
dû être créé par un certain séminariste du nom de
Chollet, que l'évéque de Noyon avait contraint de
quitter l'habit ecclésiastique. Sa voix plut infiniment
aux premières répétitions du foyer; mais lorsqu'il
fallut passer sur la scène, le pauvre novice fut pris
d'une terreur qu'il ne put maîtriser. Il abondonna
son rôle, renonça à la gloire, et se réfugia dans le ba-
SALLE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN. 145
taillon anonyme des choristes. D'après Castil-Blaze, ce
Ghollet, séminariste et Calpigi démissionnaire, était le
père très-légitime du célèbre chanfeur de l'Opéra-
Gomique qui fut tour à tour Fra-Diavolo, Zampa et
Chaplou.
La partition de Tarare, pleine de couleur, de grâce
et remarquable encore par l'heureuse variété du style,
a joui longtemps d'une grande réputation. On l'a
exécutée jusqu'en 1822, et elle datait de 1787.
Nous pouvons noter encore parmi les opéras de
cette curieuse époque qui précède la Révolution, le
Démophon, de Cherubini, que celui de Vogel devait
faire oublier ;'fe Roi Théodore à Venise, œuvre de
Paisiello, traduite, et opéra de prédilection de Marie-
Antoinette; enfin Alvire et Evelina , de Sacchini;
Rosine, de Gossec; The'mistocle, dePhihdor, etc.
Cependant l'Opéra s'endettait de plus en plus. Aussi,
dès l'année 1783, il en était déjà aux expédients et
imaginait une sorte de divertissement qu'il appelait
« les après-soupers. » C'étaient des fêtes musicales
dont l'orchestre faisait tous les frais, et qui se don-
naient les jours où il n'y avait pas représentation. Le
prix d'entrée n'était que de trois livres.
Cette invention n'ayant pas réussi, on (enta de
battre monnaie en permettant au public d'assister
aux répétitions pour son argent. Mais le moyen fut
encore inefficace; d'ailleurs Beaumarchais obtint qu'on
y renonçât, parce que son Tarare avait été atteint de
y
146 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
plusieurs coups de sifflet à la répétition. (Tarare s'é-
tait relevé de cet échec, puisque ce fut à l'occasion de
son succès et à cause de l'affluence qu'il attirait
qu'on inventa les barrières, encore existantes à la
porte de tous les théâtres et qui servent à faire passer
le public à la file devant le bureau des billets.)
Pourtant on a peine à s'expliquer la détresse de
l'Opéra, lorsqu'on le voit le 2 mars 1 784, donner (pour
la première Cois) une représentation au profit des^ in-
digents, et encaisser en une seule soirée la somme de
11,567 livres 10 sous. Et puis on possède son livre
de caisse de l'exercice 1787-88, et on y trouve l'é-
noncé de plus à^mi million de recette, *ce qui est con-
sidérable eu égard à la valeur de l'argent à cette épo-
que. La somme faite à la porte se monte à 444,055 1.;
— les loges à l'année sont comptées pour 415,808 1.;
— le produit de douze bals est de 34,059 1.; — la
location du café et des boutiques donne : 2,100 1.;
la présence de la reine (une fois) : 240 1.
Il y avait en outre à l'actif les redevances que les
autres théâtres de Paris payaient à l'Opéra, considéré
comme leur suzerain.
Le Concert spirituel abandonnait le quinzième de sa
recette ; — la Comédie-Italienne donnait 40,000 1. et
2 sous (l'histoire de ce supplément grotesque de
2 sous serait à écrire); — les Variétés-Amusantes ver-
saient 40,000 1.; — l'Ambigu-Comique, 30,000 1.;—
le spoctacle des Grands-Danseurs, 24,000 1.; — les
SALLE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN. 147
l
Beaujolais et les théâtres forains, ensemble 25,584
livres.
Depuis un temps immémorial la police, en effet,
ne permissionnait les montreurs de curiosités, les
acrobates et autres entrepreneurs de même sorte,
qu'en les frappant d'un impôt au profit de l'Opéra.
Un document de l'époque nous donne le détail de
ce budget vraiment honteux : on y ht, par exemple,
que « le sieur Nicoud, pour avoir le droit de faire voir
son singe, paiera 6 livres par an ; — que le sieur
Marigny, pour faire voir ses nains, donnera 2 sous par
jour ; — les géants du sieur Messuile ne sont cotés
qu'à 6 liards par jour ; — les puces savantes du sieur
Prejean à 25 livres par an ; — le crocodile du sieur
Albiui à 1 livre par mois, etc. »
Voilà qui est bien misérable ; et il faut avouer que
he seigneur Opéra avait des procédés de corsaire en-
vers tout ce petit mt)nde.
Et si les forains se montraient récalcitrants, M. le
surintendant des spectacles leur infligeait des puni-
lions d'une invention cruche. Une fois c'est le sieur
Colon qui est « condamné à n'avoir que la liberté de
montrer des marionnettes et quelques acteurs der-
rière une toile. » Puis c'est le sieur Clément de TOr-
naison « qui ne pourra faire chanter sur son théâtre
aucun personnage ; ils n'y feront qu'un jeu panto-
mime, tandis que cV autres acteurs chanteront et par-
leront dans les coulisses; il sera assujetti à avoir sur
148 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
son avant-scène un rideau de gaze entre les specta-
teurs et les acteurs, etc. » (Ces dures pratiques n'ont
pris fin qu'après la révolution de 1850.)
L'Opéra n'en subit pas moins un déficit de plus de
150,000 livres en l'année 1788. La vraie cause du
mal était dans les abus séculaires qui rendaient im-
possible la gestion de ses finances. Et aucune main
n'était assez forte ou adroite pour les déraciner. L'in-
discipline des chanteurs et des danseurs avait surfont
pris des proportions qui la rendaient irrémédiable. Et
c'est ainsi qu'aux dernières années de l'ancien régime
on retrouve dans l'administration et le personnel de
l'Opéra cet esprit de révolte, qui alors, en France, se
respirait avec l'air.
Là, sur un demi-arpent de terrain parqueté, s'ac-
complissent des révolutions et des contre-révolutions.
On bâcle des règlements qu'il faut aussitôt amender,
rapporter, refaire. Le pouvoir exécutif est tantôt ab-
solu, tantôt constitutionnel à divers degrés. Et puis il
est renversé, et puis il est restauré, et puis personne
n'est content.
La vérité, comme nous l'avons dit, est que le bud-
get de la maison, comme celui delà France, était dans
un piteux état, d'où il résultait une inquiétude qui
troublait toutes les cervelles. La Ville jetait bien dans
le gouffre du .déficit la somme annuelle de quatre-
vingt mille livres. Mais le cadeau était insuffisant.
M. Amelot, ministre de Paris, ne s'en autorisait pas
SALLE DE LA PORTE-SAIN T-MARTIN. 449
moins pour mettre la main aux affaires de l'Opéra ;
et c'était une cause de conflit de plus.
De son côté, M. Papillon de la Ferté, surintendant
des Menus, et représentant la cour, avait aussi ses
droits. Sous ces deux fonctionnaires, et, d'autre part,
tenu en échec par un comité d'artistes sociétaires, se
débattait le pauvre directeur dont l'autorité était
illusoire. Confusion de pouvoirs, intrigues, menées
souterraines, anarchie !
M. Amelot en écrit à M. de la Ferté sur un ton dé-
couragé :
« En vérité, Monsieur, je sens qu'il faut une pa-
tience plus qu'humaine pour conduire V indécrottable
machine de l'Opéra ! » Puis il passe à Parlicle des
incessants refus de service du personnel : a Pour ma-
dame Saint-Huberty, dit-il, il ne faut pas aller par
deux chemins ; si elle r/îfuse obstinément de chanter
mardi, mandez-le moi, et je vous enverrai un ordre
du roi pour la faire mettre en prison. »
Le directeur de l'Opéra était alors Dauvergne, mu-
sicien de valeur, celui-là même qui, en 1755, avait
eu la bonne fortune de composer lés Troqiieurs (dont
nous avons parlé dans un chapitre précédent), et qui
sont considérés par les historiens comme le premier
opéra-comique français.
De guerre lasse, Dauvergne donne sa démission. Aus-
sitôt les artistes de l'Opéra se déclarent en république.
Mais ces sortes de gouvernements se gardent très-mal
150 LES TREIZE SALLIiS DE L'OPERA.
d'ordinaire contre Tinévitable monsieur qui guette
dans l'ombre le moment de saisir la dictature. Il
arriva donc que le sieur Morel, impudent personnage,
profita de la confusion pour accaparer toutes les pré-
rogatives directoriales, sans d'ailleurs prendre le titre
de directeur. 11 eut la main très-dure.
Morel avait eu des commencements pénibles. On
l'avait connu occupant, aux appointements de douze
cents livres, la place .de surveillant des voilures qui
allaient de Paris à Versailles. Puis il s'était fait nom-
mer commis aux Menus Plaisirs, et avait même fini
par épouser la sœur de M, de La Ferté, surintendant
d'iceux.
Très-apre au gain, comme bien l'on pense, Morel
se mit alors à faire le commerce des livrets d'opéra,
les achetant le plus souvent à de pauvres diables de
poètes, pour les revendre sous son nom aux musiciens.
Il les prenait même de toutes mains, puisque c'est lui,
comme nous l'avons vu, qui signa Panurge dans Vile
(les Lanternes et la Caravane du Caire, qui étaient
du comte de Provence (depuis Louis XVIII).
Cependant le tyrannique Morel finit par ne plus
être obéi du personnel de l'Opéra. Ces messieurs, et
surtout ces dames, en prenaient à leur aise avec le
règlement, si réglementai y avait encore. La plupart
ne se gênaient pas pour s'absenter de Paris, sans
congé ; et on eût dit que leur plaisir était de faire
manquer trois représentations sur cinq.
SALLE DE U PORTE-SAIN T-MARTIN. 151
Dans eet état lamentable des choses, le roi rappela
Dauvergne. La mesure pouvait devenir salutaire. Dans
tous les cas elle marquait chez Louis XVI un retour à
l'énergie, et corrigeait l'effet d'un règlement puéril
qu'il venait d'édicter concernant l'usage des petits ri-
deaux qui fermaient les lucarnes des loges.
Le premier acte de Dauvergne fut l'envoi au mi-
nistre d'un tableau de sa troupe, avec des commen-
taires sur chaque sujet. Cette pièce (qui se trouve aux
Archives nationales), va nous fournir quelques rensei-
gnements édifiants sur les mœurs des artistes de l'O-
péra à cette époque.
« M. Rey, — maître de musique de l'orchestre...,
fait sa place souvent avec humeur, surtout lorsqu'il a
perdu son argent au jeu ou à la loterie, ce qui le met
dans le cas d'emprunter et dans l'impossibilité de
rendre.
« M. Lays — ... est noyé de dettes, comme le sont
presque tous les premiers sujets par le luxe et par
le jeu.
« M. Lainez. — Cet homme est d'un caractère très-
violent, s'emportant pour la moindre chose. Alors il
se dit malade et cesse son service sans raison... Il doit
beaucoup parce qu'il joue gros jeu.
« M. Chateaufort. — Mauvais sujet...
« Mademoiselle Saint-Huberty. — Cette femme est
la plus méchante qu'il y ait à l'Opéra.
« Mademoiselle Maillard — est fort endettée.
152 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
« Mademoiselle Joinville — s'enivro, et se lève à
midi. Elle n'a jamais voulu étudier.
« Mademoiselle Gavaudan aînée. — C'est elle qui,
par sa méchanceté a gâté le caractère du sieur Lai-
nez avec qui elle vit depuis longtemps.
« Mademoiselle Audinot. — Méchante femme, sans
talent.
« M. Vestris. — Excellent danseur dans son genre,
mais bête, insolent, impudent, ne se prêtant jamais au
bien de la chose...'
« M. Laurent. — Figure de magot...
a M. Jiville. — Maiivais sujet pour la conduite, et
pour son talent qu'il a négligé pour courir les femmes
débauchées et les tripots, dans l'un desquels il a été
arrêté il y a dix jours.
« Mademoiselle Rose — se rend difficile dans le
service par les mauvais conseils de son maître, le sieur
Vestris père.
« Mademoiselle Hilisberg. — Encore difficile dans
le service, par les mauvais conseils de son maître, le
sieur Vestris père. »
Voilà une jolie société !
' Mais la première réflexion qui vient à l'esprit en
lisant ce tableau des mœurs d'autrefois, est que les
temps sont bien changés. Aujourd'hui, en effet, les
chanteurs d'opéra sont presque toujours de bons
citoyens, menant une vie paisible, laborieuse, et de
tout point honorable. •
SALLE DÉ LA PORTE-SAINT-MARTIN. 153
Nous ne laisserons pas cependant le lecteur sous
l'impression du jugement que Dauvergne porte en
quatre mots sur la Saint-Huberty, dont les vices de
caractère d'ailleurs, nous importent peu. Et voici,
comme correctif, quelques lignes empruntées aux
écrits du temps qui tous célèbrent son génie de can-
tatrice et de tragédienne.
« Le talent de cette sublime actrice, dit Ginguené,
prend sa source dans son extrême sensibilité. On
peut mieux chanter un air, mais on ne saurait donner
aux airs, aux récitatifs un accent plus ému, plus pas-
sionné. On ne peut avoir une action plus dramatique,
un silence plus éloquent. On se rappelle encore son
terrible jeu muet, son immobilité tragique, et l'ef-
frayante expression de son visage pendant la. longue
ritournelle du chœur des prêtres dans Didon. Quel-
qu'un lui parlait de cette impression qu'elle paraissait
éprouver et qu'elle avait communiquée à tous les
spectateurs. — Je l'ai réellement" éprouvée, répondit-
elle ; dès la dixième mesure, je me suis sentie morte ! »
Grimm n'est pas moins chaleureux dans l'éloge :
« C'est la voix de Todi, c'est le jeu de Cléron, dit-il,
c'est un modèle qu'on n'a point eu sur le théâtre, et
qui longtemps en servira. »
Il nous serait facile aussi de suivre la Saint-IIuberty
dans ses voyages en province qui n'étaient que des
promenades triomphales dont tous les journaux ren-
daient compte.
9.
154 LES TREIZE SALLES DE L**aPER.\.
A Marseille, la foule enivrée d'un enthousiasme
tout méridional offrit à la cantatrice une fête nautique.
La Saint-Huberty y prit part dans un costume grec.
« L'artillerie a tonné, dit un écrivain provençal, le
peuple est venu danser au son des galoubets et des
tambourins autour de la reine de la fête qui reposait
à la turque sur un divan. On a voulu donner ensuite
à la virtuose le divertissement d'une pêche dans un
immense filet qu'on n'a jamais pu tirer* à cause de
l'affluence incroyable du populaire. On l'a conduite
après à travers une haie de pavillons illuminés, dans
une maison de plaisance voisine. Pendant le bal qui
suivit, madame Saint-Huberty fut placée sur une
estrade entre Melpomène et Polymnie. »
L'année suivante elle était à Strasbourg oii elle
jouait Bidon. Là, parmi, ses plus fervents admirateurs
se trouvait un lieutenant d'artillerie qui n'était
encore connu que sous le nom de Bonaparte. Fanatisé
par le talent de la cantatrice, le jeune officier se laissa
entraîner à lui adresser les vers qu'on va lire, et qui
hont impérialement mauvais : .
Romains qui vous vantez d'une illustre origine,
Voyez d'où dépendait votre empire naissant :
bidon n'eut pas de charme assez puissant
Pour arrêter la fuite où son amant s'obstine ;
Mais si l'autre Didon, ornement de ces lieux,
Eût été reine deCarthage,
Il eût pour la servir abandonné ses dieux
Et votre beau pays serait encore sauvage !
SALLE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN. 155
Madame Saint-Huberty a gardé le sceptre du chant
àrOpéra jusqu'en 1790. Elle quitta alors le théâtre
pour suivre dans l'émigration le comte d'Entraigues,
dont elle devint bientôt la femme. Ils habitaient
ensemble l'Angleterre en 1812, et ils conspiraient
activement contre le gouvernement impérial. Leur
domestique les assassina tous les deux pour s'empa-
rer de leurs papiers et les vendre à la police française.
Telle fut la fin tragique de « Didon. »
Le rapport de Dauvergne ne parle pas de Delboy,
haute-contre, qui est resté célèbre pour la puissance
extraordinaire de sa voix. Le prince de Poix qui l'avait •
fait entrer à l'Opéra engagea, h propos de lui, avec
le comte d'Artois un pari de deux cents louis qui fit
beaucoup de bruit alors. Il s'agissait déplacer Delboy,
par une nuit calme, sur la butte Montmartre et de lui
faire pousser à pleine poitrine un ré aigu qui devait,
selon le prince, être entendu à Saint-Denis. L'expé-
rience fut tentée, en effet, et la formidable note
arriva à destination, dit la chronique (!) Une fusée
tirée de la, tour de l'abbaye, apprit à Delboy que son
protecteur avait gagné un pari qui eût fait hésiter
M. de Crac lui-même.
Mais nous voici arrivés à la date du 14 juillet 1789.
La Bastille tombe au pouvoir du peuple de Paris.
C'est le signal de la Révolution , et nous allons voir
l'Opéra, tantôt de gré, tantôt de force, prendre part
au grand mouvement politique et social de la fin du
15G LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
dix-huitième siècle. Plus tard, sous l'empire, puis en
1814, nous assisterons à sa conversion à l'impéria-
lisme d'abord, et au royalisme ensuite. En(in il ren-
trera dans son pacifique domaine, et ne sera plus
d'aucun parti. Il affectera une indifférence superbe
pour la forme des gouvernements, il accrochera le
drapeau et la devise qu'on voudra au-dessus de son
avant-scène ; il dira de temps à autre, et avec une
mauvaise grâce visible, une cantate en l'honneur du
pouvoir qui le subventioirne. Pour s'être mêlé de
politique trois fois seulement, il s'en montrera dé-
goûté à tout jamais, et prendra devant les événements
les plus graves l'attitude d'un philosophe désabusé.
Un fait historique qui est resté longtemps ignoré
c'est que les sabres du magasin de l'Opéra servirent à
donner l'assaut à la Bastille. Une lettre de Dau-
vergnc en fait foi. (Dauvergne était toujours directeur
de l'Opéra, et il avait Francœur pour associé).
Voici ce document curieux, qui est conservé aux
Archives nationales.
c< M. Janssen m'a fait dire hier au soir qu'un gros
détachement du peuple s'était présenté à la salle de
l'Opéra pour demander les armes qui pouvaient s'y
trouver. Il leur a fait ouvrir l'endroit où on les tient.
Ils ont pris des sabres seulement n'y ayant pas
d'autres armes dont ils pussent faire usage , les
haches el les massues n'étant que de carton ; après
quoi ils se sont retirés tranquillement. »
SALLE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN. 157
Cependant le citoyen Mangin, tenant le café de
l'Opéra (aujourd'hui café de la Porte-Saint-Marlin),
réclama plus tard une récompense au ministre de Tin-
térieur pour avoir fourni au peuple des hallebardes,
des piques et autres armes appartenant à l'Opéra.
Les théâtres de Paris étaient fermés depuis la soirée
du 12 juillet, où il y avait eu émotion populaire à
l'occasion du renvoi deNecker.
Mais le roi étant venu à Paris le 1 7, entouré des
membres de l'Assemblée nationale, et escorté de la
garde bourgeoise, la paix était faite ; elle était même
proclamée ; un transparent placé au-dessus de la
porte de l'Hôtel-de-Ville faisait luire cette inscription :
Vive Louis XVI le père des François^ et le roy d'un
peuple libre !
L'Opéra se risqua donc à faire sa réouverture le
21 juillet, en jouant le Devin du village de Jean-
Jacques Rousseau, et les Prétendus de Lemoyne. La
représentation était donnée au bénéfice des citoyens
blessés à l'attaque de la. Bastille. Cependant ' la
recelte ne s'éleva qu'à ja somme de 2,098 livres, y
compris une somme de 240 livres venant du duc
d'Orléans, et 225 livres, produit d'une quête faite
dans la salle.
Une seconde représentation dut être organisée pour
le dimanche 26, et toujours au profit des blessés de la
Bastille, que les affiches qualifiaient de « pauvres
ouvriers. » Cette appellation venait d'une lettre émanée
158 LES. TREIZE SALLES DE L'OPERA.
de l'Hôtel-de-Ville, par laquelle les divers spectacles
étaient autorisés à jouer au bénéfice des « pauvres
ouvriers qui avaient combattu pour la liberté et la
patrie. » Les soldats des gardes-françaises qui s'étaient
distingués dans les rangs du peuple, firent cependant
des réclamations et exigèrent leur part sur la recette
des théâtres.
La représentation du 26 avec Œdipe à Colone et
les Prétendus, produisit 5,855 livres 4 sous. Signe
du temps, la reine ne manqua pas de jeter une obole
dans l'escarcelle des vainqueurs de sa Bastille; elle
envoya 720 livres; et son exemple fut suivi parle
comte d'Artois qui, lui, offrit 1,000 livres.
Une troisième représentation composée d'Orphée
et de Panurge fut donnée le 29 juillet. La recette
s'éleva à 5,188 livres, 12 sous.
Lé premier ouvrage qui fut monté à l'Opéra après
la prise de la Bastille, fut le Démophon de Vogel
(22 septembre 1789). L'ouverture en est restée
célèbre ; c'est une page véhémente, hardie de forme,
et qui fut acclamée dès le premier soir. Elle a survécu
à la partition. On l'a exécutée pendant très-longtemps
en l'intercalant dans le ballet de Psyché, qui fut, en
effet, de toutes les compositions chorégraphiques
celle qui a obtenu le plus grand nombre de représen-
tations. Psyché n'a pas figuré moins de neuf cent
vingt-cinq fois sur l'affiche de l'Opéra. L'ouverture de
Démophon a même été jouée souvent, sans raison, et
SALLE DE LA PORTE-SAINT-MAUTIN. 159
pour le seul plaisir, au commencement du spectacle.
Celle du Jeune Henry eut plus tard le même sort glo-
rieux à POpéra-Comique.
Puis nous voyons reparaître le médiocre et infati-
gable Lemoyne à qui la vogue inespérée des Prétendus
donne le droit de faire représenter coup sur coup trois
opéras dans l'espace de sept mois. A ce jeu il perdit sa
réputation, et on fut même un temps très-long sans
entendre parler de lui.
Du reste, il faut bien reconnaître que si l'histoire
des temps révolutionnaires à l'Opéra présente des par-
ticularités piquantes, et qui peuvent intéresser les
collecteurs d'anecdotes significatives, elle n'est par
contre que d'un intérêt assez secondaire au point de
vue de la musique.
Pourtant un fait considérable est à signaler :
la liberté des théâtres, décrétée dès 1791, devait
profiter à l'art national en multipliant les scènes
lyriques dans Paris, et, par suite, en offrant aux com-
positeurs de plus grandes facilités pour faire jouer
leurs œuvres. *De beaux talents se sont formés qui se
seraient éternellement ignorés sans l'occasion qui leur
était donnée de s'exercer; et l'Opéra devait, dans un
avenir prochain, bénéficier de cette plus-value de la
musique française.
En attendant, il fallait se contenter d'élucubrations
sans originalité, et qui sentaient le pastiche en se
rapportant tantôt à la manière de Gluck tantôt à celle
160 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
de Piccini. Toutefois on peut dire que le style de
Gluck jouissait de plus de faveur à l'Opéra que celui
de son rival. La tradition de Piccini et de ses mélo-
dieux opéras, devait, en effet, se continuer au Théâtre-
Italien qui s'était constitué en 1789.
Cependant Méhul débuta à l'Opéra en donnant
Cora ; mais il retourna aussitôt à l'Opéra-Comique où
il se sentait attiré par le succès de son Euphrosine,
Méhul, Chérubini et Gossec sont les figures marquantes
de cette époque. Mais la place leur était disputée par
Miller, auteur du ballet de Psyché^ par Champein qui
signait le Portrait^ ou la Divinité du sauvage^ par
Langlé qui donnait Corisandre, par Candeille qui re-
faisait Castor et Pollux, l'opjéra de Rameau, par Ja-
din, auteur de V Heureux stratagème^ par Lefroid de
Mereaux, qui faisait exécuter OEdipe à Thèbes, .
Ces noms inédits furent imprimés sur les affiches
dans le cours des années 1790 et 1791. L'Opéra,
comme on le voit, était devenu plus libéral. Au mo-
ment où un immense besoin de rénovation tenait la
vieille société, le premier théâtre lyrique de la îiation
entrait délibérément dans le mouvement, et cher-
chait, de la meilleure foi du' monde, à s'inoculer un
sang plus jeune.
Par exemple, il était fidèle à sa troupe où brillaient
Rousseau, Lainez, Lays, Chéron, Chardini, Dufresne,
Moreau, Adrien, mesdemoiselles Maillard, Chameroy,
Gavaudan, Mullot, Roussellois.
SALLE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN . ICI
Mademoiselle Roussellois a eu une des carrières les
plus longues qu'on ait jamais constatée dans les
annales du théâtre; elle jouait encore- les rôles de
duègne à Bruxelles en 1858.
Adrien était élève de cette école de chant qui a
précédé le Conservatoire (et au profit de laquelle
Louis XVI avait frappé toute musique imprimée de
l'impôt du timbre). Il s'était donné la mission d'ac-
complir définitivement la réforme des costumes
commencée jadis par mademoiselle Salle, et continuée
depuis par Noverre. Mais il avait fort à faire pour
soutenir presque seul cette guerre contre la toute
puissante routine. Dans Œdipe à Thèbes où il faisait
un esclave qui sortait de prison, il déchiqueta à
coups de ciseaux le trop beau costume que le tailleur
lui a\ait apporté, et parut sur la scène couvert de
loques hideuses, mais vraisemblables. Le public lui
tiut compte de son intelligente audace. Pourtant il pa-
rait que l'Opéra lui retint le prix du costume sur ses
appointements.
Ce ne fut qu'en 1791 que les noms des chanteurs
et des danseurs parurent sur les affiches, ainsi que cela
se pratiquait depuis longtemps en Angleterre.
Du reste les affiches changèrent d'aspect à partir
du 25 juin de la même année. Le roi et la reine cap-
turés à Varcnnes, sont ramenés à Paris; et ce jour-là,
pour se mettre au degré de tiédeur des sentiments
populaires, l'Opéra prit la dénomination « d'Opéra, »
102 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
loul court. 11 cessa de se qualifier « d'Académie
royale. »
Le 22 juillet de la même année, l'Assemblée natio-
nale rendit un décret, qui est encore en vigueur, et
par lequel il était ordonné que les affiches de théâtre
seraient imprimées sur papier de couleur pour les
distinguer de celles du gouvernement auxquelles le
papier blanc était réservé. Elles étaient de très-petite
dimension ; et ce n'est qu'en 1814 que leur format
a été subitement doublé pour être triplé et quadruplé
plus tard.
L'usage (encore observé) de coller l'affiche de l'O-
péra en tête des autres, remonte à la corporation des
quarante afficheurs instituée en 1721. Et il ne paraît
pas que ce droit de préséance ait été jamais mé-
connu. Mercier en parle dans son Tableau de Paris :
« Les affiches de spectacle, dit-il, ne manquent point
d'être appliquées aux murailles dès le matin. Elles
observent entre elles un certain rang; celle de l'Opéra
domine les autres ; les spectacles forains se rangent
de côté, comme par respect pour les grands théâtres.
Les places pour le placage sont aussi bien observées
que dans un cercle de gens du monde..»
Beaucoup d'historiens attribuent l'invention des af-
fiches de théâtre à Gosme d'Oviedo, auteur espagnol,
qui florissait quelques années avant Cervantes.
X La municipalité de Paris, dès les premiers temps de
la Révolution, découragea les joies du carnaval, et
SALLE DE LA PORTE-SAINT-MÂRTIN. 163
finit même par supprimer les bals masqués de l'Opéra.
Mais les jarrets ne perdent jamais leurs droits ; aussi
de nombreux bals publics ne tardèrent pas à s'ouvrir
dans Paris. Et le rédacteur du Calendrier historique
se montre très-accommodant sur ce cliapitre; il ne tient
pas plus qu'il ne faut au plaisir suranné de se déguiser
en carnaval. Écoutez parler ce philosophe :
(( La prudence du gouvernement ayant défendu les
masques, les bals de l'Opéra n'ont pas eu lieu. Ce-
pendant il y a eu dans tous les quartiers de Paris de
nombreuses assemblées de dames, et de toute façon,
pour la santé et le plaisir des yeux, ce' n'est pas un
mal que l'on danse à visage découvert. »
Le plus triste était le déficit que cette « prudence »
exagérée causait dans les finances d'e l'Opéra qui
étaient déjà bien compromises par la réduction du
nombre des loges louées à l'année.
Pourtant en 1791 les loges de la cour continuaient
à être payées. Celle de la reine était cotée 7,000 livres ;
celle du duc d'Orléans, 7,000 ; celle de madanie de
Lamballe, 3,600.
D'autre part encore l'Opéra bénéficiait depuis 1789
de la suppression du droit des pauvi'es, de ce trop fa-
meux impôt qui est encore aujourd'hui l'objet de con-
testations si vives..
Qu'on nous permette à ce propos de jeter un coup
d'œil sur le passé.
La première fois qu'il est l'ait mention du droit des
464 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
pauvres, c'est dans une ordonnance de Charles VI con-
cernant la communauté des Ménétriers. Il y est dit que,
« les Menestriers seront tenuz de demander et cueillir
l'aumosne de Fhospital Saint-Julien aux nopces où ils
seront louez » (1407).
Charles Al, qui peut-être était déjà disposé à la folie,
ne se doutait guère qu'il soulevait une question qui,
quatre siècles et demi plus lard, ne serait pas encore
résolue. Toujours est-il que depuis ce temps l'impôt
arbitraire, dont sont frappés les théâtres, n'a cessé
d'être. perçu que dans de rares occasions, et pour être
presque aussitôt rétabli.
Voici d'ailleurs quelques faits, avec leurs dates,
qui pourraient servir de jalons pour une histoire du
droit des pauvres :
d541 ; arrêt du parlement de Paris qui enjoint aux
comédiens de la confrérie de la Passion, ^de compter
aux pauvres mille livres tournois, sauf à ordonner une
plus grande somme.
1699 ; lettre patente de Louis XIV, disant : « Usera
levé et reçu au profit de l'hospital général un sixième
en sus des sommes déjà prélevées. »
1701 ; nouvelle lettre patente prescrivant « qu'il
sera payé au receveur de l'hôpital le sixième de toutes
les sommes qui seront reçues sans aucune diminution,
ni retranchement. »
1716; ordonnance qui ajoute un neuvième au
sixième de la recette déjà perçu.
SALLE DE lA PORTE-SALNT-^IAIITIN. 165
1789 ; le droit des pauvres est supprimé.
1790; il est rétabli pour les théâtres de création
nouvelle.
An V ; décret fixant ce droit à un décime par place
dans tous les théâtres de la République.
La législation actuelle date de 1840, elle impose les
théâtres d'un onzième de leur recette brute.
Mais reprenons notre récit.
Nous sommes au mardi 2 octobre 1792. Ce jour-là
rOpéra se déclare patriote, en attendant le moment
très-prochain où il va faire sa profession de foi répu-
blicaine. L'affiche annonçait la première représentation
de V Hymne à la Liberté qui devait quelques jours
plus tard prendre le titre définitii de VOffrande à la
Liberté. C'était une sorte d'intermède, chantant et
dansant qui rappelait, par la forme, les anciens opéras-
ballet. La Marseillaise de Rouget de Lisle en faisait
le fond. Pierre Gardel avait imaginé de mettre en
action l'hymne national dont la popularité était à son
aurore ; et il s'était montré habile à en faire l'appli-
cation à la scène. On le loua généralement pour son
idée de faire dire à genoux le dernier couplet : Amour
sacré de la patrie... auquel il prêtait ainsi un sens
extatique en harmonie avec les sentiments de l'é-
poque.
En effet, à la date d'octobre 1792, et bien qu'on
fût aux premiers jours de la République, l'idée de
patrie était prédominante et remplissait tous les cœurs
166 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
d'un saint enthousiasme. L'ennemi était à nos frontières
et le besoin le plus pressant était de le repousser. Il
ne nous est que trop facile, à nous, témoins de l'inva-
sion de 1870, d'entrer dans les sentiments de nos
pères de 1792, et de nous figurer l'état d'enivrement
où pouvait les jeter les capiteuses strophes de la Mar-
seillaise. La patrie était « en danger ; » la jeunesse
prenait les armes et le chant belliqueux de Rouget de
Lisle marquait le pas aux soldats qui de toute part
sortaient du sol menacé.
La Marseillaise composée à Strasbourg, en une
nuit de fièvre et de colère, avait d'abord été répandue
dans le Midi par un commis-voyageur; un bataillon
de fédérés marseillais l'avait ensuite apportée à Parisc
De là son nom.
Mais les premières éditions n'en sont pas sans re-
proche; la phrase, quoique entraînante et chaleureuse,
y est un peu gauche, et Faccompagnement incorrect.
Ce fut Gossec qui, moyennant quelques retouches d'ar-
tiste, dégagea le sens véritable de cette sublime mélo-
die. Il plaça notamment sous le chant une harmonie
puissante et colorée. C'est donc dans VOffrande à la
Liberté qu'on trouve pour la première fois la Marseil-
laise sous sa forme définitive.
Gossec a depuis marqué par son ardeur à composer
des chints pour lesfctes de la Révolution ; VHymne à
V Humanité^ le Chant du \4; Juillet, V Hymne à
r Etre suprême j etc., sont signés de lui. Sa fécon-
SALLE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN. 167
dite débordante lui valut même cet avertissement
dans un journal de l'époque.
« Quelques artistes se plaignent de ce que le citoyen
Gossec s'est arrogé le privilège exclusif des fêtes civi-
ques. Ces préférences blessent l'égalité, la liberté;
c'est une aristocratie digne de l'ancien régime que
d'étouffer le talent de ses frères. Le citoyen Gossec,
homme libre, doit savoir que les succès obtenus im-
posent l'obligation de se prêter à ceux de ses sem-
blables. »
L'accusation était excessive, car « les frères » de
Gossec eurent presque tous une belle place au soleil
de l'art républicain. Méhul a composé le Chant du
dcpart qui est un chef-d'œuvre et le Cri de la pairie
contre les jacobins; Martini, le Chant du 1" vendé-
miaire ; Pleyel, V Hymne à la liberté (sur des paroles
de Rouget de Liste); Gherubini, VOde sur le iS fruc-
tidor; Berton, V Hymne pour la fête de U agricul-
ture; Lesueur, le Chant du 9 thermidor; Grétry,
V Arbre de la liberté^ etc..
A dater de VOf fraude à la liberté qui avait obtenu
tant de succès, l'Opéra se mit au service de la Répu-
blique. Sans renoncer tout d'abord à son répertoire
consacré, il s'en (it un autre dont il prit les éléments
dans les événements contemporains. Rameau avait fait
autrefois la gageure de meltre en chansons la Gazette
de Hollande. L'Opéra reprenait en quelque sorte l'idée
de Rameau, et il mettait, ou peu s'en fallait, le Moni-
168 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
ieur en musique. Il ne se passait rien aux armées qui
ne fût pour lui'matière à partition chantante et même
dansante. Les pièces de circonstance qu'il donnait à
profusion traduisaient en rimes et en notes les bulle-
lins de la gu-erre. Sur le théâtre d'Iphigénie et de
Didon ce n'étaient plus que roulements de tambour,
coups de canon, appels de clairon. L'Opéra qui de-
puis un siècle et demi avait été un Olympe païen, s'é-
tait tout à coup changé en un camp. Sans compter que
pour plus d'excitation les auteurs mettaient à la scène
les généraux qui combattaient alors la coalition euro-
péenne; et ils les appelaient par leur nom. On voyait,
par exemple, Wimplen détendant Thionville, en mu-
sique et Beaurepairc refusant dans le même idiome de
rendre la place de Verdun,
Le public était très-curieux de ces spectacles émou
vants. La preuve en est dans les 444,579 livres de
recette que l'Opéra fit pendant l'exercice 1792-1795.
Du reste c'était dans tout Paris une fureur inexpri-
mable pour le théâtre; et sur les soixante et quelques
scènes qui s'étaient montées depuis 1791-, on n'en
comptait pas moins de dix-huit sur lesquelles on jouait
l'opéra et l'opéra-comique. Aux jours où le pain man-
qua, les Parisiens trompèrent leur faim en allant au
théâtre et leurs ventres affamés eurent encore des
oreilles.
Le 27 janvier 1795, six jours après l'exécution de
Louis XVI, Gossec faisait représenter une sorte de
SALLE DE LA PORTE-SAINT-MAHTIN. 469
pendant à son Offrande à la liberté. Ce nouveau
« divertissement lyrique » comme disait le programme,
était intitulé le Triomphe de la République ou le
Camp de Grandpré. On y entendait aussi la Marseil-
laise. Après vint la Patrie reconnaissante ou V Apo-
théose de Beaurepaire ; puis, et comme repos, un bal-
let mythologique : Le Jugement de Paris, dont la
musique était de Méliul.
Mais le fait le plus considérable que nous ayons
à relever, c'est la première représentation des Noces
de Figaro de Mozart, donnée le 20 mars 1795. Il y
a, en effet, dans cet événement rapproché de sa date
quelque chose qui confondra ceux de nos lecteurs dont
les études n'ont point porté spécialement sur l'histoire
dtîs mœurs pendant la Révolution. Il faut pourtant
savoir qu'au moment de la Terreur , .et malgré la
haine sanglante des partis, il y avait encore une masse
bourgeoise qui gardait sa tiédeur traditionnelle. Le
public des théâtres s'y recrutait ; et, quand on y pense,
la raison n'est pas offusquée de ce que chaque soir
quelques milliers de Parisiens s'enfermaient dans les
salles de spectacle pour y respirer un air moins en-
flammé de colère que celui du dehors.
L'opéra de Mozart, œuvre exquise, douce à l'oreille,
et d'un charme qui va au plus profond du cœur, était
donc le bien venu au moment de la tourmente. Mais
le succès en fut compromis par la singulière idée qu'a-
vait eu le traducteur Notaris de remplacer les récita-
10
170 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
tifs par la prose de Beaumarchais. Les chanteurs de
rOpéra ne sachant point jouer la comédie parlée,
parurent gênés aux endroits de leurs rôles où ils
n'avaient pas à chanter. Et puis le spectacle était
d'une longueur à décourager la bonne volonté du
dilettantisme.
Figaro était représenté par Lays ; le Conte , par
Adrien; la Comtesse, par madame Ponteuil ; Chéru-
bin, par madame Henry; Suzanne, par madame Ga-
vaudan ; etc.
Les journaux de l'époque n'ont point trop .pataugé
dans le compte rendu d'une musique, qui était alors si
nouvelle pour toutes les oreilles françaises :
Voici ce qu'en dit le Journal général de France :
« La comédie est ornée de la superbe musique de Mo-
zart, artiste distingué, mort depuis deux ans, à Vienne,
au service de l'empereur ; cette musique porte le
cachet des plus grands maîtres ; deux finales, surtout
celui du second acte, sont des chefs-d'œuvre; le génie,
la vigueur et l'élégance s'y font remarquer. »
Le Monileur se montre également satisfait : « La
musique, dit-il, a paru belle, riche d'harmonie et
travaillée avec beaucoup d'art. »
Quant au Journal de Paris, bien qu'il écrive le
nom de Mozart avec l'orthographe « Mozzard, » il ne
traite pas moins l'autem' des Noces de F'ujaro de
(( célèbre compositeur dans la partieinstrumenlale w ;
et il dit que l'œuvre qui vient d'être exécutée à l'Opéra
SALLE DE LA PORTE-SAINT-MÂRTIN. 471
« a des beautés qui font regretter la perte de l'auteur. »
Mais le plus curieux feuilleton qui ait été écrit sur
les Noces de Figaro^ est encore la lettre que Beau-
marchais adressa aux acteurs de l'Opéra. En voici
quelques passages, où il leur fait part de ses obser-
vations, notamment en ce qui concerne la partie cho-
régraphique :
« L'unique désir que j'ai d'être utile à votre spec-
tacle, m'a fait vaincre la répugnance que j'ai de
m'occuper d'autre chose que d'étriller tous les chiens
qui m'aboient... Il faut à votre théâtre plus de mouve-
ment et de variété. Jetant par la fenêtre l'amour-propre
d'auteur, j'ai réuni le troisième acte avec le quatrième.
Il y aura moins de comédie et le chant sera rapproché ;
la pièce deviendra plus courte et un beau ballet pour
la noce terminera le Mariage. Le génie de la pièce
indique assez de quelle dégaine ce ballet doit trotter.
Ce sont moins des danses françaises, que le genre vif
et grenadin des Maures dont les Espagnols ont conservé
les goûts, une. noce de Gamache à peu près...
« Je désirerais entre le premier et le deuxième acte
la répétition désordonnée d'un ballet vif quelconque,
et qui ressemblerait aux répétitions du foyer. Des
mutineries d'actrices, la colère du maître de ballet,
les rires de quelques jeunes danseurs, des morceaux
entamés, point finis, et une impatience générale qui
amènerait une espèce de farandole, etc.. Cette façon
de traiter un ballet appartiendrait à cette folle journée
172 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
et aurait l'air dé préparer la fête que Figaro a ima-
ginée. Si vous ne faites pas un effort pour réchauffer
cette pièce il vaudrait mieux l'abandonner. »
Il est à supposer que les acteurs de l'Opéra, sachant
que la partie était aventurée, avaient demandé une
consultation à Beaumarchais, qui leur aurait répondu
par ce mémoire motivé.
Nous ne saurions dire si ses observations ont été
suivies d'effet ; mais ce qui est certain, c'est que
l'œuvre de Mozart, quoique goûtée des connaisseurs,
ne fut jouée que cinq fois. La recette du premier soir
avait été de 5055 livres, 13 sous; celle du cinquième
tomba à 448 livres, 8 sous.
Du reste les représentations des Noces de Figaro
avaient été interrompues une première fois au com-
mencement du mois d'avril. On venait d'apprendre
que le général Dumouriez était passé à l'ennemi avec
une partie de son état-major, et l'Opéra avait fait
relâche pendant une décade, en signe de deuil.
Les pièces-patriotiques et de circonstance, les « sans-
culottides, » comme on les appelait, continuèrent à
être à l'ordre du jour. Bientôt parut le Siège de Thion-
ville, dont la musique était de Jadin, et on peut dire
aussi de l'armurier .du théâtre, car la partition était
agrémentée par le bruit répété de la mousqueterie.
Point de rôle de femme dans cet opéra miUtaire, où
Chéron représentait le général Wimpfen ; Lefebvre,
Merlin de Thionville ; Chardini, le Maire; Dufresne,
SALLE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN. 173
d'Autichamp. Un régiment de gendarmes avait été
engagé pour figurer avec armes et bagages dans le
Siège de- Thionville ; il partit même inopinément un
matin de juillet pour la guerre, pour la vraie guerre,
et on fut obligé le soir de faire relâche, faute de com-
parses.
Le Siège de Thionville plut infiniment au public,
et non moins à la Commune qui avait toujours l'œil
sur l'Opéra soupçonné « de corrompre l'esprit public
et d'influer d'une manière funeste sur la Révolution. »
La Commune prit donc un arrêté qui enjoignait : « Le
Siège de Thionville sera représenté gratis et pour
l'amusement des sans-culottes, qui jusqu'à ce moment
ont été les vrais défendeurs de la liberté et les soutiens
de la démocratie. »
A partir de ce moment, les représentations gratuites
furent très-fréquentes à l'Opéra comme aux autres
théâtres. Elles étaient annoncées par cette mention
qu'on lisait en tête des affiches : De par et pour le
Peuple. Mais il est juste de dire que la Commune de
Paris allouait en ce cas au théâtre une somme équi-
valant à la plus forte recette possible. Il y eut même,
en 1794, un fonds de 100,000 livres affecté à ce ser-
vice.
Du reste, si la République a été accusée d'avoir
tyrannisé l'Opéra, elle était du moins parvenue à dis-
cipliner son personnel, en quoi elle avait été plus
heureuse que la monarchie. 11 est vrai que les moyens
10.
174 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
énergiques ne lui répugnaient pas. Pour avoir refusé
de jouer gratis le Siège de Thionville^ et aussi à cause
de leurs sentiments contre-révolutionnaires, les direc-
teurs Cellerier et Francœur furent décrétés d'arresta-
tion. Francœur passa un an à la Force ; quant à Cel-
lerier, il parvint à échapper à la police.
Ils furent remplacés par un comité composé deLays,
chanteur ; Rey, chef d'orchestre ; Rochefort, deuxième
chef d'orchestre, Lasuze, maître de chant, etc. La Com-
mune n'avait donné le pouvoir à ces citoyens que sur
l'engagement pris par eux c< de purger la scène lyri-
que de tous les ouvrages qui blessaient les principes de
liberté et d'égalité que la constitution a consacrés, et
de leur substituer des ouvrages patriotiques. » On
savait, en outre, qu'Hébert, alors très-puissant et très-
redouté, observait de près l'Opéra auquel il prenait
un vif intérêt, et qu'il accordait toute sa confiance à
Lays, son ami et coreligionnaire politique.
Il faut reconnaître que si l'art ne prospéra guère
sous le comité directeur, du moins l'Opéra se signala
par une activité extraordinaire. Au Siécje de Thion-
ville succédèrent à courte échéance, Fabius, de Mé-
réaux, qui obtint un succès éclatant ; La Montagne,
ou la Fondation delà Liberté; Miltiade à Marathon,
de Lemoyne ; les Muses, ou le Triomphe d'Apollon,
ballet, dont la musique était du harpiste Ragué.
L'année 1793, marquée autrement dans les annales
politiques, est signalée à l'Opéra par un bilan de neuf
SALLE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN. 475
ouvrages, dont deux ballets, formant un total de dix-
neuf actes. *
Presque toutes les représentations se terminaient
par V Offrande à la Liberté qui, ainsi que nous l'avons
vu, avait inauguré le répertoire révolutionnaire. Et
comme mademoiselle Maillard y figurait la Liberté, il
advint à la longue que le rôle s'incarna en elle, et que
la foule, qui ne comprend guère les fictions sans leur
donnée un corps, finit par ne plus voir la déesse que
sous les traits de la belle mortelle qui la représentait
à ses yeux.
§i bien que mademoiselle Maillard dut continuer
son personnage à la ville, et le jouer dans toutes les
fêtes civiques. C'est ainsi qu'elle fut obligée d'aller
en costume de théâtre se faire adorer au temple de la
Raison, ci-devant Notre-Dame. Et cela en dépit de ses
sentiments royalistes, dont elle ne faisait pas mystère.
La femme du libraire Momoro représentait la Raison
à côté d'elle. L'Égalité et la Fraternité apparaissaient
sous les traits charmants de madame Duchamp et de
mademoiselle Florigny de l'Opéra.
C'était du reste l'Opéra qui avait été pris comme
tapissier et machiniste pour approprier la vieille église
au nouveau culte. Et non seulement il avait prêté ses
décorateurs et ses costumiers, mais encore tout son
personnel du chant, de la danse et de l'orchestre.
La même obligation lui avait été imposée lors du
couronnement des bustes de Marat et de Lepelletier.
476 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
Ses artistes de la scène avaient dû figurer en costume
sur le boulevard Saint-Martin, oùla fête avait lieu.
L'année 1794 s'ouvre à l'Opéra par un « tableau
patriotique » en un acte, dont voici le titre ampbi-'
gourique : Toute la Grèce ou Ce que peut la Liberté,
Les paroles en étaient de ce fantasque Beffroy de
Reigny qui signait « le cousin Jacques; » et la musi-
que avait été composée par le trop fécond Lemoyne,
qui commençait à reprendre pied à l'Opéra, en dépit
de ses nombreux échecs.
Puis vint Horatius Codés, pièce romaine, qui par
voie d'allusion, se rapportait encore aux événements
contemporains. De la partition, qui est signée Méliul,
il n'est guère resté que l'ouverture, laquelle présente
cette particularité qu'on y entendait pour la première
fois résonner quatre cors, au lieu de deux qui était le
nombre adopté.
Toulon soumis fut donné quelques semaines plus
tard, mais sans grand retentissement.
Enfin rOpéra, pour ses adieux à la salle de la Porte-
Saint-Martin, représenta, le 5 avril 1794, la Réunion
du iO aoiit, ou r Inauguration de la République
française, sans-culottide en 5 actes, de MolineetBou-
quier, membre de la Convention nationale ; musique
de Porta. Le comité de Salut public subventionna
spécialement l'Opéra pour que cette pièce fût montée
avec un luxe inaccoutumé. Tous les décors, qui étaient
neufs, produisirent le plus grand effet : C'était d'abord
SALLE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN. 177
la place de la Bastille ; puis successivement le boule-
vard des Italiens, la place de la Révolution, les Inva-
lides et le Ghamp-de-Mars. Un nombreux personnel
de choristes suivait cet itinéraire en chantant des
hymnes à la louange de la Patrie, de la Liberté et de
rËtre-Supréme. Mademoiselle Maillard conduisait le
cortège, montée à califourchon sur un canon. ,
Après quoi, comme un locataire capricieux, l'Opéra
déménagea pour la huilième fois, et alla se loger dans
sa neuvième salle.
* ¥
r
I
IX-
SALLE DE LA RUE DE RICHELIEU •
(l79*)
La municipalité parisienne avait déjà songé à gra-
tifier l'Opéra d'une salle définitive. En mars 1792,
elle cédait (et pour trente ans!) la direction de ce
théâtre à Francœur et à Cellerier. Un acte avait été
passé par-devant notaire , et une de ses clauses por-
tait que les terrains des écuries et du manège des
Tuileries seraient livrés aux deux directeurs « pour y
construire une nouvelle salle d'opéra et d'autres bâ-
timents de spéculation ». Selon toute apparence même,
l'architecte Cellerier n'avait été adjoint à Francœur
que dans ce but.
L'Assemblée nationale mit des entraves au projet,
qui l'ut presque aussitôt abandonné.
Pourtant le tliéàtre de la Porte-Saint-Martiii était
180 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
condamné, car le miracle de sa construction en quatre-
vingt-six jours était une cause de défiance sur sa soli-
dité.
Il fallait aviser.
Le 27 germinal an II, c'est-à-dire le 14 avril 1794,
le Comité de salut public trancha la question par
l'arrêté suivant : ,
« L'Opéra - National sera transféré sans délai au
Théâtre-National, rue de la Loi; le spectacle qui occu-
pait ce théâtre sera transféré sans délai à celui du
faubourg Saint-Germain; des commissaires seront
nommés pour régler les frais nécessaires à la transla-
tion et aux indemnités légitimes, ainsi que pour pré-
parer au Comité le travail sur la liquidation des pro-
priétaires et des créanciers de ces deux spectacles. »
Voilà qui paraît clair. Pourtant, les deux théâtres
mis en cause montrèrent d'abord beaucoup d'hésita-
tion à obéir. Aussi, et pour couper au plus court, la
citoyenne Montansier fut incarcérée sous l'accusation
d'avoir voulu mettre le feu à la Bibliotbèque nationale
en bâtissant méchamment une salle de spectacle dans
son voisinage, et son théâtre de la rue de la Loi, ci-
devant de Richelieu, fut confisqué au profit de l'O-
péra. Il est juste d'ajouter que la pauvre expropriée
sortit de prisoa l'année suivante, et que le gouverne-
ment lui alloua une indemnité de huit millions, en
assignats.
C'était, en effet, mademoiselle Montansier, direc-
SALIE DE LA RUE DE RICHELIEU. 181
Irice de divers spectacles, qui était propriétaire du
théâtre de la rue de la Loi. Elle l'avait fait construire,
quelques années auparavant, par le célèbre architecte
Victor Louis , auteur du magnifique théâtre de Bor-
deaux, ainsi que de la salle des Yariétés-Amusantes
(actuellement occupée par la Comédie-Française).
Cet habile artiste, homme de savoir et de goût, a
été un des créateurs du « style Louis XVI », c'est-à-
dire de ce composé harmonieux où les lignes droites,
déjà plus prédominantes qu'aux époques antérieures,
soutiennent par leur rigidité les ornements contour-
nés, tout ce lacis de guirlandes, d'arabesques, de fes-
tons, dont la grâce, dégénérée en fadeur, avait été
jusque-là comme une expression des mœurs effémi-
nées du siècle. Il est visible, d'ailleurs, qu'aux appro-
ches de la Révolution tous les arts subissent la même
influence et inclinent vers une certaine austérité. En
architecture, Victor Louis remplace Gabriel et Souf-
flot; en peinture, David fait revivre l'antiquité grecque
et romaine, tandis que les bergères de Boucher et les
arlequins de Watteau se démodent. La musique aussi,
la musique cette sensilive, dénonce les tendances "de
l'esprit social en ces années où le ciel se couvrait de
nuages annonçant la tempête. Gluck était venii, et les
mâles accents de sa déclajnation avaient fait sentir la
mièvrerie de Rameau et de ses ariettes chlorotiques.
La salle bâtie aux frais de mademoiselle Montan-
sier s'élevait sur le terrain où nous voyons aujour-
11
182 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
d'Iîui le square Louvois. Elle n'avait pas un grand
aspect à l'extérieur; mais l'intérieur était un chef-
d'œuvre d'élégance dans le style le plus pompeux et
le plus noble. On y comptait cinq rangs de loges, y
compris les baignoires. Le nombre des places y était
d'environ seize cent cinquante, et le parterre était
garni de banquettes. A ce propos même, la Décade
philosophique fait une belle tirade humanitaire dans
laquelle, il est vrai, elle oublie que le parterre assis
n'était pas une innovation, puisque la salle des Menus-
Plaisirs avait déjà présenté le même avantage.
« Ce changement, dit-elle, était commandé par le
bon sens et le respect que l'on doit au peuple. On ne
conçoit pas comment, depuis la Révolution, il existait
encore des théâtres où l'on eût Tinsolence d'entasser
des citoyens français debout, à la gêne, dans un bas-
fond, le tout pour les amuser! Au moins le public
pourra-t-il écouter de la belle musique sans être au
supplice, et voir de magnifiques ballets sans tendre
le col. »
Le Journal de Paris est intéressant à citer aussi :
c( Après avoir manifesté l'intention de donner aux
arts toute leur énergie, il était naturel que le gouver-
nement répubhcain s'occuperait de l'Opéra qui les
réunit tous... Un des premiers effets de'sa protection
a donc été de replacer l'Opéra sous la dénomination
plus vraie de Théâtre-des-Arts dans le quartier d'où
jamais il n'aurait dû sortir. Cet avantage n'est pas le
SALLE DE LA RUE DE RICHELIEU. 185
seul que cet établissement ait reçu de la faveur na-
tionale... Le prix modéré des différentes places ren-
dra la fréquentation de l'Opéra plus facile. 11 ne sera
plus ce qu'il était auparavant, le spectacle exclusif
des riches. »
La salle de la rue de la Loi avait, quant à sa déco-
ration intérieure, une ressemblance marquée avec
celle de la rue Le Peletier que nous avons tous connue.
Nous en dirons la raison quand le moment en sera
venu. Elle avait été entièrement remise à neuf pour
recevoir l'Opéra, qui changea son nom en s'y instal-
lant, et qui s'appela le Théâtre-des-Arts. Ce déména-
gement, ordonné, comme nous l'avons dit, par le Co-
mité de salut public, ne s'effectua qu'après la chute
de Robespierre.
Le Théâtre-des-Arts inaugura son nouveau domicile
le 7 août 1 794. 11 donna, ce soir-là, sa pièce en vogue,
la Réunion du 10 août^ à laquelle les auteurs avaient
ajouté un prologue de circonstance.
Les événements du 9 thermidor sont déjà loin, et
le répertoire révolutionnaire se continue. Grétry y
travaille avec un zèle furieux qu'assurément bien des
gens aujourd'hui ne peuvent supposer à un musicien
si coquet et si musqué. Les deux premiers opéras iné-
dits donnés au Théâtre-des-Arts sont de lui : c'est
Denys le Tijran, maître cV école à Corinthe; c'est en-
suite la Rosière républicaine^ qui met le catholicisme
en habits de carnaval. On voyait^ dans cet opéra bout-
18i lES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
fon, des sans-culottes danser la carmagnole avec des
religieuses ; une statue de la Raison placée sur l'autel
d'une église Mais la scène à effet était celle du
curé déchirant son bréviaire, « hochet de l'enfance du
monde », et jetant aux orties sa soutane, sa « lévite
immonde ». Il partait ensuite pour Rome, où il ten-
terait de convertir le pape nu culte de la Raison; il lui
dirait :
Reprends, reprends ta dignité ;
Sois aussi de la fête.
Et place sur ta tête,
Le bonnet de la Liberté. [Bis.)
Au dial le la marotte!
Au diable la calotte !
Je te fais sans-culotle.
Moi,
Je te fais sans-culotte!
Et le choeur s'exclamait par deux fois :
Le pape sans-culotte ! [Bis.)
Ce fut dans la Rosière républicaine qu'on entendit
pour la première fois un orgue d'église sur la scène.
Jl est assez piquant que le pieux instrument ait été
introduit à l'Opéra sous couleur de vollairianisme
(septembre 1794).
Pendant l'année qui suit,leThéâtre-des-Arts se livre
à la paresse. 11 ne sort guère de sa torpeur que pour
suivre tant bien que mal les événements en chantant
quelques hymnes et cantates. Mais parmi ces œuvres
SALLE DE LA RUE DE RICHELIEU. 185
de courte haleine, il eu est une qui est certainement
la plus grande et sublime page de musique patrio-
ti(jue après la Marseillaise : c'est le Chant du Dé-
yart^ dont les paroles sont, comme l'on sait, de Marie-
Joseph Chénier, et la musique de Méhul. Cette mélodie
radieuse, confiante en la \icloire, et qui a longtemps
échauffé le cœur de nos soldais, a été entendue pour
la première fois à TOpéra de la rue de la Loi, le
29 septembre 1794.
Le spectacle avait commencé ^diV Iphij génie en Tau-
ride; car on revenait peu à peu à l'ancien répertoire.
L'autorité avait permis de le sortir des cartons, à la
condition que les paroles en seraient remaniées;
qu'on trouverait des équivalents aux mots « roi, reine,
prince, trône, sceptre, couronne... » et autres voca-
bles monarchiques. Ce travail de rapiéçage avait été,
en effet, exécuté.
Après un an de repos, l'Opéra, pour les débuts du
compositeur Kreutzer, représenta un ouvrage répu-
blicain qui n'avait pas moins de quatre actes : la
Journée fh/10 août ou la Chute du dernier Tyran,
La distribution des rôles suffit à donner une idée de
ce que la pièce (mi-parlée, mi-chantée) pouvait avoir
d'émouvant. Devcr?i faisait Louis Capet ; mademoi-
selle Maillard, Marie-Antoinette; Adrien, Pétion; Du-
fresne, Mandat; Leroux, Rœderer; Diloi, un évêque;
Chéron, un jacobin, etc. (10 août 1795).
Et puis, c'est maintenant une nouvelle période
180 LES TREIZE SALLES DE LOl'KllA.
d'oisiveté qui dure près de dix-huit mois, et dont
nous pouvons profiter pour relater plusieurs faits
d'importance diverse.
A partir du 22 juin 1795, le public paye sa place
à l'Opéra en assignats, et, vu la dépréciation de ce
papier -monnaie dont il fallait tenir compte, il arrivait
que la recette nominale faite à la porte, en un seul
soir, s'élevait parfois à un million^ et plus.
Le gouvernement du Directoire s'installe le 22 août
1795, et un de ses premiers actes est d'enjoindre au
Théâtre-des-Arts de prendre dorénavant la dénomi-
nation de « Théâtre de la République et des Arts ».
Les royalistes, qui devenaient tous les jours plus
hardis, s'étaient armés d'un chant de guerre que Sou-
riguièrc de Saint-Marc et Gaveaux leur avaient com-
posé sur commande. Cette conire-Marseillaise s'ap-
pelait le Réveil du Peuple. Ils l'entonnaient dans
les théâtres quand ils se sentaient en force, et l'af-
faire se terminait toujours par des rixes. Un jour
même, ils forcèrent Lays de dire, leur chanson à
genoux sur la scène de l'Opéra , voulant ainsi lui
faire expier ses sentiments révolutionnaires. Mais
l'autorité s'alarma de ces démonstrations tumul-
tueuses. Un décret fut rendu par le Directoire or-
donnant ceci : « Les entrepreneurs de spectacles
sont tenus de faire jouer chaque jour, avant la levée
de la toile, les airs chéris des républicains, tels que
la Marseillaise, Ça ira et le Citant du Départ. Le
SALLE DE LA RUE DE RICHELIEU. 187
Théâtre- des- Arts donnera chaque jour l'Offrande à
la Liberté avec ses chœurs et accompagnements. Il
est expressément défendu de chanter, laisser ou faire
chanter l'air homicide dit le Réveil du Peuple. »
L'Opéra obtient sous le Directoire une subvention
de mille francs par jour. Le ministre de la guerre lui
faisait aussi, de temps à autre, un don en nature, qui
se composait de pièces de drap, de plumets, de ga-
lons dorés. Et c'était cependant le temps où nos sol-
dats faisaient la guerre en sabots.
Les appointements des premiers sujets du chant
sont portés à 12,000 livres, de 9,000 qu'ils étaient
depuis plus d'un demi-siècle. On les améliore encore
par de fréquentes gratifications.
Les droits d'auteur sont aussi réglés sur des bases
plus larges. On les fixe à 600 francs pour chacune des
vingt premières représentations d'un ouvrage joué
seul ; 400 francs pour chacune des dix suivantes,
500 francs pour chacune des dix suivantes. Arrivée
ainsi à sa quarantièmer représentation, la pièce
vaut une prime de 1,000 francs à partager entre
ses auteurs. Toutes les représentations subséquentes
sont cotées à 200 francs. En cas de spectacle « coupé, »
c'est-à-dire composé de plusieurs ouvrages, le par-
tage des droits était faitproportionnellement au nombre
des actes.
Après une longue retraite, la Guimard reparut une
dernière fois à l'Opéra le 25 janvier 1796, dans une
188 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
représentation donnée au profit des artistes vété-
rans.
Au mois de décembre de la même année la police
autorise la réouverture des bals de l'Opéra, mais à la
condilion que le public ne s'y présentera qu'à visage
découvert. L'entreprise ne réussit pas et il fallut y
renoncer. Ce ne fut, comme nous le verrons, que trois
ans plus tard, c'est-à-dire aux premières heures du
Consulat que les bals masqués de l'Opéra reprirent
faveur.
Nouveau projet d'une salle définitive de lOpéra
qui devait être située sur h terrain de l'ancien
couvent des Capucines, à -l'endroit exact où nous
voyons aujourd'hui la rue de la Paix couper la rue
Neuve-des-Petits-Champs. DéjàWailly etPeyre, archi-
tectes de rOdéon, en avaient dressé les plans. L'affaire
était sur le point de se conclure, lorsque, par un ca-
price subit, le gouvernement l'ajourna.
Les dernières années du Directoiie sont marquées à
l'Opéra par le grand succès à^Anacréon chez Pohj-
crate, une des meilleures partitions de Gréiry ; aussi
par Adrien, œuvre importante de Méhul, que la po-
lice interdit après la quatrième représentation, à cause
du livret d'Hoffmann qui était empreint d'un esprit
monarchique très-accusé. Le triomphe d'un empereur
auquel on assistait dans cet opéra fut considéré, en
effet, comme une protestation séditieuse contre le
gouvernement républicain.
SALLE DE LA RUE DE RICHELIEU. 189
Trois pièces patriotiques sont aussi à signaler,
et d'ailleurs nous n'en trouverons plus d'autres sur
notre route; ce sont les Français en Angleterre; la
Nouvelle au camp ou V Assassinat des ministres
français àRastadt; enfin, et c'est la plus intéressante
pour l'historien, le Chant des vengeances, inter-
mède mêlé de pantomimes, dont la musique était de
Fr. Eler, et les paroles de Rouget de Liste. L'auteur
de la Marseillaise y donnait cours aux sentiments
amers accumulés dans son cœur pendant sa détention
sous la Terreur. 11 ne faut pas perdre de vue, en effet,
que Rouget de Lisle, en dépit de l'interprétation
donnée à l'hymne patriotique qui l'a immortalisé,
était un fervent royaliste ; qu'il avait brisé son épée de
lieutenant du génie après le 10 août; et, qu'en 1814,
il devait chanter le retour de Louis XVlll par une
cantate dont le refrain est très-nettement Vive le
roi!... Le seul plaisir de dire la vérité nous induit à
fixer ce point d'histoire.
Nous voici arrivé au 18 brumaire. Le général Bona-
parte envahit avec ses soldats l'orangerie du château
de Saint-Cloud où siégeait le conseil des Cinq-Cents,
et disperse les membres de cette assemblée. Dès le
lendemain l'Opéra, sans y mettre de malice, joue les
Prétendus^ de Lemoyne, et il se trouve que la pièce,
bien que connue depuis longtemps, prend un sens
nouveau par les allusions que le parterre y découvre.
On se tord de rire, on trépigne, on se pâme à plusieurs
11.
490 * LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
passages du livret qui semblaient viser l'événement et
les victimes de la veille. Triste régal !
Une des premières pensées de Bonaparte, quand il
eut saisi le pouvoir, fut de restaurer les bals masqués
de l'Opéra. Celui par lequel fut inauguré le car-
naval de 1800 produisit une éloquente recette déplus
de 25,000 francs.
A ce propos, un auleur du temps (bien du temps !)
écrit : « Le 5 ventôse, an VIN, la marotte de l'en-
jouement proscrite et traitée de conspiratrice pendant
le cours delà Révolution, sort toute poudreuse de sa
cachette, et, au signal du premier Consul, qui ne voit
rien de sinistre dans les métamorphoses de la folie,
elle va se dédommager à l'Opéra d'un repos de
dix ans. »
C'était la mode d'écrire en style de logogriphe.
Dès la première année de sa magistrature républi-
caine, Bonaparte faillit deux fois être assassiné, et
dans des circonstances qui intéressent l'histoire de
l'Opéra.
Le 10 octobre 1800, avait lieu la première représen-
tation des Horaces de Guillard et Porta. Les Consuls
devaient s'y rendre, et c'était le moment et le lieu
choisi par Demerville , Ceracchi , Topino-Lebrun ,
Arena et leurs complices, pour poignarder Bonaparte
et les gens de sa suite. Ils avaient loué à l'avance une
partie des loges, et c'est au début du second acte, et
après que l'un d'eux aurait donné le signal en lançant
SALLE DE LA ME DE RICHELIEU. 191
des pétards allumés dans la salle que le massacre de-
vait commencer.
Tout était bien préparé, et à l'heure dite les con-
jurés au nombre de plus de soixante étaient à leur
poste. Mais,un certain Harel, capitaine réformé, qu'ils
avaient mis du complot fut pris de remords, et dé-
voila leur projet à la police.
Au moment où la toile se leva sur le second acte
des Horaces, les agents de l'autorité se firent ouvrir
sans bruit les loges où se trouvaient les conspirateurs,
lesquels furent capturés avec tant d'adresse que le
public n'apprit ce qui s'était passé que le lendemain
par la lecture des journaux.
L'affaire fut instruite avec beaucoup de soin et passa
devant le jury le 17 nivôse an IX. Les quatre princi-
paux accusés dont nous avons dit les noms plus haut,
furent condamnés à la peine de mort. On leur faisait
application de l'article 612 du Code des délits et des
peines, dont voici le texte plus que singulier : « Toute
conspiration et complot tendant à troubler la Répu-
blique par une. guerre civile en .armant les citoyens
les uns contre les autres, et contre l'autorité légitime,
seront punis de mort, tant que cette peine subsistera^
et de vingt-quatre années de fer, quand elle sera
abolie. »
Deux mois et demi plus tard, le 24 décembre 1800
(5 nivôse, an W.) eut lieu l'affaire dite de la « ma-
chine infernale. » Ce soir-lù l'Opéra donnait en grande
i02 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
pompe la première audition de la Cî^éation, oratorio
de Haydn, que le pianiste Steibelt avait récemment
rapporté de Vienne.
« A huit heures du soir, dit Lecomtc dans son
Mémorial de la Révolution de France^ le premier
Consul se rendait à l'Opéra avec un piquet de sa
garde. Arrivé à la rue Saint-Nicaise, en face de celle
de Malte, une mauvaise charrette, attelée d'un petit
cheval et gardée par un enfant, se trouvait placée de
manière à embarrasser le passage. Elle contenait un
baril de poudre cerclé en fer et renfermant quantité
de balles. A ce baril tenait un canon de fusil solide-
ment fixé, garni de sa batterie, mais ayant la crosse
coupée.
« Les premiers gardes de Bonaparte font ranger
cette charrette; mais, à peine passés, on la remet
dans sa première position. Le cocher, quoiqu'allant
extrêmement vite eut l'adresse de l'éviter. Quelques
secondes après que le Consul fut passé, une explo:<ion
terrible casse les glaces de sa voiture, blesse le der-
nier homme du piquet de sa garde ; ébranle les
maisons environnantes au nombre de quarante-six,
brise toutes les vitres du quartier; tue et blesse plu •
sieurs personnes qui passaient au nombre de trente-
deux. La détonation est entendue de tout Paris. Une
bande de roue de la charrette est jetée par dessus les
toits, dans la cour du second consul Cambacérès.
« Madame Bonaparte qui suivait de près son mari
SALLE DE LA RUE DE RICHELIEU. 193
était avec sa Hlle et madame Murât dans sa voiture,
sur la place du Carrousel, quand le coup est parti. Ses
chevaux effrayés s'arrêtèrent ; mais elle ordonna
aussitôt de poursuivre.
« Bonaparte était dans sa voiture avec les généraux
Lannes et Bessières, et son aide de camp Lauriston. Il
a continué son chemin et a assisté à l'oratorio, où
il resta avec sa famille jusqu'à ce que la toile fût
haissée. »
A la suite de cet événement dix hommes et six
femmes furent appelés à comparaître devant la justice
criminelle. Mais la plupart étaient contumax. Le jury v
après trente heures de délibération déclara coupables
l'ancien chef de chouans Jean-François, « dit Corbon,
dit le Petit-François, dit Constant ; » et Pierre Robi-
naut Saint-Régent « dit Pierrot, dit Soyer, dit Sol-
lier, dit Pierre Martin. » Ces deux principaux accusés
furent condamnés à mort. Les autres n'encoururent
que des peines correctionnelles très-légères.
Les opéras joués sous le Consulat s'inspirent presque
tous de l'histoire grecque et romaine. A la seule
lecture de leurs titres mis en catalogue, on entend
sonner à son oreille la voix malplaisante d'un profes-
seur de seconda. Il semble aussi qu'on ait sous les
yeux le livret du Salon de peinture de l'an IX, alors
que David et ses acolytes ressuscitaient tous les héros
casqués de l'antiquité classique.
La terreur du pensum peut donc prendre à invcn-
194 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
torier celte liste de noms de dieux et de héros :
Hercule (musique de Fonteiielle) ; Praxitèle, ou la
Ceinture (de madame Devisme) ; Pygmalion (ballet
de Lefebvre) ; les lloraces (de Porta) ; Flaminius à
Corinthe (deR. Kreutzer, etNicolo Isouai d) ; Astyanax
(de Kreutzer) ; la Vallée de Tempe, ou le Retour de
Zéphire (ballet de Steibelt) ; Daphnis et Pandrose,
ou la Vengeance de V Amour (ballet de Méhul) ; Del-
phiset Mopsa (le dernier opéra de Grélry); Proserpine
(de Paisiello) ; Anacréon, ou V Amour fugitif (de Clié-
rubini).
La nomenclature est longue et fastidieuse; mais
c'est ce que nous voulions démontrer.
Le lecteur a dû remarquer aussi que des musiciens
nouveaux ont forcé les portes du théâtre. Apparem-
ment ils s'étaient appliqué ce principe de 1789, que
tous les Français sont admissibles aux emplois publics,
ef, ils avaient fini, en effet, par se faire presque tous
admettre à l'emploi de compositeurs d'opéra.
C'est qu'aussi l'Opéra n'avait pu traverser la Révo-
lution sans en retenir quelque chose. 11 s'était démo-
cratisé dans la plus généreuse acception du mot; il
s'était fait accessible à tous. Son histoire ne p'orte-t-
elle pas d'ailleurs à tous les chapitres l'empreinte des
mœurs politiques du temps? Le solennel et omnipo-
tent Lulli imite à faire peur son maître Louis XIV.
Puis vient une espèce d'interrègne, rempli par Campra,
dont l'autorité incertaine représente assez bien le pou-
SALLE DE LA RUE DE RICHELIEU. 195
voir par procuration du Régent. Rameau qui domine en-
suitel'Opéra avec sa musique coquette et sensuelle, est
un Louis XY lyrique. Plus tard, au déclin du siècle,
Gluck et Piccini, par leur antagonisme, sont les sym-
boles vivants de l'esprit de discussion qui alors agitait
tputes les têtes. Enfin, pendant la Révolution, à
l'heure du grand renouvellement social, l'Opéra, sans
fierté, accepte sa musique de toutes mains.
Mais au répertoire païen que rtous venons de dres-
ser, il faut encore joindre des œuvres d'un autre carac-
tère. Par exemple là Dansomanie (1800), ballet très-
amusant de Gardel et Méhul, dans lequel la valse fut
dansée pour la première fois sur le théâtre. (La valse,
ce tourbillon diabolique dont un auteur a dit : « Celui
qui l'inventa n'était pas marié ! )>)Un autre ballet, les
Noces de Gamache, de Milon et Lefebvre, fit égale-
ment fureur sous le Consulat.
Ce fut le 23 août 1801 que la Flûte enchantée^ dû
Mozart, fut exécutée pour la première fois à l'Opéra.
Mais Morel et Lachnith commirent toutes les profana-
tions dans l'édition qu'ils en donnèrent. Ils suppri-
mèrent plusieurs morceaux, changèrent l'ordre de
ceux qu'ils voulurent bien conserver ; ajoutèrent des
pages symphoniques empruntées à Haydn ; et comme
s'ils avaient eu honte de toutes ces mutilations, ils
substituèrent au titre consacré de l'œuvre celui des
Mystères cVIsis.
Notons aussi le Pavillon du Calife, opéra mal
196 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
accueilli du public, mais qui présente cependant cela
d'intéressant qu'il est le seul ouvrage que Dalayrac
parvint à faire représenter sur le Théâtre de la Répu-
blique-et-des-Arts.
Si maintenant nous jetons les yeux sur le tableau
du personnel de l'Opéra à cette époque, nous retrou-
vons le très-actif et très-turbulent directeur Devismes,
que nous avons perdu de vue depViis 1 780, et qui
avait repris le pouvoir aux dernières heures du Direc-
toire. Il fut maintenu en fonction par Bonaparte jus-
qu'à la fin de l'finnée 1800, alors que, accusé de mal-
versations, il céda la place à Tex-conventionnel Bonnet
de Treiches.
Pendant ce second et court séjoijr à l'Opéra, Devis-
mes trouva encore le moyen de faire parler de lui. Les
spectacles ouvraient alors à six heures du soir, il voulut
que pendant l'été le. sien ne commençât qu'à neuf
heures. Ce n'était pas trop mal pensé ; mais une lettre
qu'il écrivit aux journaux mit tous les rieurs contre
lui. Il y désignait l'été par cette périphrase : « la
saison oii le soleil manifeste sa puissance et où Flore
étale sa brillante parure en répandant dans les airs
ses parfums les plus doux » ; il prétendait qu'avant de
s'enfermer dans une salle de spectacle , l'homme
devait « attendre que la nuit ait voilé de ses ombres les
richesses de Pan. » En n'ouvrant le Théâtre-des-Arts
qu'à neuf heures du soir, disait-il encore, « il donne-
rait le temps aux citoyens et aux artistes de dîner à
SALLE DE LA RUE DE RICHELIEU. Ï97
leur aise avec leur société, de se rendre aux prome-
nades et dans les jardins, d'y admirer ce sexe enchan-
teur dont les grâces et l'élégante toilette en augmen-
tent l'ornement; » enfin l'Opéra ne devait « com-
mencer son spectacle que lorsque la nalure aurait
formé le sien ! »
Devismes est, comme on le \oit, un des ancêtres du
solennel et amphigourique Prudhomme. Sa lettre fut
mise en chanson ; et le rideau de l'Opéra continua de
se lever à six heures jusqu'au 20 septembre 1805.
C'est à partir de cette date seulement, que l'usage
s'étabht de commencer la représentation à sept heures.
L'époque du Consulat vit briller à l'Opéra deux
danseuses qui sont restées célèbres pour leur beauté
et leur talent : mesdemoiselles Bigottini et Clotilde
Mafleuroy.,
Mademoiselle Bigottini était fille d'un Arlequin qui
avait eu son moment de célébrité à la Comédie-Ita-
lienne, vingt ans auparavant. Elle avait débuté au
théâtre d'Audinot et de là elle était passée à l'Opéra,
où elle se fit applaudir jusqu'en 1825.
Clotilde Mafleuroy, outre son talent qui lui assurait
la première place dans la troupe dansante, fut encore
une des plus belles femmes qui aient jamais passé
devant la rampe d'un théâtre. Castil-Blaze ne nous
dit pas le chiffre de ses appointements, mais il paraît
trcs-renseigné sur les sommes importantes qu'elle
recevait de ses adorateurs. Il parle d'un prince Pina-
198 LES TREIZE SALLES DE L'UPEM.
telli, de qui elle acceptait 100,000 francs par mois ;
d'un amiral Mazaredo, Espagnol, qui lui faisait agréer
400,000 francs de rente; et (c'est le plus joli) « d'un
banquier français qui payait cent mille francs par an
le bonheur de s'asseoir à côté d'elle pendant ses repas,
et qui s'y contentait de la dévorer des yeux. » La belle
Glolilde avait aussi à ses pieds Boïeldieu. Le futur
auteur de la Dame blanche lui fit encore le plus beau
cadeau en lui donnant son nom, qui était celui d'un
honnête homme et d'un artiste de talent.
Le corps de ballet de l'Opéra fit aussi dans le même
temps deux recrues importantes ; Armand Vestris,
fds et petit-fils des célèbres danseurs dont nous avons
dit les prouesses ; puis Taglioni, le père de la très-
aérienne sylphide de 1830.
Une ballerine de second ordre, Louise Chameroy,
meurt en 1802. Le curé deSaint-Roch refuse de rece-
voir son corps dans son église, et de lui donner la
sépulture religieuse. Mais l'archevêque de Paris con-
damna monsieur le curé à une retraite de trois mois,
« afin, dit le Moniteur, que rappelé à ses devoirs par
la méditation, il pût se souvenir que Jésus-Christ com-
mande de prier même pour ses ennemis. » Les chan-
teurs et les danseurs de l'Opéra n'étaient d'ailleurs
pas les ennemis de l'Eglise; par privilège spécial,
l'excommunication qui frappait tous les autres comé*
diens ne les atteignait pas. Ce fut le desservant des
Filles-Saint-Thomas qui enterra la pauvre fille d'O-
SALLE DE LA RUE DE RICHELIEU. d99
péra ; et par son intervention chrétienne il mit fin
au tapage qu'avait fait cette affaire.
La troupe chantante possédait toujours sous le Con-
sulat les interprètes des sans-culottides de la Terreur :
Lays, Lainez, Chéron, Adrien, mademoiselle Mail-
lard, etc.. Mais elle s'enrichit de madame Branchu,
qui brilla au premier rang des cantatrices dramatiques
jusqu'en 1826; de Derivis, élève du Conservatoire,
une des plus puissantes voix de basse qui aient retenti
à rOpéra ; de Louis Nourrit, dont la gloire s'absorba
plus tard dans celle de son fils; enfin, de Villoteau
qui, après avoir fait la campagne d'Egypte en qualité
d'archéologue, ne dédaigna pas de chanter le rôle de
Panurge dans l'opéra de Grétry. On peut encore
aujourd'hui apprécier le mérite du savant, sinon le
talent du chanteur : les travaux de Villoteau font partie
de la Description de V Egypte^ ouvrage qui fut publié
aux frais du gouvernement français.
Il entrait dans la politique du premier (pour ne pas
dire du seul) Consul que le spectacle de l'Opéra fût
très-brillant, et devint en quelque sorte l'indice d'une
prospérité renaissante des affaires. Aussi il le gratifia
d'une subvention de 600,000 francs, chiffre impor-
tant si l'on considère la valeur de l'argent à cette
époque. Par surcroît de faveur, il supprima aussi
l'abus des loges occupées gratis par les grands digni-
taires ; il voulut même payer la sienne, et il la fit
porler àson compte pour 15^000 francs. C'était encore
200 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
une centaine de mille livres de rentes qu'il faisait au
Théàtre-des-Arts. Il exigea cependant que tous les
décadi une loge fût réservée aux militaires qui étaient
revenus aveugles de la campagne d'Egypte.
Et lorsque Bonaparte fut devenu Napoléon, il voulut,
jaloux des procédés de Louis XIV, favoriser son théâtre
de prédilection en lui accordant des privilèges extraor-
dTnaires. Après avoir augmenté sa subvention de
150,000 francs, il signa le 8 juin 1806, un décret
portant ces clauses rigoureuses :
« L'Opéra pourra seul donner des ballets ayant les
caractères qui sont propres à ce théâtre et qui seront
délermincs par le ministre de l'intérieur.
« Il sera le seul théâtre qui pourra donner des bals
masqués. »
Ainsi les autres spectacles, tels que par exemple la
Porte-Saint-Martin, qui avait déjà une grande impor-
tance, étaient privés de donner en concurrence avec
l'Opéra des ballets mythologiques ou épiques. Par
contre, l'Opéra avait la permission d'empiéter sur
l'étroit domaine où ils devaient se tenir, et il pouvait
« donner des ballets représentant des scènes cham-
pêlres, ou des actions ordinaires de la vie. » Le mi-
nistre de l'intérieur en avait décidé ainsi.
Nouveau décret, le 25 avril 1807, donnant à l'Aca-
démie impériale de musique le privilège exclusif du
genre de pièces qu'elle exploitait (il faut se souvenir,
en effet, que le régime de la liberté des théâtres,
SALLE DE LA RUE DE RIGFIELIEU. 201
inauguré en 1 791 , était encore en vigueur : ) « L'Opéra
pourra sew/ représenter les pièces qui sont entière-
ment en musique, et les ballets du genre noble et
gracieux ; tels sont tous ceux dont les sujets ont été
puisés dans la mythologie et dans l'histoire, et dont
les principaux personnages sont des rois, ou des
héros. »
Ce n'était rien : Napoléon n'avait encore imité que
Louis XIV, le Mécène tyrannique de l'Opéra ; mais le
29 juillet 1807, il parodia Shahabaham dans ses ca-
prices les plus cruels. Il y avait alors à Paris trente-
quatre théâtres; l'empereur prit une plume, et d'un
trait il en supprima vingt-six^ sans indemnité, et en
ne leur donnant que quinze jours pour terminer leurs
exercices !
Ce n'est pas tout encore : le 15 août 1811, parut
un décret qui révolterait aujourd'hui la conscience
publique. Lisez :
a L'obligation à laquelle étaient assujettis (sous
l'ancien régime) les théâtres du second ordre, les petits
théâtres, tous les cabinets de curiosités, machines,
figures, animaux, toutes les joutes et les jt'ux, et en
général tous les spectacles de quelque genre qu'ils
lussent, tous ceux qui donnent des concerts dans notre
bonrie ville de Paris, de payer une redevance à notre
Académie de musique, est rétablie à compter du
1" septembre prochain. »
Il est vrai ([ue le Théâtre-Français et l'Opéra-Go-
202 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
— — — — . — .
mique n'avaient pas à souffrir de cette exaction lé-
gale. Mais les autres spectacles abandonnaient le
vingtième de leur recette. Les bals et les concerts,
étaient taxés un cinquième. Et l'Opéra-vatnpire ne se
montrait pas non plus dégoûté de vivre aux dépens
des bateleurs, des montreurs d'ours, des géantes de
la foire sur qui il prélevait par abonnement de misé-
rables redevances quotidiennes.
C'était inique et sordide 1 Cependant tous ces petits
sous mis en tas valaient à l'Opéra une somme annuelle
déplus de 500,000 francs qui, joints à 750,000 francs
de subvention, et à ses recettes ordinaires, lui faisaient
le plus beau total de rentes qu'il ait jamais encaissé.
Cette opulence tourna surtout au profit de la danse ;
car pendant les dix années qu'a duré le premier em-
pire, il a été donné dix-neuf ballets contre un nombre
seulement égal d'opéras. A aucune période de cette
histoire nous ne trouverions à relever de pareils chif-
fres. On peut constater sur le répertoire général de
l'Opéra, embrassant deux siècles et quinze ans, que
les pièces dansées ne sont aux pièces chaulées que dans
la proportion de 1 à 5.
La foule croyait alors à cet oiseau, qui depuis est
devenu si rare, et qu'on appelle un danseur. Il nous
serait malaisé aujourd'hui de nous figurer la passion
avec laquelle les amateurs de ballets de l'an XII pre-
naient fait et cause dans le tournoi auquel se livraient
Du port et Vestris. Bien des paroles animées ont été
SALLE DE LA RUE DE RICHELIEU.'^ 203
dites, et beaucoup de papier a été noirci pour ou contre
les deux champions qui « se disputaient les faveurs de
Torpsicliore. »
M. Berchoux a même pris texte de cette rivalité
pour rimer un poëme épique en six chants dans le
style pince-sans-rire du Lutrin de Boileau. Cette
Iliade au petit pied (c'est le cas de le dire) n'est plus
guère lisible aujourd'hui. Pourtant on en peut déta-
cher quelques vers qui en dépit, (TU peut-être à cause
de leurs boursouflures , peuvent nous fixer sur l'idée
qu'on se faisait alors d'un danseur :
Sa jambe s'élevait au niveau de sa tête ;
Ses bras développés essayaient les contours
Qu'inventa la tendresse au pays des annours.
Sa tête sur son col mollement balancée,
Abandonnée aux vents, et libre de pensées.
De son corps assoupli suivait les mouvements.
Ses mollets à grands coups se heurtaient en huit temps.
Et bientôt élançant une jambe intrépide,
Il décrivait un cercle élégant et rapide.
C'est de Vestris qu'il s'agit, de Vestris, qui dans la
fiction imaginée par le rimeur, est le protégé de Vénus.
Quant à Duport, il nous est présenté comme l'élève de
Terpsichore en personne. La muse de la danse daigne
lui donner « d'importantes leçons » :
Elle règle ses pas et ses positions;
Lui donne le secret de cette adresse extrême^
Qui semble élever l'homme au-dessus de lui-même,
204 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
Qui le fait triompher par un art enchanteur
Des lois de l'équihhre et de la pesanteur ;
QtH Irf rend des oiseaux l'émule et le modèle,
Qui le change en zéphyr, en sylphe, en hirondelle.
Ce fut dans Achille à Scyros, ballet de Gardel et de
Cherubini, et surtout dans V Hymen de Zéphire que le
talent de Duportfil sensation. Aussi, après sessuccès, les
partisans de Vestris redoublèrent de violence dans leurs
attaques contre le 'rival de leur idole. Quelques lignes
d'un mémoire que Duport se décida à publier pour sa
défense, vont nous donner le degré d'àpreté auquel la
querelle était montée.
« Il faut absolument que je parle. Avee les inten-
tions les plus pacifiques, je me vois obligé de faire la
guerre Au moment oïli je goûtais à l'ombre de To-
livier, les douceurs d'une sécurité parfaite, je suis as-
sailli tout à coup d'une grôle de libelles, d'injures et
de calomnies. Je pourrais, comme on dit, tendre l'au-
tre joue; mais malheureusement je suis Français^ et,
comme tel, j'ai l'humeur un peu belliqueuse; aussi
je reprends les armes. Assailli, bloqué, comme je le
suis de toute part, je ne puis me tirer d'affaire que par
une trouée, une sortie vigoureuse » Plus loin, il
fait le tableau de ses ennemis rangés en bataille :
« Leurs drapeaux, dit-il, ont pour légende d'un côté :
Désordre et calomnie ; de l'autre Guerre aux talents
naissants; ils sont armés de serpents (!) ; et portent
un énorme bouclier qui les couvre tout entiers, et sur
SALLE DE LA RUE DE l'.ICHELlEU. 205
lequel est écrit : Anonyme. Cette armure n'est guère
française ! »
A côté de Vestris et de Duport brillaient d'un éclat
plus discret Deshayes, Saint- Amand, Montjoie, Goyon,
Mérante, Albert, etc..
Les chorégraphes chargés d'inventer et de régler les
ballets, s'appelaient Pierre Gardel, Milon, Blache,
Aumer, etc..
Parmi les ballerines on distinguait, au premier rang,
mademoiselle Bigottini, dont nous avons déjà parlé, et
mademoiselle Gosselin qui obtint le plus grand succès
dès ses débuts dans la Caravane.
Mais les danseuses semblent avoir eu moins d'action
sur le public que les danseurs. Que voulez-vous? en
ces temps de guerre, les femmes étaient en majorité
pour applaudir dans les salles de spectacle.
Les dix-neuf ballets et intermèdes chorégraphiques
dansés sous l'empire ne sauraient tous fixer noire at-
tention Mais il en est plusieurs qui présentent des
particularités dignes de remarque :
AusterlUz d'Esmenard, Gardel etSteibelt, fut donné
en février 1806, pour fêter le retour de Napoléon
vainqueur. L'Opéra ne se faisait faute de glorilier de
temps à autre son bienfaiteur; et c'était d'ailleurs la
seule politique qui lui fût permise par la censure. 11
représenta encore dans le même esprit : l'Inaugura-
;tion du temple de la Victoire ^ de Baour-Lormian,
^lesueur et Persuis (1807) ; la Fête de Mars de Gar-
12
2UG LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
del et Kreutzer (1809) ; le Triomphe du mois de mars
ou le Berceau d' Achille improsïsé en 1811 par Dupaly
et Kreutzer pour fêter la naissance du roi de Rome.
La liste s'arrête là. L'Opéra avait été plus républi-
cain pour rien, qu'il ne se montra impérialiste pour
un million de rente. *
Parmi les autres ballets de la même époque on
peut noter : Une demi-heure de caprice, ou Zenon et
Melzy, qui n'est curieux que par son titre aujour-
d'hui inimprimable sur l'aftiche de l'Opéra ; Figaro
qui était la traduction mimée du Barbier de Séville
de Beaumarchais ; Paul et Virginie qui fut joué avec
succès pendant plus de vingt ans ; Alexandre chez
Apelle dans lequel le hauboïste Vogt fit entendre pour
la première fois un solo de cor anglais ; Persée et An-
droynède dont la musique, fort applaudie, était de
Méhul ; VEnlèvement des Sabines dont la partition
était signée de Henri Montan Berton, qui y avait inter-
calé de notables fragments de son opéra-comique
Mqntano et Stéphanie; Nina ou la Folle par amour,
imitation de l'opéra de Dalayrac, etc..
Quant au répertoire chantant de l'empire, il avait
été inauguré le 10 juillet 1804 par un opéra en cinq
actes qui eut un grand retentissement : Ossian ou les
Bardes, poëme de Dercy et Deschamps , musique de
Lesueur.
Après avoir été, sous Louis XVI, maître de clia])cllc
à Amiens^ à Séez, à Dijon, au Mans, à Tours^ et avon^
SALLE DE LA RUE DE RICHELIEU. 207
occupé le même poste à l'église Notre-Dame de Paris,
Lesueur avait compté parmi les compositeurs les plus
inspirés des chants révolutionnaires. Puis il s'était jeté
au théâtre et avait fait représenter la Caverne à l'O-
péra-Comique sous la Terreur. Lorsqu'il donna les
Bardes à l'Opéra, il était en pleine faveur auprès de
Napoléon qui. Pavait nommé maître de chapelle des
Tuileries, en remplacement de Pàisiello.
Les Bardes chantés par Lays, Layné, Cheron, Adrien
et Madame Armand obtinrent un succès mémorable.
Le livret y contribua grandement, car il était au goût de
l'époque. Les chants d'Ossian, récemment traduits par
Letourneur, avaient, en effet, allumé Penthousiasme
de tous les artistes ; les peintres , les littérateurs, les
musiciens, s'étaient abattus sur cette poésie gaélique
qui leur montrait la route de mondes nouveaux où ils
étaient sûrs de ne rencontrer ni les fastidieux héros de
Pantiquité, ni les divinités de l'Olympe démodé.
La musique de Lesueur, plutôt sereine que passion-
née, mais affectant une couleur archaïque très-voulue
et très-obtenue, parut nouvelle en tant que musique
théâtrale. L'empereur, à l'aurore de sa puissance, ren-
chérit encore sur la faveur dont jouissait l'opéra des
Bardes auprès du public ; il donna à l'auteur une ta-
batière en or sur laquelle on lisait : « l'empereur des
Français à l'auteur des Bardes. »
Ce qu'on ne saurait se figurer aujourd'hui, ce sont
les cris d'admiration que suscita une phrase si simple
208 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
parmi les courtisans des Tuileries. Ils trouvaient quel-
que chose d'antique, de sparliate dans la lédaclion
pourtant bien innocente de cette dédicace. Peut-ôlre
aussi les mots n'ont-ils pas le même sens écrits sur
le papier, ou burinés dans l'or fin?
Cependant Lesueur semble avoir conservé au milieu
des honneurs, une certaine fierté d'amo qui n'était
point commune en ce temps d'obéissance passive.
Ayant écrit un mémoire où il proposait diverses amé-
liorations dans le régime du Conservatoire et de l'O-
péra, il en adressa à Napoléon un exemplaire accom-
pagné de la lettre qu'on va lire (et qui ct^t d'ailleurs
un échantillon de la langue des « mirliflors ») :
« Le plus grand des hommes,
« Me permettras-tu de te dérober quelques minutes
du temps que tu emploies au bonheur du monde? Ce
n'est pas devant toi que je m'abaisserai à échanger les
sentiments d'honneur et d'indépendance contre l'art
mensonger des courtisans. Fais-toi lire les réclam<i-
tions que, par ma faible voix, l'art des Grîices et d'Or-
phéa te présente. Terpandre et Timothée en discou-
raient avec Alexandre; le héros les écoutait avec in-
térêt.
« H leur fit droit. Tu me le dois. Je l'attends de toi.
(( Salut et respect. »
Le peintre David qui assistait à la première rcpré-
SALLE DE LA RUE DE RICHELIEU. 209
seiitation des Bardes écrivit le soir môme à Lesueur
ce billet qui efst de la même encre :
« Quand mon pinceau commencera à se geler, mon
ame à se glacer, j'irai réchauffer l'un et l'autre aux
sons louchants de votre lyre. »
Ce fut dans les Bardes qu'on entendit le tam-
tam pour la première fois sur le théâtre. Il avait été
essayé quinze ans auparavant aux funérailles de Mi-
rabeau.
Une date à retenir : le 17 septembre 1805, première
représentation de Don Juan, si toutefois on peut encore
laisser ce titre glorieux à la macédoine nauséabonde
que les arrangeurs firent du chef-d'œuvre de Mozart.
Rien ne fut respecté par ces messieurs qui s'appelaient
Tluiring, Baillot et Chrétien Kalkbrenner. Ils désarti-
culèrent les scènes, changèrent l'ordre et le ton des
morceaux, retouchèrent l'orchestre, supprimèrent
plusieurs pages de l'œuvre, et en ajoutèrent d'autres
de leur cru. Pour ne citer qu'un trait de ces fous dan-
gereux, ils avaient fait chanter le trio des masques par
trois voix de basse !
Don Juan n'en obtint pas moins un succès Iiono-
rable. Les rôles étaient ainsi distribués : Don Juan,
Roland; Leporello, Ilubry; Alphonse, Laforet; le
Commandeur, Bertin; Mazetto, Derivis; Anna, made-
moiselle Pelet; Zerline, madame Ferrières; Elvire,
mademoiselle Armand!
L'année suivante, Nephtali ou les Ammonites,
12.
210 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
opéra en trois actes, était signé de Blangini, le plus
célèbre compositeur de romances qui fût alors.
Le Triomphe de Trajan a beaucoup marqué dans
le répertoire du temps. Mais cet opéra en Irois-actes
doit être considéré comme une longue cantate à la
louange de Napoléon que les auteurs avaient déguisé
en empereur romain pour éviter ce qu'il y aurait eu
de trop cru dans leurs adulations. On n'avait jamais
vu tant de cbevaux ni tant de figurants sur les plan-
ches de l'Opéra. La mise en scène fut évaluée à
170,000 fr. représentant au moins le double de notre
monnaie, soit 340,000 fr. Pour bien se rendre
compte de ce que vaut un tel chiffre, il n'est pas inu-
tile de révéler que Rohert-le-Diable -n'a coûté à
monter que 43,000 fr. ; la Juive, 44,000 ; Ilamlet,
\00,000; Faust, 118,000.
Les vers du Triomphe de Trajan avaient été ri m es
par le correct et froid M. Esmenard; la musique était
de Lesueur et de son élève et protégé Persuis. Il, n'est
resté de cet opéra qu'une marche militaire; et encore
est-il sûr qu'elle soit restée ?
Ce Persuis a joué dans la musique à peu près le
même personnage que Morel dans la poésie drama-
tique. « Morel ! Persuis ! (s'écrie Castil-Blaze dans une
colère comme il lui en prend !) quel attelage ! que de
fois notre Opéra a servi de pâture aux imbéciles favo-
risés ! » Ce qui est certain , c'est que Persuis a, de
son temps, tenu beaucoup de place. Il a mis notam-
SALLE DE L\ RUE DE PJCllELILU. 211
ment son nom sur la couverture de neuf partitions
exécutées dans un laps de dix ans. Demandait-on un
chef d'orchestre? Persuis était là; avait -on besoin
d'un professeur au Conservatoire ou d'un directeur
pour l'Opéra? on prenait Persuis, et toujours Persuis;
car il appartenait à cette si vivace espèce d* artistes
qui sont médiocres en tout, excepté dans l'art de se
ren(h'e nécessaires.
Mais la maîtresse-œuvre du répertoire de l'empire,
la seule qui soit venue jusqu'à nous, et la plus glo-
rieuse de celles qui ont précédé la révolution rossi-
nienne, c'est la Vestale de M. de Jouy et Spontini.
La vie deSponlini présente un cas psychologique
remarquable. On peut dire que la route que suivit
son génie représente exactement une échelle double.
L'auteur de la Vestale^ né dans les Etats romains, en
1774, débute par faire jouer dans son pays une dou-
zaine d'opéras d'un mérite très-inférieur. Il arrive à
Paris, et voilà que peu à peu l'inspiration lui vient.
Il grandit ; il s'élève jusqu'aux conceptions les plus
hautes dans la Vestale et dans Fernand Cortez. Puis
après la demi-chute à'Olympie^ on sent que ses idées
s'obscurcissent, et qu'il lui faut descendre du som-
met glorieux où il avait touché. Alors il se retire à
Berlin, où il devient le surintendant de la musique
du roi. Là on le met au régime des cantates et des
ballets de cour. En vain, il essaye dans divers opéras,
entre autres dans Nurmahal, de retrouver les grandes
212 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
inspirations de la Vestale. La veine niélodique était
épuisée en lui, et il était redescendu jusqu'au niveau
d'oii il était parti.
La Vestale, donnée à Paris le 15 décembre 1807,
n'arriva aux honneurs de la représenlation qu'après
avoir sul^i bien des traverses. D'abord refusée comme
inchantable, par le jury de l'Opéra, elle fut imposée
par l'impératrice Joséphine; encore fallut-il, pour
que cette protection souveraine eût son effet, que
la musique de Spontini subît les retouches de l'iné-
vitable Persuis. Nous ne saurions dire si ces remanie-
ments tournèrent au bien de la chose ; mais on peut
juger de leur importance, sinon de leur nécessité, par
le mémoire du copiste, qui s'éleva à 10,000 fr.
La Vestale^ chantée avec une ampleur si magistrale
par madame Branchu, obtint un succès éclatant. La
marche du supplice, et surtout le finale foudroyant
du second acte, soulevèrent un enthousiasme indes-
crîptiT3le.
Deux prix décennaux de 10,000' fr. chacun furent
accordés aux auteurs de la Vestale. M. de Jouy, le
librettiste, dans l'impossibilité où il était de contenir
sa joie, lui donna libre cours en faisant jouer aii Vau-
deville une parodie de son œuvre. Cette gaminerie
passa pour très-spirituelle.
Spontini séjourna en Prusse de 1820 à 1840. Il
revint alors à Paris reprendre son fauteuil à l'Institut.
Puis, en 1850, il se retira à Majolati, son village natal,
SALLE DE U RUE DE RICHELIEU. 213
OÙ il mourut l'année suivante. Il avait épousé la fille
du facteur de pianos Erard.
L'Opéra venait de faire de gros bénéfices ; il était
riche ; il voulut donc s'offrir le luxe d'un mobilier
neuf. Sa salle fut fermée du 16 août au 15 septembre
1 808 et livrée aux ouvriers. Mais, si vous le permettez,
nous allons donner la parole au rédacteur du Courrier
de VEiirope et des spectacles ; il a vu ce qu'il raconte,
et il le sait mieux que nous.-
« Depuis longtemps, dit-il, la salle de l'Opéra avait
besoin" d'être restaurée. Les sombres vapeurs des
gouffres infernaux avaient imprimé partout des traces
qui avaient altéré la fraîcheur des ornements.
« L'administration a fait un appel au talent de
M. Delaunay, et en très-peu de temps le génie de l'ar-
chitecte a rendu au palais d'Ai'mide tout l'éclat dont
il brillait. Il l'a même embelli encore, et la salle de
l'Opéra offre aujourd'hui une magnificence digne du
premier théâtre de l'Europe.
L'artiste a doré tous les ornements sur un fond
blanc, ce qui produit un effet très-brillant.
« Le fond des loges est d'un demi-ton vert uni qui
tend à faire- ressortir davantage les spectateurs. La
voûte est ornée de caissons renfermant des couronnes,
des étoiles et des abeilles. Au centre est la tête d'Apollon
dont les rayons à jour forment un ventilateur ingé-
nieusement construit. On a peint sur la devanture des
premières loges les dieux et les déesses de la fable ; sur
214 LES TREIZE SALLLS DE L'OPERA.
celle des secondes, des candélabres liés avec des rin-
ceauxd'ornements; sur celle des troisièmes, des instru-
ments de musique.
« Mais un avantage réel c'est l'avancement des
quatrièmes loges à l'aplomb des troisièmes. Cet avan-
cement fait disparaître la forme désagréable et tortillée
de ces loges, et donne de plus un amphithéâtre des
quatrièmes très-commode.
« Les douze loges des entre-colonnes sont armées des
attributs impériaux. Sur quatre pendentifs, on voit
des Renommées qui accompagnent le génie des arts.
Les neuf Muses sont peintes dans l'arc-doubleau de
l'avant-scène.
« Tous ces ornements sont d'un bel effet. Ils flattent
l'œil et satisfont le goût. »
Le spectacle de réouverture se composa des Mystères
(Tlsis (autrement de Za Flûte enchantée) de Mozart.
En continuant notre route à travers le répertoire de
l'empire, nous trouvons encore la Mort d'Adam, trois
actes de Lesueur; et la Mort d'Abel^ trois actes de
Rodolphe Kreutzer sur un livret lugubre d'Hoffmann,
le très-plaisant auteur des Rendez-vous bourgeois.
Ces deux opéras funèbres se terminaient par une apo-
théose; de là une grosse querelle qui s'éleva sur la
question de savoir lequel des deux passerait le pre-
mier. La Mort d'Adam obtint la préférence. Degotti
avait peint les deux décors représentant le séjour des
bienheureux; et comme on lui en faisait compliment,
SALLE DE LA RUE DE P.ICIIELIEU. 215
il répondit avec une impertinence involontaire : « Re-
gardez bien mon paradis, et admirez-le : c'est le plus
beau que vous verrez jamais ! »
Jérusalem délivrée, long et lourd opéra de Persuis,
avait pour principal interprète le ténor Lavigne, qui
est connu des historiens de la musique pour être le
premier qui ait lancé un ut de poitrine.
Dans le Laboureur chinois (1815), madame Albert
llymm s'habille d'après les figurines des laques de
Pékin; c'est à partir de ce moment que la mode vient
pour les femmes de se coiffer « à la chinoise ».
Les Abencérages. de Chérubini, entre autres curio-
sités instrumentales, contenaient un solo de guitare.
Ce fut le signal d'une renaissance pour ce modeste
instrument, qui devint un meuble indispensable dans
tous les salons. Il y reprenait la place qu'il avait oc-
cupée du temps de Louis XI V et de son professeur
Corbetta,
Cet homme si rare,
Qui fit parler à sa guitare
Le vrai laniiça/Te des amours.
"n"D"
Napoléon, qui assistait à la première représenta-
tion des Abencérages, partait le lendemain ppur la
malheureuse campagne de 1815. On conviendra que
l'Opéra commençait à le bien mal servir en lui- faisant
ses adieux au son de la guitare.
Cependant, dès les premiers jours de 1814, la coali-
216 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
tion européenne, après avoir fait plier notre armée à
Leipsick, envahit la France. L'ennemi est en Cham-
pagne, et marche sur Paris. L'Opéra veut faire face
aux événements, ou les seconder, on ne peut le dire
au juste. Il donne, en effet, le 51 janvier, une pièce
de circonstance intitulée V Oriflamme^ et qui est un
chef-d'œuvre de duplicité. L'action imaginée par
Baour-Lormian et Etienne se passe aux temps obscurs
des Mérovingiens. Dans un déluge de mots creux, et
d'autant plus sonores, il y est question de patrie, de
valeur militaire, de drapeau français. Et les auteurs,
hommes prudents, s'y sont pris de telle sorte que leur
œuvre excite l'enthousiasme des libéraux, aussi bien
que des royalistes. Il y en avait pour tout le monde
dans cette pièce qui aurait dû s'appeler le. Faisceau
de Drapeaux^ et non VOriflamme.
Mais le coup était bien joué dans le sens des inté-
rêts du théâtre. Chacune des onze représentations de
VOriflamme lit 'tomber plus de 10,000 fr. dans la
caisse de l'Opéra.
La musique de cette pièce prétendue de circon-
stance était neutre aussi, et ne rappelait ni la Marseil-
laise, ni la chanson Vive Henri IV l Elle avait été
improvisée par Méhul, Berton, Paër et Kreutzer.
Le 1^' avril 1814, date peu glorieuse pour l'Opéra,
'empereur de Russie et le roi de Prusse, vainqueurs
de nos armes, assistent en grand gala à une représen-
tation de la Vestale. Lays, qui avait pris tant de part
SALLE DE LA RUE DE RICHELIEU. 217
à la Révolution, Lays, le curé voltairien de la Rosièy^e
républicaine^ est contraint de chanter Vive Henri IV !
devant les souverains étrangers.
Ce fut le 17 mai seulement (^ue Louis XVIII fit
son entrée à l'Opéra. On lui donna Œdipe à Colone
et un ballet laudatif intitulé le Retour des Lys.
Persuis , malgré les faveurs dont il avait joui sous
l'empire, avait composé la musique de ces entre-chats
royalistes. Du reste, ce fait de défection ne pouvait
être isolé au plus beau temps de l'ingratitude fran-
çaise. Les auteurs de la Vestale ne donnaient-ils pas
quelques semaines plus tard Pelage ou le Roi de la
Paix? C'était encore Lays, le baryton à tout faire,
qui représentait Pelage; autrement, pour le Français,
Louis XVIII.
Pendant les « Cent jours, » VÉpreuve villageoise
de Grétry fut mise en ballet par Persuis. L'Opéra re-
présenta aussi, mais sans succès, la Princesse de Ra-
bijlone, opéra en trois actes, de Kreutzer.
Deuxième chute de l'empire après Waterloo;
deuxième avènement de Louis XVIII. Persuis ne perd
pas de temps ; il s'abouche avec Berton et Kreutzer, et,
à eux trois, dans la chaleur renaissante de leurs sen-
timents royalistes, ils donnent, dès le 25 juillet, le
ballet de l'Heureux retour.
Le gouvernement de la Restauration, qui ne cher-
chait qu'à prouver ses résolutions pacifiques, ne
voulut point d'abord toucher à l'Opéra. Pour toute
218 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
réforme, il se contenta de lui donner le titre d'Aca-
démie royale de musique, ce qui d'ailleurs allait de
soi. Il ne destitua même pas son directeur, ainsi qu'il
était d'usage de le faire à chaque fois qu'un nouveau
maître de maison emménageait aut Tuileries.
Le directeur de l'Opéra était alors Fauteur drama-
tique Picard.
Pourtant, en 1816, on vit paraître un règlement
qui modifiait le tarif des droits d'auteur arrêté par
Napoléon. Il devait être dorénavant fixé ainsi : un ou-
vrage formant à lui seul le spectacle, 500 fr. à parta-
ger entre les auteurs pour chacune des quarante pre-
mières représentations ; 200 fr. pour toutes les repré-
sentations suivantes ; un opéra de plus petite dimen-
sion, 240 fr. pour les quarante premières représen-
tations, et 100 fr. pour les autres. Ces chiffres ont
été maintenus jusqu'en 1860.
C'était un progrès manifeste sur les tarifs d'autre-
fois. Du reste, il est à l'honneur de notre siècle d'avoir
rémunéré le travail des artistes d'une façon à peu près
décente. Car aujourd'hui on peut dire que les temps
sont loin oii Corneille se plaignait d'être plus affamé
d'argent que de gloire ; où mademoiselle Luzy s'écriait :
(( Eh quoi ! n'y aurait-il pas moyen de se passer de
CCS coquins d'auteurs? » ; où Camerani prétendait que
« tant qu'il y aura des auteurs, le théâtre ne pourra
prospérer ! » Ce n'est donc qu'à une époque relative-
ment récente que les poètes et les musiciens drama-
SALLE DE LA RUE DE RICHELIEU. 219
tiques, comme cause première et sine qua non de la
recette des théâtres, eurent droit à en toucher une
part équitable.
Cependant le tarif que nous venons de donner est
encore bien mesquin ! A-t-on fait ce calcul ? s'est-on
demandé à combien, sur ce pied, pouvaient se mon-
ter les honoraires d'un musicien tel que Meyerbeer
pour avoir fait les Huguenots ?
C'est aller un peu vite que de parler de Meyerbeer
au point où en sont nos récits ; mais nous prenons un
exemple connu de tous pour qu'il n'en soit que plus
frappant.
Sous le régime du règlement de 1816, les Hugue-
nots ont été joués environ 540 fois.
Le musicien, partageant avec le poëtc, a touché d'a-
bord quarante fois '250 fr. pour les quarante premiè-
res représentations. Soit 10,000 fr.
Puis, pour les trois cents suivantes, à 100 fr. l'une,
il a reçu 50,000 fr.
Au total : 40,000 fr.
Ce qui pour les vingt-quatre ans écoulés depuis la
première représentation des Huguenots, jusqu'en
1860, donne à Meyerbeer une somme annuelle de...
seize cents francs environ !
Ce sont à peu près les appoint*ements du contrôleur.
Ainsi voilà deux hommes : l'un qui vous enchante
et vous transporte hors de vous-même par la magie de
ses inspirations; l'autre dont l'emploi, évidemment
220 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
inférieur, consiste à déchirer le coin de votre coupon.
Ces deux hommes reçoivent cependant le même argent
au bout de l'année!
Mais hâlons-nous de dire qu'il n'en est plus ainsi
aujourd'hui, et que, depuis 1816, le tarif des droits
d'auteur a été modifié deux fois dans le sens libéral.
A partir de 1860 il fut porté à 500 fr. pour toutes
les représentations; et aujourd'hui il est proportion-
nel à la recette.
La Restauration avait pourtant le culte des vieilles
coutumes; elle n'en changea pas moins les jours de
représentation de l'Opéra qui, de temps immémorial,
étaient le mardi, le vendredi et le dimanche. Les en-
treprises de bals publics, tels que Tivoli, avaient, on
effet, porté plainte auprès du pouvoir contre les di-
manches de l'Opéra qui étaient pour elles une concur-
rence ruineuse. On fit droit à leur requête ; et, à com-
mencer du 5 mai 1817, l'Académie royale de musique
ouvrit ses portes les lundi, mercredi et vendredi ;
usage qui s'est conservé jusqu'à aujourd'hui.
Mais voilà qu'il nous faut traverser des temps de
pénurie musicale.
Pendant dix ans, c''est-à-dire jusqu'à la venue de
Rossini, l'Opéra donnera des signes de décadence. Il
tombera dans la mièvrerie, dans les petits amusements;
il se fera mesquin pour être coquet; il aura renoncé
à ses hautes visées d'autrefois, et il délaissera la tra-
gédie-lyrique, lui préférant les pièces de demi-carac-
SALLE DE LA RUE DE RICHELIEU. 221
tère appartenant au genre champêtre et mythologique.
En quoi il sera d'ailleurs un bon commerçant ayant
souci de vendre à sa clientèle une marchandise à son
goût. La société d'alors avait, en effet, les nerfs fati-
gués par les vingt-cinq ans de guerre qu'elle venait de
traverser; et elle ne demandait plus d'émotions au
théâtre, mais des distractions.
Peut-être est-ce en raison de cet état de l'esprit pu-
blic qu^ Olympie de Spontini, tentative isolée dans le
genre épique, fut si mal accueillie. Le succès était au
Rossignol de Lebrun, qui n'était qu'un long air va-
rié de flûte écrit pour mettre en lumière le talent de
Tulou. Aussi ce rossignol a gazouillé plus de cent cin-
quante fois à rOpéra.
A côté de Lebrun, il y avait Catel et Reicha, deux
éminents harmonistes dont les œuvres didactiques sont
encore en honneur au Conservatoire, mais qui n'é-
taient que de médiocres compositeurs au regard de
l'invention mélodique. Catel qui avait donné une assez
pâle Semiramis sous l'empire , fit représenter, mais
sans succès, un opéra-féerie intitulé Zirphile et Fleur
de Mijrthe ou Cent ans en un jour. Quant à Reicha,
l'Opéra joua de lui Natalie ou la Famille russe, par-
tition aux mélodies gelées que madame Rranchu et
mademoiselle Grassari essayèrent en vain de faire
réussir.
Berton s'efforçait aussi de se faire sa place à l'O-
péra, en donnant Roger de Sicile ou le Roi trouba-
222 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
doiir. Mais la postérité ne lui a tenu compte que
de ses opéras-comiques qui ont une valeur musicale
réelle, encore qu'ils soient écrits dans des formes au-
jourd'hui démodées.
Scheitzolieffer débuta dans le même temps par le
ballet de Proserpine. C'était un artiste de valeur, et
qui aurait pu se faire une grande situation si on ne
l'avait injustement confiné dans le ballet. Il devait,
il est vrai, attacher plus tard son nom à la Sylphide,
qui est un des modèles de la féerie dansée. Mais ce
nom difficile à prononcer pour des lèvres françaises
fut peut-être un obstacle à la réputation qu'il mé-
ritait. Le porte-voix de la Renommée ne laisse pas-
ser que les syllabes harmonieuses. Le pauvre artiste
s'en aperçut, mais trop tard pour prendre un pseudo-
nyme plus humain. Alors il se railla lui-même sur son
nom cacophonique; les curieux ont conservé des car-
tes de visite de lui sur lesquelles on lit : « Scheitzo-
heffer, » suivi de cette parenthèse ironique : ( « Lisez
Bertrand »).
Que dire deLefebvre, de Gourgault, d'Aimon? Nous
avouons sans effort que nous ignorions leurs noms il
y a un quart d'heure. La faute en est peut-être à nous;
dans tous les cas le lecteur n'est peut-être pas très-
renseigné non plus sur les Sauvages de la mer du
Sud, ballet de Lefebvre, ou sur les Fiancés de Ca-
serte, autre ballet de Gourgault.
Persuis, aussi, était toujours là, habile à saisir l'oc-
SALLE DE LA RUE DE RICHELIEU. 223
casion de se montrer. C'est ainsi qu'il se glissa dans
la collaboration de Berton, Spontini et Kreutzer pour
mettre en musique les Dieux Rivaux ou les Fêtes de
Cythère, opéra-ballet de Briffaut et Dieulafoy.
On croirait sur l'énoncé de ce titre avoir affaire à une
pièce mythologique. En effet, on y entendait chanter
Jupiter, Apollon, Mars, Bacchus, l'Amour, etc. Mais ma-
dame Branchu y était chargée du rôle de la France,
personnage qui semble Un audacieux anachronisme
par sa présence au milieu dé la séquelle olympienne.
C'est qu'au fond il n'était question que du duc de
Berri et de la princesse Caroline de Naples, dont il
s'agissait de fêter le mariage (17 mai 1816).
A la même date une chanson en manière d'épitha-
lame, courait Paris. Elle était rimée sur l'air connu
la Victoire est à nous ; et le refrain disait :
Bourbon | ^^.^^
Rime a bon ; j ^ '
Caroline et d'Berri
Riment à couple chéri !
C'est un contemporain de ces platitudes qui nous
les a communiquées sans nous dire si la chanson était
tirée des Dieux Bivaux ou les Fêtes de Cythère. Tout
est possible, et il arrive tous les malheurs aux libret-
tistes qui fabriquent des cantates de circonstance. Le
temps les presse, et ils n'ont jamais le loisir de biffer
les bourdes qui leur échappent.
224 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
Par exemple la politique n'a pas toujours été aussi
funestp aux musiciens. Paër arrangea en variations
pour l'orchestre l'air Vive Henri IV, et ce morceau
disposé avec infiniment d'adresse et de goût servit à
toutes les fêtes officielles de la Restauration.
L'Opéra reprit aussi dans le même temps les Da-
naïdes de Salieri, avec Lainez, Derivis et madame
Branchu pour interprètes. Ce fut^à cette occasion que
Désaugiers donna à la PortC-Saint-Martin sa parodie
des Petites Danaïdes. Grâce à Potier et aussi à un dé-
ploiement inusité de mise en scène, la caricature eut
plus de succès que l'original ; elle fut représentée plus
de cinq cents fois, et on la jouait encore quand de-
puis longtemps la foule avait oublié jusqu'au nom de
Salieri. Singulier caprice de Thaiie!
Mais deux œuvres dominent cette époque où l'Opéra
folâtrait et faisait le plaisant en attendant que le pre-
mier musicien de génie qui passerait par chez lui vou-
lût bien renouveler son répertoire tragique. Nous vou-
lons parler de deux ballets, mais qui eurent tant de
succès, et qui furent à ce point des événenients qu'on
peut dire qu'ils forment un chapitre de l'histoire du
règne do Louis XVIII. L'un a nom Flore et Zéphire
et l'autre est intitulé le Carnaval de Venise.
Flore et Zéphire est de tous les ballets celui qui a
été représenté le plus grand nombre de fois. L'Opéra
avait pourtant commencé par le refuser à Didelot et
à Venua, ses auteurs; et s'il avait fini par consentir à
SALLE DE LA RUE DE RICHELIEU. 225
le monter, c'est que Didelot avait avancé de sa poche
les 10,000 fr. que devait coûter son outillage.
Duport et sa sœur, toujours en faveur auprès du
public, dansaient les rôles de Zéphire et de Flore. Ce
fut dans ce ballet qu'on vit pour la première fois à
l'Opéra des acteurs en chair et en os être enlevés jus-
qu'aux frises par le moyen de fils invisibles. Ce truc
ne fut pas sans effet sur le succès de la pièce. Mais il
n'était pas absolument nouveau. L'abbé de Laporte
raconte même qu'on avait vu un « vol » autrement
hardi en 1746 à l'Opéra-Comique de la foire. « Au
milieu d'une scène du Prince de Salerne^ dit-il, le
Docteur se saisissait d'Arlequin pour le faire conduire
en prison ; mais celui-ci, qui, dans la pièce, a tous les
pouvoirs d'un magicien, l'enlevait du théâtre et dis-
paraissait avec lui par une trappe fabriquée au-dessus
du parterre pour donner de l'air à la salle. »
Les décorations de Floî^e et Zéphire étaient d'un
jeune débutant du nom de Ciceri, dont la réputation
commençait à donner du souci au vieux Degotti. De
fait, Ciceri a été l'initiateur de l'école moderne du
décor de théâtre qui se distingue de l'ancienne par
plus de liberté dans la conception des sujets, et un
gentiment plus vif des effets pittoresques. Sa tradi-
tion s'est conservée jusqu'à nous sur les prestigieuses
toiles des Gambon, des Noiau, des Rubé, des Desple-
chin, des Lavastre, des Chaperon, des Sechan, des
Chcrct, etc.
15.
226 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
Le Carnaval de Venise ou la Constance à V épreuve
suivit de près. La chorégraphie en avait été réglée
par Milon et la musique était de Persuis et de Kreutzer.
Albert et madame Bigottini en interprétaient les prin-
cipaux rôles. Tout le monde connaît l'air dit du a Car-
naval de Venise, » et qui, depuis cinquante ans, est
le prétexte de tant de tours de force exécutés sur la
chanterelle considérée comme corde roide. Cette can-
tilènc n'a pris le nom sous lequel elle est populaire
que depuis que Kreutzer l'introduisit dans la parti-
tion de son ballet. Elle datait de la fin du siècle der-
nier, et elle était intitulée alors « la Cifolella », du
nom de son auteur, Ciiblello.
Le dimanche gras, 15 février 1820, l'Opéra donnait
par extraordinaire : le Carnaval de Venise^ le Rossi-
rjnol et les Noces de Gamache. Le duc et la duchesse
de Berri assistaient à la représentation. Un public
nombreux était d'ailleurs accouru pour assister aux
débuts dans le rôle de Polichinelle d'un danseur
nommé Élie. La curiosité était vivement excitée, parce
que le bruit avait été répandu que Élie, remplaçant
Mérante et voulant le surpasser, avait étudié son rôle
chez Séraphin et en observant les mouvements de ses
pelits pantins de bois.
Élie obtint, en effet, le succès qu'il s'était promis.
Pourtant, vers le milieu du spectacle, la duchesse
de Berri se sentit fatiguée et voulut se retirer. Le
duc se leva avec elle pour l'accompagner jusqu'à sa
SALLE DE LA RUE DE RICHELIEU. 227
voiture. Mais , en traversant le vestibule , il sentit
qu'une main le saisissait par l'épaule, comme pour
l'arrêter dans sa marche ; et en même temps, la lame
d'un poignard lui traversait la poitrine. Il tomba
dans les bras de ses officiers et fut transporté dans une
salle basse de l'Opéra, où il mourut le lendemain
matin, en présence du roi et de toute sa famille.
Le public qui était dans la salle n'avait rien su de
ce qui s'était- passé, et était resté en place, se pâmant
de rire aux facéties de Don Quichotte et de Sancho
dans les Noces de Gamache.
Cependant, tous les théâtres de Paris furent fermés
pendant dix jours en signe de deuil. Mais le délai
expiré, l'Opéra reçut avis qu'on lui donnerait une au-
tre salle, et qu'il ne rentrerait jamais dans celle de la
rue de Richelieu. L'archevêque de Paris y avait porté
les sacrements au duc de Berri mourant, et le gou-
vernement voulait la faire démolir pour élever à sa
place une chapelle.
Un monument expiatoire a été, en effet, commencé.
Mais Louis-Philippe l'a jeté bas pour construire la
fontaine qu'on peut voir encore au milieu du square
Louvois.
Ainsi a disparu la salle de la rue de Richelieu, bâtie
par Victor Louis au frais de mademoiselle Montansier,
et où cent vingt-six opéras et ballets avaient vu la
lueur des quinquets, de 1794 à 1820.
Mais comme l'Opéra était plus que jamais indispen-
228 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
sable à la splendeur de Paris, il fut décidé qu'il s'in-
stallerait provisoirement au théâtre Favart, et qu'on
lui bâtirait une salle dans un terrain sis rue Le Pele-
tier.
Le ministère demanda à la Chambre un crédit de
1,800,000 fr. applicable à ces nouvelles constructions.
L'exposé des motifs du projet de loi fit valoir diverses
raisons pour rendre excusable la démolition du théâtre
Richeheu, qui était presque neuf et dont l'architec-
ture était remarquable.
« Il ne pouvait plus être permis, dit cette pièce
officielle, de rouvrir les jeux de la scène dans un lieu
qui rappelle de si tristes souvenirs. Nous sommes
donc forcés de ne plus ajourner un projet dès long-
temps conçu. En outre l'Opéra menaçant d'envelop-
per, dans l'incendie auquel il est souvent exposé, la
Bibliothèque royale..., » etc. On devine le reste.
C'est justement le langage que la Commune avait
tenu à la demoiselle Montansier, en 1793, lorsque
son théâtre fut fermé pour préserver la Bibliothèque
d'un désastre.
Il est piquant de retrouver le même argument dans
la bouche d'un ministre de la Reslauration.
X
SALLE FAVART
(1820)
Avant de nous demander comment l'Opéra s'est
comporté à la salle Favart, esquissons l'histoire de ces
murs sonores (de « ces murs coquets » qui savent
« tant de secrets, » à ce que prétend l'auteur de V Am-
bassadrice) .
Sous le règne de Louis XVI, la Comédie-Italienne
occupait encore l'Hôtel de Bourgogne au quartier des
Ilallos. Pourtant c'était du côté des boulevards que
Taclivilé parisienne commençait à se jiorter. Le gou-
vernement songea donc, dès 1780, à y transférer la
Comédie-Italienne.
Après bien des tergiversations et des intrigues, il
fut décidé que la nouvelle salle serait bâtie sur une
230 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
portion du jardin de M. de Choiseul, et qu'elle aurait
sa façade sur le boulevard.
Cette dernière clause, qui semble bien innocente,
révolta cependant l'amour-propre des comédiens,
lesquels prétendirent qu'on voulait les assimiler aux
bateleurs du boulevard du Temple.
Mais l'architecte Heurtier coupa court à la querelle
qui commençait à s'envenimer. Il se dit, avec une
sorte de bon sens à la La Palisse, que si son monument
blessait la vanité de messieurs les comédiens parce
qu'il regardait le boulevard, il n'avait qu'à lui faire
faire volte-face pour empêcher leurs cris. En effet,
cela fut effectué ; et voilà pourquoi nous voyons encore
aujourd'hui l'Opéra-Comique tourner le dos au boule-
vard, ce qui lui donne un petit air boudeur dont bien
peu de gens s'expliquent la cause.
La salle Favart fut inaugurée le lundi 28 avril 1783.
Sedaine et Grétry avaient composé la pièce d'ouverture
qui était intitulée : Thalie au nouveau théâtre,
« La salle a paru plaire généralement, dit le Mer-
cure de France; à l'instant où elle a été totalement
éclairée, les applaudissements les plus réitérés ont
attesté la satisfaction universelle. »
Le prix des places était : aux premières loges, à
l'orchestre et au balcon, 6 livres ; aux galeries supé-
rieures, 1 livre 7 sous ; au parterre, 1 livre 4 sous.
Les places retenues à l'avance coûtaient un quart
en sus.
SALLE FAVART. 231
Le règlement affiché dans les couloirs du nouveau
théâtre portait qu'on ne laissait placer à l'orchestre
« personne dont la coëffure (sic) ou le vêtement
pourraient gêner la vue des spectateurs. » C'était, en
effet, le temps oii les cheveux des femmes s'étageaient
en pyramides dont la hauteur était fixée par la mode
à deux pieds au moins au-dessus du front.
Trois ans plus tard, en 1786, le duc de Choiseul
meurt, et la salle Favart est vendue moyennant
500,000 livres aux comédiens qui l'exploitaient. Mais
il avait été dit dans le contrat que la famille deChoiseul
conserverait « à perpétuité » la jouissance d'une des
avant-scènes de droite. Eh bien, c'est comme un mi-
racle, cette loge, dont la propriété a traversé toutes les
révolutions sans être atteinte, appartient aujourd'hui
encore à la famille de Marmier, héritière des biens du
duc de Choiseul.
Voici maintenant à l'état de résumé très-sommaire,
quels sont les fastes de la salle Favart.
A partir de 1 783, comme nous l'avons dit plus haut,
elle abrite la Comédie-Italienne qui prend le nom
d'Opéra-Comique national après la révolution du
10 août.
De 1802 à 1804, elle donna asile à une troupe de
véritables Italiens recrutés par mademoiselle Monta n-
sier et qui venaient du Théâtre-Olympique de la rue
de la Victoire.
De 1815 à 1818, nouvelle troupe italienne sous la
252 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
direction de madame Catalani. Début de Rossini à Paris
par Vltaliana in Algieri (1817).
De 1820 à 1821, séjour provisoire de l'Opéra.
De 1825 à 1858, le Théâtre-Italien se loge pour la
troisième fois à Favart ; et dans cette période il prête
sa salle à des troupes anglaises et allemandes dont les
représentations alternaient avec les siennes. Cepen-
dant en 1838 le feu détruit le Théâtre-Favart. Le
directeur Severini périt dans les flammes.
Deux ans après, en 1840, le désastre est réparé, et
l'Opéra-Comique, rentrant chez lui, vient habiter sa
maison du boulevard, cii il est encore.
La première représentation de TOpéra à la salle
Favart est du d9 avril 1820. L'affiche portait : Œdipe
à Colonede Sacchini, et iVma ou la Folle par amom%
ballet en deux actes de Milon et Persuis.
Mais le répertoire se trouva entravé par les dimen-
sions étroites de la scène. Il fallut, comme en 1781
aux Menus-Plaisirs, que le public se contentât d'opéras
et de ballets minuscules. Cette circonstance profita
grandement au Rossignol de Lebrun, qui ne méri-
tait pas qu'on fît tant d'honneur à ses roulades sem-
piternelles. .
Le directeur de l'Opéra était alors Violti, le vir-
tuose éminent qui est aujourd'hui un des classiques
du violon. Il faut reconnaître qu'il fit des efforts pour
donner aux choses de son théâtre un aspect suppor-
table, et qu'on ne dît pas que l'Opéra se mourait
SALLE FAVART. 233
faute de quelques mètres de planches. Il donna même
onze actes nouveaux, dont six d'opéra et cinq de
ballet, pendant les quatorze mois que sa troupe passa
dans ce camp-volant.
Clari, ou la Promesse de mariage était un ballet
sentimental qui eut un succès de larmes. Par contre,
les Pages du duc de Vendôme appartenaient au
genre chorégraphique le plus souriant ; le conte du
Muletier de la Fontaine en avait fourni la donnée ;
c'est tout dire.
Garcia, le célèbre chanteur, composa en ce temps-
là, et fit jouer à Favart la Mort du Tasse, opéra en
trois actes qui n'eut aucun succès. Tandis que tant de
comédiens ontécrit des œuvres théâtrales très-valables,
tous les chanteurs qui se sont mêlés de composer des
opéras y ont échoué. Comment l'interprétation con-
stante de la musique des autres peut-elle tarir la
veine créatrice dans un cerveau et dans un cœur
d'artiste ? Nul philosophe n'a encore répondu à cette
question qui pourrait faire cependant un si beau sujet
de thèse.
Violti eut encore la bonne chance de s'approprier
la Stratonice de Méhlil qui appartenait à l'Opéra-
Comique en dépit de son style sévère. Mais Méhul étant
mort, ce fut son neveu Daussoigne qui substitua des
récitatifs au dialogue parlé.
L'Opéra donna à Favart deux représentations offi-
cielles : celle du 20 septembre 1820, à l'occasion de
234 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
la naissance du duc de Bordeaux se composait d'^/Aa/ze,
jouée par la troupe de la Comédie-Française, et dont
les chœurs (musique de Gossec) furent chantés par les
artistes de l'Opéra. Le jour du baptême du même
prince (5 mai 1821), une pièce de circonstance fut
donnée sous le titre de Blanche de Provence ou la
Cour des Fées. La partition était des cinq compo-
siteurs : Boïeldieu , Chérubini , Berton , Paër et
Kreutzer.
Avant de prendre possession de son nouveau logis
de la rue Le Peletier, l'Opéra donna deux représenta-
tions au théâtre Louvois. Mais il ne s'y était installé
en aucune façon; aussi n'avons-nous pas cru devoir
consacrer un chapitre spécial à un incident aussi
minime. Lorsqu'on fait le relevé des divers domiciles
d'une personne, on ne compte pas les maisons oij elle
est allé dîner en ville.
Le théâtre Louvois, qu'on pourrait confondre avec
la salle abandonnée par l'Opéra après l'assassinat du
duc de Berri, était situé dans la rue dont il porte le
nom.
XI
SALLE DE LA RUE LE PELETIER
{l82l)
Il était dans la destinée de la famille de Choiseul de
fournir des terrains à nos théâtres lyriques.
On a vu comment elle avait déjà cédé une portion
de son jardin pour y bâtir l'Opéra-Comique.
Mais il existait, sous Louis XVI, un second hôtel ap-
partenant aux mêmes propriétaires, et qui était situé
de l'autre côté du boulevard. Ce somptueux logis,
avait son entrée sur la partie de la rue Grange-Bale-
lière qui faisait un coude dans la direction de la rue
Richelieu, et à laquelle on a donné depuis le nom de
Drouot. On peut juger de sa splendeur puisqu'il est
encore debout, faisant face à la mairie du IX* arron-
dissement. Il avait été bâti vers le milieu du siècle
dernier, par Carpentier pour le fermier général Bouret,
2ÔC LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
qui l'avait ensuite cédé à M. de la Reynière. Les
Choiseul le tenaient de troisième main.
Le second hôtel de Choiseul avait de très-vastes dé-
pendances. Son jardin, aux proportions d'un parc, s'é-
tendait jusqu'à la rue d'Arlois (aujourd'hui rue Laf-
filte), et longeait le houlevard des Italiens. Cepen-
dant une partie en fut'aliénée vers 1786.
Nous lisons, en effet, sur une ordonnance signée
Louis XVI : « Notre très-cher et bien amé Joseph de
La Borde, vidame de Chartres, etc , nous a fait
exposer qu'il a fait l'acquisition d'une portion de ter-
rain au fond du jardin de l'hôtel de Choiseul, rue
Grange-Batelière, et traité pour reprendre dès à pré-
sent une autre partie de terrain joignante, dont le
fond lui appartient déjà mais qui avait été par lui en-
gagée à vie ; que ces deux portions d'emplacements
ont une façade de 45 toises d'étendue sur le rempart
entre les rues Grange-Batelière et d'Artois et aboutis-
sant sur la rue Pinon (la rue Rossini d'aujourd'hui)
récemment, ouverte ; que leur profondeur réunie est si
considérable que l'pxposant n'en pourrait tirer aucun
parti s'il n'y était percé une nouvelle rue etc... Per-
mettons et autorisons, voulons et nous plaît ce qui suit :
« Art. 1". Il sera par le sieur Jean-Joseph de La
Borde, et à ses frais, ouvert une nouvelle rue, en face du
bâtiment du Théâtre-Italien (l'Opéra-Gomique), débou-
chant d'un côté sur la place du Rempart, et, de l'autre
dans la rue Pinon ;
SALLE DE LA RUE LE PELETIER. 2Ô7
« Art. 2. Ladite rue sera nommée Le Peletier. »
Louis Le Peletier, marquis de Montmellian et sei-
gneur de Mortefontaine, était alors, en effet, prévôt
des marchands, magistrature qui a été remplacée de-
puis par celle des préfets de la Seine.
Le jardin de l'hôtel de Choiseul se trouva donc con-
sidérablement réduit après que M. de La Borde eut
fait la spéculation de bâtir, d'une part, les maisons du
côté gauche de la rue Le Peletier (en venant du bou-
levard), d'autre part Fîlot dans lequel on a pratiqué
plus tard, vers 1825, les deux passages de l'Opéra.
L'iiôtel lui-même changea de destination après avoir
été déclaré bien national. Le ministère de la guerre
y établit ses bureaux en 1795; il servit de logement
au gouverneur de Paris sous l'empire ; et plus tard il
fut affecté à l'état-major de la garde nationale.
Voilà en quel état étaient les choses au cours de
l'année 1820 lorsque le gouvernement décida que
l'Opéra serait construit provisoirement dans le jardin
de l'hôtel de Choiseul. La scène devait être adossée à
la maison, laquelle serait conservée intacte pour être
appropriée aux services intérieurs du théâtre. La salle
proprement dite, avec ses deux vestibules, surmontés
du foyer du public, devait s'avancer jusqu'à la rue Le
Peletier.
L'architecte Debret, chargé des travaux, ne mit
qu'un an à les mener à bonne (in. Le premier coup
de pioche avait é.té donné en août 1820, et l'Opéra
238 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
ouvrit sa nouvelle salle le lundi 16 août 1821. Mais,
comme il arrive toujours le devis primitif fut dépassé,
et les 1 ,800,000 fr. de dépense prévus par le ministère
furent insuffisants ; la note à payer monta jusqu'à
2,287,000 fr.
Les dimensions intérieures de la salle Le Peletier
étaient : largeur, 16 mètres 80 centimètres; — pro-
fondeur, 22 mètres; — hauteur, 18 mètres 50 cen-
timètres; — largeur du cadre de la scène, 12 mètres
60 centimètres.
Le nombre des places y était de 1,954.
C'était encore s'en tirer à bon marché que d'élever
pour 2,287,000 fr. la salle superbe que nous avons
tous connue. Mais il faut savoir aussi qu'elle n'était
pas absolument neuve. Pour tout^dire elle était faite
des morceaux du théâtre de la rue de Richelieu. Les
devantures des loges, les colonnes, l'encadrement de
la scène, les corniches, enfin tout ce qui constituait la
partie artistique du chef-d'œuvre de Victor Louis, avait
été démonté avec soin et transporté rue Le Peletier. Si
bien que le monument que nous avons vu s'effondrer
en 1875 avait (sur deux emplacements) servi de cadre
aux sans-culottides de la Révolution, aux opéras grecs
et romains de l'Empire, aux ballets de la Restauration;
sans compter que tous les chefs-d'œuvre du romantisme
musical, que toutes les merveilles créées par le génie de
Rossini et de Meyerbeer y avaient vu^ le jour, comme
dans un lieu prédestiné aux grands triomphes de l'art.
SALLE DE LA RUE LE PELETIER. 259
Le 16 août 1821, jour d'inauguration de la nou-
velle salle, le spectacle se composait de la reprise des
Bayadères, opéra en trois actes de M. de Jouy et de
Catel, avec Nourrit père, Derivis [et madame Bran-
chu pour principaux interprètes. La soirée se termi-
nait par Ze Retour de Zéphire, ballet en un acte de
Gardel, musique de Steibelt, avec Paul dans le rôle
de Zéphire et madame Anatole Gosselin dans celui de
Flore.
Ce fut une soirée assez mélancolique. Madame Bran-
chu, indisposée, toussa son rôle plutôt qu'elle ne le
chanta. La recette, dont le chiffre fut cependant de
9,251 livres 10 c, ne s'éleva pas au maximum; et
on remarqua que plusieurs fauteuils restèrent vides.
C'est que (mœurs bien différentes des nôtres!) il y
avait ce jour-là quatre premières représentations dans
Paris. L'Opéra-Comique lui-même était de cette con-
spiration des théâtres qui se vengeaient ainsi des rede-
vances qu'ils étaient forcés de payer à leur seigneur
rOpéra ; il donnait le Philosophe en voyage de Paul
de Kock, musique de Kreubé et Pradher. Le Vaude-
ville avait affiché la première représentation du Traité
de Paix ; le Gymnase Celle du Mariage enfantin^ et
la Gaîté celle des Epoux de quinze ans.
La salle, faite de pièces et de morceaux recollés
par Debret, ne contenta presque personne. Elle reçut
une grêle d'épigrammes parmi lesquelles celle-ci :
« Tiens, disait un passant de la rue Le Peletier, il
240 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
n'y a que huit Muses sur cette façade; quelle est
donc celle qui manque? — Vous ne voyez pas que c'est
celle de l'architecture! » répondait un autre badaud.
La presse du temps se montre froide aussi, et même
parfois elle va jusqu'à être acerbe.
Le rédacteur du Journal des Débats ne sait qu'une
chose, c'est qu'il a respiré toute la soirée une odeur
de vernis qui l'a suffoqué ; puis à ce point capital de
sa critique il ajoute que les pièces étaient détestables,
et que les chanteurs ont chanté faux. Le feuilletonniste
de la Quotidienne déclare n'avoir pu supporter le
spectacle et s'être retiré après le premier acte. Le Cons-
titutionnel se plaint de ce que l'architecte « n'a pas
assez fidèlement observé les règles de l'acoustique. »
11 est vrai que le Drapeau blanc, le Journal de Paris
et surtout le Moniteur sont beaucoup plus doux. Mais
la Gazette de France dit positivement : c< Le rideau
s'est baissé au miheu de certains murmures, on pour-
rait dire de certains bruits qui attestaient que la pa-
tience des spectateurs était à bout. »
Il faut noter que les feuilles politiques de ce temps-
là, solennelles et gourmées comme une harangue de
Joseph Prudhomme, se montrent presque toujours dé-
daigneuses pour l'Opéra, la musique et autres futi-
lités ! En revanche les petits journaux, n'ayant point les
affaires de l'Europe sur les bras, sont plus al)ondants
en renseignements touchant les mille et un incidents
quotidiens de la vie parisienne.
SALLE DE LA RUE LE PELETIER. 241
Le Journal des Dames et des Modes va donc nous
dire plus de choses en dix lignes que tous ses hauts
et puissants confrères politiques dans leurs tirades
pédantes.
C'est lui qui parle : « L'aspect de l'intérieur de la
salle est or et blanc aux étages inférieurs ; ensuite
bleu et or jusqu'au plafond. Les corridors sont vastes;
les escaliers très-beaux; les dégagements nombreux
et bien entendus. Le foyer public règne sur toute la
longueur de la façade; les peintures en sont blanc
mat et or; les draperies des croisées amarante et
orange. Le foyer du chant et celui de la danse sont
deux pièces d'une grande beauté. Dans l'une les murs
paraissent sonores; dans l'autre, le plancher en pente
doucement inclinée vers une superbe glace qui va
jusqu'en bas, est d'une élasticité parfaite. »
Et puis, quelques lignes de chronique mondaine :
« La soirée d'hier est à jamais mémorable dans les
fastes des jours marqués pour le plaisir. Nous ne par-
lerons pas de la beauté du temps qui paraissait s'être
mis de la partie pour engager les promeneurs du bou-
levard de Gand à s'asseoir tranquillement auprès des
dames qui occupaient un double rang de chaises, de-
puis la rue du llckler jusqu'à la rue Le Peletier, en
attendant l'heure de la sortie de l'Opéra. Les croisées,
les balcons des maisons des rues Le Peletier et Grange-
Batelière étaient garnis de monde comme en un jour
de fètc. Les chapeaux parés étaient en crêpe rose ou
14
242 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
en satin blanc. Sur le devant figurait un paquet de
plumes d'autruche panachées et frisées. »
Castil-Blaze, contemporain de tous les événements
musicaux du siècle est encore bon à écouter lorsqu'il
dit : « Pour les spectateurs assis au parterre, la salle
Le Peletier est absolument la même que la salle Ri-
chelieu ; seulement on a donné six pouces de plus à
l'ouverture de l'avant-scène. Le théâtre est beaucoup
plus profond que l'ancien ; les corridors plus larges,
une immense galerie servant de foyer au public, telles
sont les améliorations que- Ton remarque dans la nou-
velle salle, mais gare V incendie! il serait effroya-
ble! !!)y
Après l'insuccès relatif de sa soirée d'ouverture, le
directeur Viotti se retira, cédant la place a Habeneck,
qui devait plus tard s'illustrer comme chef d'orches-
tre et comme fondateur des Concerts du Conservatoire.
Habeneck avait des vues très-hautes sur l'Opéra. Il
ne craignit pas de dépenser 188,260 fr. 60 c. pour
monter Aladin, ou la Lampe merveilleuse^ opéra
posthume deNicolo, achevé par Benincori. Dans cette
somme les décors seuls entraient pour plus de
129,000 francs. Aussi le succès fut des plus écla-
tants ; car ce n'est pas de notre temps et en raison de
notre prétendue décadence que la foule a pris goût
aux magnificences de la mise en scène. En trois ans
cette pièce médiocre, mais équipée avec luxe, attei-
gnit sa centième représentation.
SALLE DE LA RUE LE PELETIER. 243
Un fait à noter (et facile à retenir à cause d'une
heureuse rencontre de mots) : la lumière du gaz fit
son début à l'Opéra, et même en France, le soir de la
première représentation de cette Lampe merveilleuse.
C'était l'écIipse totale et définitive des chandelles de
Lulli, des bougies de Rameau, des quinquets de Gluck
et de la lampe d'Argant des temps plus modernes.
Cet événement considérable dans l'histoire de Toutil-
lage théâtral a sa date au 6 février 1822.
Mais le Journal des Dames et des Modes a fait
courir ses reporters quelques jours avant la représen-
tation. Ils ont vu le lustre chez le serrurier, et « ils
se font, disent-ils, une grande idée de la surprise
qu'on en éprouvera. Cent huit becs donneront issue à
la flamme, laquelle au lieu de monter en ligne droite
formera une tulipe. »
C'est surtout ce fameux gaz, substance mystérieuse
et magique, qui les intrigue tous! Ils en perdent la
tête jusqu'à laisser échapper des espèces de calem-
bours, et à dire, par exemple, qu'ils sont bien dans
« le siècle des lumières ! »
Et puis, c'est tout un chapelet de propos niais à tra-
vers lesquels perce l'incrédulité française.
Les uns se figuraient que le gaz hydrogène, qui se
fabriquait alors à l'abattoir Montmartre, serait allumé
sur place et cheminerait tout enflammé dans les
tuyaux souterrains pour aboutir finalement au lustre
de l'Opéra.
244 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
D'autres étaient effrayés de la façon dont se com-
porteraient les réverbères de la rue les jours de pluie.
Ils s'étaient laissé dire que le gaz à éclairage n'était
que le feu grégeois, dont le secret avait été retrouvé,
et qu'ainsi les plus grands malheurs pourraient en
advenir si l'autorité permettait qu'il pût être mis en
contact avec de l'eau.
Par bonheur, le Journal des Dames a pris des ren-
seignements, et, fort de sa science, le voilà qui ba-
dine, qui fait l'agréable, qui s'amuse à dialoguer avec
un imbécile qu'il invente tout exprès pour l'accabler
de ses sarcasmes.
C'est l'imbécile qui commence : « Le gaz hydro-
gène ne brûle pas î — Qu'entendez-vous par ces mots?
car la phrase n'exprime peut-être pas votre pensée
d'une manière bien exacte. — Je veux dire que ce
gaz ne cause pas de brûlure. — Je le crois bien, tant
qu'il n'est pas enflammé. — Même quand il éclaire,
là, pour me faire comprendre, épilogueur éternel!
— Mettez seulement votre doigt au-dessus de la
flamme, et vous m'en direz des nouvelles. — Aie!...
— Eh ! bien ! maintenant, mettriez-vous votre main
au feu que le gaz enflammé ne cause pas de brû-
lure? »
Comme plaisanterie, peut-être fait-on mieux au-
jourd'hui. Encore ce n'est pas sûr; il faut prévoir
même que dans cinquante ans on fera subir à la prose
de nos meilleurs faiseurs ce supplice de la reproduc-
SALLE DE L\ RUE LE PELETIER. 245
lion que nous nous amusons à infliger à la littérature
légère de 1822.
Et maintenant, nous voilà en quelque sorte rendus
« chez nous ». L'Opéra est installé dans cette glo-
rieuse salle Le Peletier où nous l'avons tous connu, et
où il a traversé la plus belle période de son histoire.
C'est là que l'auteur du Siège de Corinthe et de
Guillaume Tell se fit l'initiateur du romantisme en
musique et renversa de son souffle irrésistible toutes
les vénérables idoles du passé. Sans parler de Ra-
meau, dont les œuvres dormaient déjà au fond des
bibliothèques, Sacchini, Salieri, Lesueur, Spontini, et
môme Gluck le Grand pâlirent et s'éclipsèrent à l'ap-
proche de ce génie radieux.
« Enfin Rossini vint ! » pourrait-on dire, en para-
phrasant l'hémistiche de Roileau. Mais, hélas! c'est
« il parvint » qui serait le mot vrai ; car, avant de
voir son nom imprimé sur une affiche de l'Opéra, il
ne fallut pas moins de neuf ans de patience au com-
positeur fameux que l'Europe acclamait. Les portes
du temple étaient, en effet, gardées par une coterie
jolouse, qui recevait le mot d'ordre de Berton.
Rossini avait débuté à Paris, en i817, par /'//a-
liana in Âlgieriy représentée au Tbéàtre-Italien, et le
Siège de Corinthe, qui est la première de ses jjarti-
tions exécutées à rO()éraj porte la date de 1826.
En attendant (ou plutôt en faisant attendre), lOpéra
dispensait &es faveurs à qui en voulait. Il jouait avec
14.
246 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
empressement : Florestan ou le Conseil des Dix, de
Garcia; Sapho, de Reicha; Virginie, de Berton ;
Lasthénie, d'Hérold (à ce nom cependant il faut sa-
luer) ; Ipsiboé, de Kreutzer; les Deux Salem, de
Daussoignc ; la Belle au bois dormant, de Carafa ;
Don Sanchc d'Aragon ou le Château d'amour, de
Litz (le futur pianiste -abbé avait alors quatorze
ans), etc...
Il donnait aussi deux pièces de circonstance et à
allusions flatteuses pour le pouvoir : Vendôme en Es-
pagne, un acte mis en musique par Auber, Boïeldieu
et Hérold pour fêter la prise du Trocadéro ; puis Pha-
ramond, opéra en trois actes, improvisé par Boïel-
dieu, Berton et Kreutzer, à l'occasion du sacre de
Charles X.
Quant aux ballets de cette époque, c'étaient Âlfî^ed
le Grand, de Gallenberg; Cendrillon, de Sor; Alice,
reine de Golconde, de Dugazon; Mars et Vénus, de
Schnèitzoheffer, etc..
Et pendant que l'Opéra se livrait à ces jeux peu ré-
créatifs et à ces ris médiocres, Rossini perdait le temps
d'écrire au moins quatre Guillaume Tell, car il était
en pleine sève et dans tout l'entrain du travail. Il lui
fallait aussi essuyer le feu des pamphlétaires très-
âpres à lui faire la guerre; et cek sans qu'il lui fût
permis de se défendre en produisant une œuvre ma-
gistrale qui aurait mis le public dans son parti.
Pourtant l'Académie de musique n'était plus
SALLE DE LA RUE LE PELETIER. 2i7
« royale » qu'en ce sens qu'elle coûtait beaucoup
d'argent à la liste civile. Ses recettes baissaient sen-
siblement, et il lui fallait d'autant plus aviser à rame-
ner la foule que ses deux principaux chanteurs ve-
naient de la quitter. Lays et madame Branchu avaient
pris coup sur coup leur retraite.
Lays comptait quarante-deux ans de service, passés
dans les six salles du Palais-Royal, des Menus-Plaisirs,
de la Porte-Saint-Martin, de la rue de Richelieu, Fa-
vart et Le Peletier.
C'est dans ces circonstances fâcheuses que l'Opéra
se décida à monter le Siège de Corinthe, acte de bon
goût et de justice qu'il n'eut pas à regretter. Le suc-
cès, en effet, fut si éclatant que, le soir de la première
représentation, le public fit une espèce -d'émeute qui
dura une demi-heure, parce que Rossini, rappelé à
grands cris, se refusait à paraître sur la scène. Les
applaudissements ne manquèrent pas non plus aux
interprètes, qui étaient : les deux Nourrit, Derivis et
mademoiselle Cinti (celle qui devait plus tard rendre
célèbre le nom de Damoreau en créant le personnage
d'Isabelle ddinsRobert-le-Diable^ei^ à l'Opéra-Comique,
celui d'Angèle dans le Domino noir).
Au lendemain du Siège de Corinthe, les feuilletons
des journaux, qui jusque-là avaient tenu rigueur à
Rossini, sont obligés de lui rendre les armes. La
Quotidienne imprima cette phrase qui est à retenir :
(( M. Rossini a fait une espèce de révolution en mu-
248 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
sique. » En effet, cet homme prédestiné arrivait
comme un messie pour renouveler le vieux fond mé-
lodique sur lequel on vivait depuis tant d'années. Et à
sa suite, on vit s'illustrer, quoique participant de lui
à des degrés divers, les Auber, les Hcrold, les Meyer-
beer, les Donizelti, les Halévy, toute la pléiade enfin
des glorieux créateurs du répertoire romantique.
L'étincelle communiquée à tous ces beaux-esprits
par le génie de Rossini y a déterminé comme une ex-
plosion de vie. Aussi leurs œuvres, écloses sous le
rayonnement de la lumière mélodique, ont-elles en-
core l'incandescence de leur jeunesse première. Le
temps ne les a point refroidies.
C'est pourquoi nous sommes encore sous le régime
de la musique née dans la période de 1825 à 1840.
Et il y a même cette remarque à faire : qu'aujourd'hui
le drapeau du romantisme ne flotte plus que sur l'O-
péra.
Le lecteur n'attend pas de nous la chronique com-
plète des faits grands et petits qui se sont accomplis
sur le théâtre de la rue Le Peletier. La matière est
vraiment trop copieuse pour tenir dans ces chapitres
rapides. D'ailleurs, il nous faut nous reporter au titre
du présent ouvrage qui implique le récit des démena
gements et des voyages de notre nomade Opéra, plutôt
que son histoire musicale et littéraire. Si nous nous
sommes complu à appuyer, dans les pages précé-
dentes, sur les prouesses de tout genre du sieur LuUi;
SALLE DK LA RUE LIi PELETIER. 24.)
si nous avons raconté, sans économiser le papier, les
diverses révolutions musicales opérées par Rameau,
par les bouffons de 1752, et enfin par Gluck, c'est
que nous supposions le public peu ou mal renseigné
sur ces grandes personnalités dont la venue successive
a marqué des phases distinctes de l'histoire de la mu-
sique. Mais il ne peut entrer dans notre plan d'ana-
lyser les opéras aujourd'hui en cours de représenta-
tion, et sur lesquels le lecteur a son jugement fait.
C'est en vertu du même système d'information ré-
trospective et, avec la bonne volonté d'esquisser la
vie d'une ballerine au siècle dernier, que nous avons
tout à l'heure pénétré chez mademoiselle Guimard,
en forçant la porte de son boudoir. On comprendra ce
qu'il y aurait de révoltant à commettre la même in-
discrétion chez une danseuse moderne.
Mais nous pouvons toujours, en citant quelques
titres d'œuvres saillantes, avec les noms de leurs in-
terprètes, éveiller les meilleurs souvenirs du dilettan-
tisme.
L'année qui suivit son brillant début à l'Opéra,
Rossini donna Moïse, qui était, comme le Siège de
Corinlhe, une adaptation d'une de ses partitions ita-
liennes à la scène française (1827). — Puis vint le
sémillant et spirituel Comte Onj, fait également avec
la musique d'un opéra italien rentoilée sur un nou-
veau livret. L'œuvre primitive s'appelait // Viaggio a
Reims, et avait été donnée à Paris à l'occasion du
250 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
sacre de Charles X. Scudo, qui a depuis tenu la férule
de critique musical à la Revue des Deux-Mondes^
avait créé dans cette pièce politique le rôle d'un gar-
çon d'auberge (1828). — Puis vint Guillaume Tell,
avec Nourrit, Levasseur, Dabadie et madame Damo-
reau. Le soir de la première représentation, l'orchestre
de l'Opéra alla donner nne sérénade sous les fenêtres
du maestro. En ce temps-là, Rossini habitait la maison
du boulevard Montmartre, dans laquelle est percé le
passage Jouffroy (c'est sous ce même toit que Boïel-
dieu a composé la Dame blanche, et Carafa Masa-
niello). Le 10 février 1868, à l'occasion de la 500** re-
présentation de Guillaume Tell, il y eut une reprise
de la sérénade de 1829. Nous étions là. L'orchestre
et les chœurs de l'Opéra ont commencé le concert vers
minuit et demi, à la lueur des torches. Faure a chanté
les soli, et avec une chaleur d'expression qui était
bien de circonstance; on n'avait jamais entendu une
aussi belle voix dans une cour. Le maître demeurait
alors au n° 2 de la rue de la Chaussée-d'Antin.
La part de Meyerbeer est aussi des plus glorieuses ;
Robert'le- Diable, qui ressuscitait non-seulement les
nonnes du couvent de Sainte-Rosulie, mais tout le
moyen âge superstitieux, eut, en 1831, un succès
extraordinaire et qui a prouvé la prestesse du dilet-
tantisme parisien à saisir les beautés d'une musique
aussi nouvelle. — Les Huguenots, une autre évocation
historique, occupent aujourd'hui une place plus
SALLE DE LA RUE LE PELETIER. '251
élevée dans l'estime des connaisseurs, mais ne triom-
phèrent pas tout d'abord d'une façon aussi déci-
sive (1856). — Le Prophète est une œuvre pleine de
grandeur et dont l'austérité religieuse est relevée par
le plus élégant et le plus original des ballets qu'on ait
jamais dansé (1849). — U Africaine, attendue des
dilettantis pendant plus de vingt ans, ne fut jouée
qu'après la mort du maître. C'est à cette circonstance
qu'il faut attribuer le* manque d'unité d'une parti-
tion d'ailleurs considérable, et qui se trouve être ainsi
dans sa diversité de style comme un résumé de toute
la carrière de Meyerbeer (1865).
Auber ouvre par la Muette aux brillantes couleurs
napolitaines, la liste chronologique des opéras encore
vivants aujourd'hui (1828). — Il donne ensuite
(1830), le Dieu et la Bayadère, un opéra-ballet où
mademoiselle Taglioni consacra sa réputation ; —
(1831), le Philtre qui est un opéra-comique avec
récitatifs; — (1832), le Serment; — (1833), Gus-
tave III ou le Bal masqué dont le divertissement final
a fait époque dans les fastes de la danse carnavii-
lesque ; — (1839), le Lac des fées ; — (1850), l'En-
fant prodigue; — (1851), Zerline ou la Corbeille
d'oimncjes, écrite pour madame Alboni.
llalévy donna la Juive en 1835, et ce fut son coup
de maître. Cette œuvre si empreinte d'un cachet per-
sonnel mérite d'être classée à part ; elle fut cependant
méconnue à l'origine, et ne dut son succès qu'au
252 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
talent de ses interprêtes, et à la magnificence de
sa mise en scène. — Les autres opéras d'Halévy dé-
cèlent tous une haute science musicale associée à un
esprit distingué, mais ils ont eu des clianccs assez
diverses de succès. Ce sont : Guido et Ginevra (1858) ;
— le Drapier (1840) ; — la Reine de Chypre (1 841 ) ;
— Charles VI (1843) ; — le Lazzarorie (1844) ; —
le Juif-Errant (1852) ; — la Magicienne (1858).
Donizetti écrivit à Paris et pour Paris la Favorite,
maisen modifiant ses procédés, en francisant son style
et c'est ainsi que s'y étaient pris avant lui Gluck,
Sacchini, Spontini, Rossini, Meyerbeer (1840). — 11
donna, aussi, mais sans succès, Dom Sébastien de
Portugal (1845).
M. Verdi a été chargé de fêter musicalement les
deux expositions universelles de Paris; en 1855 il fit
jouera l'Opéra /es Vêpres siciliennes^ (jui furent un
triomphe pour mademoiselle Cruvelli (la première
cantatrice à qui l'Opéra ait donné 100,000 francs
d'appointements). — En 1867 Don Carlos. Mais ces
deux opéras qui contenaient d'ailleurs des pages d'une
grande vigueur mélodique n'ont jamais atteint au
succès du Trovatore.
M. Félicien David, l'auteur inspiré et original du
Désert, de Christophe Colomb^ de la Perle du Brésil
et de Lalla-Rouck ne figure sujr le catologuc des
opéras que pour la seule partition à'IlerculamuiL
(1859).
SALLE LE LA RUE LE PELETIEU. 2)5
M. Gounod n'a vu arriver son Faust à l'Opéra (1 869)
qu'après qu'il eût fait un stage de dix ans au Théâtre-
Lyrique où madame Carvalho l'avait pris sous sa pro-
tection de directrice et de cantatrice. — Quant à
Saplio (1851), chantée par madame Viardot; quant à
la Nonne sanglante (1854), et à la Reine de Saba
(1862), ces pâles partitions ne subirent que des
défaites.
M. Ambroise Thomas fit jouer en 1841, le Comte
de Carmagnola ; — en 1842 le Guérillero; — en
1868, Jlamlet qui obtint un succès réel, auquel ne
nuisirent pas les deux talents associés de Faure et
surtout de la poétique Nilsson.
Parmi les opéras traduits de langues étrangères
dont nous n'avons pas encore parlé, et qui ont été
exécutés sur la scène de la rue Le Peletier, nous c\[c-
rons Euryanlhe et le FreischiUz de Weber; Othello
et Robert Rruce (imité en grande partie de la Dona
del Lago) de Rossini ; Jérusalem^ Louise Miller et
le Tr^ouvère de M. Verdi; Roméo et Juliette de Bel-
lini ; Sémiramis de Rossini ; Lucie de Lamermoor et
les Martyrs de Donizetti ; Don Juan de Mozart très-
élégamment traduit par Castil-Blaze,EmilcDeschamps,
et M. Blaze de Bury (le critique érudit qui signe
Lagenevais à la Revue des Deux Mondes) ; enfin cet
orageux Tannliœuser de meinher Wagner, que le
public reçut comme on met les gens à la porte.
Ce Tannhœuser cacophonifjno fut imposé à la di-
15
254 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
rection de l'Opéra par la cour des Tuileries, que les
influences de la diplomatie allemande avaient circon-
venue. On avait fait de grands frais de mise en scène.
M. Richard Wagner s'était, en personne, chargé de
diriger toutes les études de sa scabreuse musique ; les
chanteurs qu'on lui avait confiés au risque de leur bri-
ser la voix étaient Morelli, Cazeaux, mademoiselle Sass,
madame Tedesco, mademoiselle Reboux. Là condes-
cendance avait été poussée jusqu'à permettre à ce
maestro de singulière e^èce d'introduire dans la
troupe de l'Opéra le sieur Niemann,un ténor tout à sa
dévotion.
La première représentation fut donnée le 15 mars
1861. Le public resta stupéfait, mais silencieux, pen-
dant le tableau du Venusberg. Ce n'est qu'au chan-
gement de décor et après la grotesque mélopée du
pâtre, que le fou rire éclata dans toute la salle. Le reste
de la soirée ne fut qu'un concert de huées de toute
sorte. Il n'y eut de répit que pendant l'exécution de
la marche, au second acte. Le morceau fut même
bissé.
Après trois représentations tumultueuses, le Tan-
nhœuser fut interdit par la police, comme un scan-
dale public. Et M. Wagner, à l'abri de l'aulre côté du
Rhin, n'a cessé depuis d'expectorer contre la France
les injures les plus allemandes.
Rossini a eu longtemps la partition du Tannhœuser
posée à l'envers, sur le pupitre de son piano. Et,
SALLE DE LA RUE LE PELETIER. 255
quand quelqu'un lui en faisait l'observation, il répon-
dait avec sa malice méridionale :
— Que voulez-vous, j'ai essayé de jouer cette mu-
sique dans l'autre sens... çà ne va pas !
A l'exception du Tannhœuser^ la plupart de ces
œuvres (dont nous venons de faire l'énumération) sont
applaudies par le public pour leur ensemble, mais
chacune présente un point saillant qui a fait sa popu-
larité. Tantôt c'est un morceau de musique, tantôt un
pas de ballet, ou une simple particularité de mise en
scène qui frappe l'esprit du dilettante au seul titre des
opéras de notre répertoire. Par exemple :
Rohert-le-Diahle ; — et les nonnes évoquées par
Bertram ;
Guillaume Tell ; — et le trio du Grutli ;
Les Huguenots ; — et la bénédiction des poi-
gnards ;
La Juive ; — et le cortège de l'empereur Sigis-
mond ;
La Favorite ; — et le duo du quatrième acte ;
Le Prophète; — et le ballet des patineurs ;
L Africaine ; — et le vaisseau ;
// Trovatore; — et le Miserere ;
Faust ; — et sa valse ;
Freischiitz ; — et la scène de la fonte des balles;
Eté
Mais nous demandons à insister sur le Freischiitz^
et à dire une anecdote qui servira d'intermède à
256 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
ces énumérations trop nécessaires pour n'être pas un
peu arides.
Le chef-d'œuvre étrange de Weber avait été déjà
traduit par Castil-Blaze qui l'avait popularisé sous le
titre de Robin des bois en le faisant représenter à
rOdéon, en 1824. Ce ne fut qu'en 1841 qu'il entra
dans le domaine de l'Opéra après avoir appartenu
pendant quelques années à l'Opéra-Comique.
Depuis ce temps on conte dans les cafés de co-
médiens la légende du squelette véritable qui sort
d'une trappe au second acte du Freischûtz.
Pour notre part, nous avons toujours douté de
l'existence de cet horrible objet aussi difficile à clas-
ser parmi le personnel que parmi le matériel de l'O-
péra. Tout ce que nous avons vu jusqu'à présent de
fantastique dans la scène de « la fonte des balles, »
c'étaient de petits acrobates déguisés en crapauds, et qui
faisaient des bonds prodigieux sur le théâtre ; d'autres,
habillés en chauves-souris, qui étaient perchés sur les
rochers du fond et agitaient en cadence leurs ailes de
soie noire. Nous n'en demandions d'ailleurs pas plus.
Mais la légende du squelette véritable que tant de
gens croient avoir vu n'en est pas moins curieuse. On
la raconte de diverses façons.
D'après une des versions accréditées, ledit squelette
s'appelait de son vivant M. Boismartin.
Ce Boismartin, qui, vers la fm du règne de Louis XVI,
était diinseur à l'Opéra, tomba amoureux de la de-
SALLE DE LA RUE LE PELETIER. 257
moisellô Nanine Duval, sa camarade. Mais Nanine dé-
daigna son hommage, et préféra, dit-on, écouter les
propos du sergent-major iMazurier.
Grande colère de Boismartin, qui, un soir, au sortir
du théâtre , prend son rival à la gorge dans la rue
Sainl-Nicaise. Egale fureur de Mazurier, qui, aidé de
ses hommes, incarcère au poste le malheureux danseur,
et l'y attache même comme un criminel dangereux.
Boismartin meurt de chagrin et lègue son squelelte
à l'Opéra pour y être conservé et emmagasiné aussi
près que possible de la loge où s'habillait la cruelle
Nanine. On l'aurait retrouvé plus tard dans un coin
oublié des coulisses, et c'est ainsi que les metteurs en
scène auraient pu l'utiliser quand ils montèrent l'opéra
de Weber.
Cette histoire invraisemblable n'est pas, après tout,
si mal imaginée, puisque beaucoup de gens y croient
encore.
Pourtant Berlioz en a trouvé une bien meilleure. Et
il la racontait volontiers avec cette gaieté macabre,
cet humour de croque-mort anglais qui lui était
particulier aux heures où Jl voulait bien laisser la
musique en repos.
Berlioz contait donc qu'étant étudiant en médecine
il suivait avec ferveur les représentations du Frey-
schûtZj ou plutôt de Robin des Bois^ qui se donnaient
à rOdéon. Son ami D..., qui depuis est devenu un
célèbre médecin, l'accompagnait d'ordinaire.
LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
Un soir, nos deux amateurs écoutaient avec ravis-
sement l'air d'Agathe, quand voilà qu'un de leurs voi-
sins se met à siffler comme un beau diable.
C'était un garçon épicier de la rue Saint-Jacques.
Et le contraire eût été étonnant, car en ce temps, où
florissait la littérature bourgeoise de Paul de Kock, il
arrivait toujours des choses extraordinaires aux épi-
ciers.
Berlioz et son compagnon s'emparent donc de l'ir-
révcrent jeune homme, et le jettent à la porte, après
l'avoir consciencieusement battu en l'honneur de
Weber.
Quelques années se passent, et les trois personnages
de cette scène ont les destinées les plus diverses. Ber-
lioz se livre à la musique; D... se fait recevoir mé-
decin, et l'épicier meurt à l'hôpital.
Cependant, le hasard met le cadavre de l'épicier
sous les yeux du docteur D..., qui reconnaît en lui
son siffleur de l'Odéon. Cette dépouille mortelle, il
la fait préparer^ comme on dit en termes d'amphi-
théâtre ; il en fait enlever les chairs et si exactement
que bientôt elle se trouve réduite à l'état peu enviable
de squelette. (L'opération, comme on le voit, est rigou-
reusement le contraire de ce que les cuisinières ap-
pellent « désosser. »)
Ainsi accommodé, le pauvre garçon est transporté
chez le docteur D..., qui le loge dans une armoire, et
le conserve à titre de souvenir de sa vie de jeunesse.
SALLE DE LA RUE LE PELETIER. 25
de ses folles équipées du quartier Lalin, et de ses pre-
mières émotions de dilettante.
Une quinzaine d'années se passent encore, et Ber-
lioz est chargé par le directeur de l'Opéra d'écrire des
récitatifs pour le Freyschûtz, qui, dans son édition
originale, a la forme d'un opéra-comique. Il était, de
plus, convenu que Berlioz surveillerait toute la mise
en scène de l'œuvre.
Or, il tenait à ce que les fantômes du second acte
fussent dignes de l'Opéra et produisissent l'effet le
plus saisissant. 11 se creusait donc la tête pour trouver
quelque chose de neuf et de bien approprié à la situa-
tion, quand un bon hasard lui fît rencontrer son
vieil ami D..., à qui il confia ses soucis.
« — Il te faut des revenants, lui dit le docteur; je
crois avoir chez moi quelque chose dans ce genre-là.
Tu te souviens peut-être d'un siffleur que nous avons
roué de coups à l'Odéon, du temps que nous étions
étudiants ?
— C'était un homme qui devait mal finir.
— En effet, il est mort d'une gastrite. Mais je pos-
sède son squelette que je mets à ta disposition. »
Berlioz accepta (dit-il) cette offre presque trop ori-
ginale. Il fit transporter à l'Opéra la pauvre carcasse
inerte; et c'est ainsi que, pour son péché, débuta
dans le Freyschûtz un épicier qui avait sifflé Robin
des Bois.
Ici finit l'histoire.
260 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
Et les ballets?... « C'est un délice! » aurnit dit le
président de Brosses, dans son style à la diable.
En effet, on saute sur les théâtres de toutes les
grandes villes, mais on ne danse qu'à l'Opéra de Pa-
ris. Pour notre compte, et cherchant notre plaisir,
nous avons assisté à la représentation de divers ballets,
à Londres, à Marseille, à Bruxelles, à la Haye, à
Amsterdam, à Milan, à Venise, et ce que nous avons
recueilli d'impressions au travers de notre lorgnette
se résume dans l'axiome que nous venons de poser.
Notre Opéra est donc une sorte de maison-modèle,
où se créent les'produits les plus affinés et les plus
rares de la chorégraphie. Toutes choses y sont de
grand style et y ont un air de majesté, dont la tradi-
tion remonte visiblement à Lulli, ce Louis XIV ly-
rique.
Ce que vous exigez d'un ballet, n'est-ce pas, c'est
que vous sortiez de sa représentation ébloui, au point
de voir trente-six mille soleils? c'est aussi que, par
des changements imprévus, bizarres, tenant du rêve,
votre esprit reste confondu de toute cette fantasma-
gorie de choses magnifiquement impossibles! L'idéal
serait que, la fcle terminée, vous restiez encore sous
le charme, et que dans votre trouble vous oubliez le
chemin de votre maison jusqu'à partir pour Vin-
cennes si vous demeurez à Neuilly, ou pour Saint-
Denis si vous habitez Sceaux.
Ces sortes d'hallucinations ont pu être causées no-
SALLE DE LA RUE LE PELETIER. 2G1
tamment par : Astolphe et Joconcle, la Fille mal
gardée^ la Belle-au-bois-dormant, la Somnambule
(qui sont les quatre ballets mis en musique par Hé-
rold) ; Manon-Lescaut (début d'Halévy à l'Opéra, et
dernière pièce représentée avant la révolution de
1830) ; la Sylphide (où s'illustra l'incomparable Ta-
glioni) ; la Fille du Danube (d'Adam) ; la Gypsy ;
la Jolie fille de Gand (d'Adam) ; Eucharis (de M. Del-
devez, chef d'orchestre actuel de l'Opéra) ; Betty (de
M. Ambroise Thomas); Griselidis (d'Adam)
Mais ce n'est que par ouï-dire et sur documents
que nous applaudissons aux splendeurs de ces fêtes
chorégraphiques. Nos souvenirs personnels nous in-
diquent en outre : Giselle, et sa musique enchante-
resse, qui est le chef-d'œuvre d'Adolphe Adam ;
Jovita, ou les Boucaniers ; la Fonti ; Sacountala ;
Marco Spada, dont la partition était une mosaïque
faite avec des motifs d'Auber; la Maschera, qui
évoquait dans un tourbillon carnavalesque la Venise
galante du dix-huitiènle siècle; la Source et Cop-
pelia, qui empruntent leur charme à l'élégante mu-
sique de M. Delibes, etc..
Mais une heure néfaste vint où les danses durent
cesser.
La guerre de 1870 s'engageait entre la France et
l'Allemagne, et le Gouvernement impérial ordonnait à
l'Opéra de faire chanter la Marseillaise dans un des
cntr'actes de la Muette, qui était alors la pièce en
15.
202 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
vogue. L'Opéra fit très-bien les choses, il organisa
tout un intermède avec une figuration nombreuse, qui
simulait un bivouac devant l'ennemi. Ce fut d'abord
madame Sass, qui chanta l'hymne de Rouget de
Lisle ; ensuite mademoiselle Julia Hisson ; puis Faure
et Caron. Le Rhin allemand^ d'Alfred de Musset,
musique de M. DeliouX, fut bientôt ajouté au pro-
gramme.
On ne saurait rendre en aucune langue l'enthou-
siasme avec lequel était accueillie la Marseillaise en
ces jours de juillet, où l'on comptait si fermement
sur la victoire. C'étaient des hurrah 1 des trépigne-
ments, des reprises en chœur par toute l'assistance;
car à ce moment, rare dans l'histoire, il n'y avait
plus d'autre parti politique que le parti français.
Mais après Reischoffen les chants cessèrent.
Après Sedan, la chute de l'Empire fut fêtée à
l'Opéra par une représentation extraordinaire, dans
laquelle les comédiens du Théâtre-Français déclamè-
rent les pages les plus énergiques des Châtiments,
de M. Victor Hugo. Cette matinée littéraire, donnée
au profit de l'Œuvre des canons, était une reprise de
celle qui avait été déjà organisée au théâtre de la Porte-
Saint-Martin.
Pendant le siège, l'Opéra renonça à jouer, mais il
donna une série de dix-neuf concerts qui furent très-
suivis. La salle n'était pourtant éclairée que par quel-
ques lampions au pétrole, et il y faisait un froid
SALLE DE LA RUE LE PELETIER. 263
intense. Mais la foule avait, un grand appétit des choses
d'art, en ces temps de famine. Les œuvres qui reve-
naient le plus souvent sur le programme de ces fêtes
sévères, étaient le Désert de M. Félicien David, la
bénédiction des poignards des Huguenots, le finale
patriotique du second acte de Guillaume Tell, etc..
Sur le théâtre, il y avait pour chanter les soli, Vil-
laret, Bosquin, Caron, Ponsard, Grisy, Gaspard,...
en uniforme de la garde nationale, et mesdames
Ilisson et Gueymard-Lauters,... en robes de deuil. La
recette passait en œuvres charitables. Celle du pre-
mier concert ( dimanche 6 novembre ) s'éleva à
6,788 francs.
Entre les deux sièges, et pendant une partie du
temps de la Commune, l'Opéra ne fit pas parler de lui.
Ce n'est que dans le courant du mois de mai que,
sous un directeur improvisé, il tenta de faire sa réou-
verture. Le Journal officiel inséra à plusieurs re-
prises cette annonce :
« riiéâtre de VOpéra. — 7 h. 1/2. — Lundi 22,
représfintation extraordinaire au bénéfice des victi-
mes de la guerre (veuves et orphelins) et du person-
nel de l'Opéra, avec le concours des artistes de l'Opéra,
de rOpéra-Comique, des Italiens, et du Théâtre-
Lyrique. Orchestre complet, conduit par M. Georges
llainl, chef d'orchestre de l'Opéra. »
L'affiche fut posée à côté de celles de la Comédie-
Française, du Gymnase et des autres théâtres qui
26 i LES TREIZE SALLES DE L'OPER\.
n'avaient cessé de jouer depuis la fin du siège prus-
sien. Elle portait :
«Ouverture du Freischûtz; — Hymne aux im-
mortels; — Premier tableau du quatrième acte du
Trouvère (scène du Miserere) ; — Air du Bqllo in
maschera ; — Patria, hymne de Beethoven ; — Air
«des bijoux» de Faust; — Finale de Nahel; —
Quatrième acte de la Favorite ; — Trio de Guillaume
Tell; — Alliance des peuples, marche et chœur; —
Vive la Liberté! chœur de Gossec, chanté pour la
première fois au Grand-Opéra, le 27 janvier 1794. »
Les places les plus chères, qui étaient les avant-
scènes, avaient été réduites à 6 francs. Les fauteuils
d'orchestre étaient cotés 5 francs. Il y eut pour
255 francs de location.
Mais la représentation annoncée pour le 22 fut
empêchée. Ce jour-là même commençait, aux Champs-
Elysées, la bataille dite « des Sept-Jours. » Le lende-
main, la troupe enlevait, après un combat très-vif, la
barricade de la rue Rossini, qui était appuyée au bâ-
timent de l'Opéra.
Il y eut ensuite un silence de plus de six semaines,
pendant lequel les artistes de l'Opéra se constituèrent
en société. Les représentations ordinaires furent re-
prises à partir du 12 juillet. Ce soir-là on donna la
Muette. Après le troisième acte, le rideau se releva,
et tout le personnel du théâtre dédia devant le buste
d'Auber, en le couvrant de fleurs.
SALLE DE LA RUE LE PELETIER. 2G5
Auber était mort aux derniers jours de la Com-
mune, dans sa maison de la rue Saint-Georges, n** 24.
Sa dépouille avait été provisoirement déposée dans
les caveaux de la Trinité. Un club de femmes se tenait
au-dessus^ de son cercueil, c'est-à-dire dans l'église
même. L'enterrement de l'auteur de la Muette s'est
fait en grande pompe le 15 juillet 1871.
La Société des artistes de l'Opéra donna cinquante-
et-une représentations à ses risques et périls. Elle
monta même un ouvrage nouveau, Érostrate, de
M. Reyer, critique musical du Journal des Débats.
Le l^'" novembre, M. Halanzier fut nommé direc-
teur (sa direction était la quarante-sixième depuis et
y compris celle de l'abbé Perrin, en 1659). A ne
juger les choses que sur l'apparence, il était plus que
téméraire de se charger d'une entreprise aussi lourde
au moment où, pour les causes que l'on connaît,
5 milliards de notre épargne venaient de passer la
frontièi'e. Eh bien! non ; le public parisien, qui n'a-
vait pas le cœur à la joie, n'en était que plus âpre à se
jeter sur les distractions, sur tous les plaisirs passifs,
qui n'exigent ni activité du cerveau, ni mouvements
du corps. Aussi pendant les deux années qui suivirent
la grande tragédie patriotique et sociale, les théâtres
jouirent d'une prospérité sans exemple. Il est facile
de s'en rendre compte par la comparaison de deux
chiffres de recettes que l'Opéra encaissa dans deux
années bien distinctes, dont la première peut être
'mn LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
prise cotiime type d'un temps normal pour les affaires
générales :
Exercice 1868-69. . . . recelte 1,658,750 fr. 55 c.
— 1872-75. ... — 1,757,886 15
Aussi l'Opéra se livra à une paresse de gros rentier
pendant l'année 1872.
En i875, il sortit de sa torpeur, et nous donna la
Coupe du roi de Tliulé, opéra en trois actes, couronné
au concours de 1867; et le petit ballet de Gretna-
Green, qui fut le dernier ouvrage représenté rue Le
Peletier,
Mais avant que l'incendie ne nous chasse pour tou-
jours de ce coin du monde lyrique, où s'illustrèrent
Rossini, Meyerbeer et Halévy, il est bon que nous y
réveillions l'écho des bravos, en proclamant les noms
de quelques artistes de la scène parmi ceux qui y ont
conquis les faveurs de la foule.
Au nombre des chanteurs notables, il importe donc
de citer : A. Nourrit (qui créa les rôles du ténor dans
la Muette, le Comte Ory, Guillaume Tell^ Robert-le-
Diable, la Juive, les Huguenots, etc..) ; Duprez,
qui, par son début dans Guillaume Tell, a fait révo-
lution dans l'art du chant; Mario, Poullier, Gucy-
mard, Roger, Renard, Michot, Warot, Naudin, Vil-
laret, L. Achard, etc.. Voilà pour les ténors. — Les
barytons et les basses sont : LevasseOr (le Rertram de
Robert'le- Diable, le Marcel des Huguenots, le cardi-
SALLE DE LA RUE LE PELETIER. 267
nal de la Juive) ^ Derivis, Inchindi, Dabadie, Serda,
Alizard, Baroilhet, Obin, Morelli, Depassio, Belval,
Bonnebée, Cazeaux, Faure, Caron, Gailbard, etc..
Les grandes et moyennes cantatrices se sont appe-
lées : mesdames Grassari, Jawureck, Damoreau, Fal-
con, Dorus, Nau, Stoltz, Heinefetter, Masson, Pauline
Viardot, Alboni, Tedesco, Bosio, La Grua, Wertheim-
ber, Cruvelli,Gueymard-Lauters, Borghi-Mamo, Artot,
Vestvali, les sœurs Marchisio, Vandenheuvel-Duprez,
Sass, Battu, Nilsson, Mauduit, Devriès, Hisson, Ar-
naud, etc..
Les principaux maîtres de ballet qui ont réglé la
cborégrapbie sur le théâtre Le Pcletier, furent : Perrot,
Mazilier, Montjoie, Saint-Léon, Merante, Petipas, Co-
ralli, etc.. Les danseuses qui s'y sont le plus distin-
guées s'appellent : Montessu, Lcgallois, Noblet, Ta-
glioni, Duvernay, Fitz-James, les sœurs Elssler,
Carlotta Grisi, Dumilâtre, Cerrito, Guy-Stephan, Bo-
sati, Ferraris, Plunkett, Petipa, Zina-Bichard, Mar-
quet, Emma Livry, Mourawiew, Boscbetti, Vernon,
Fioretti, Fiocre, Fonta, Beaugrand, Salvioni, Boz/a-
chi, Sangalli, etc..
Sur cette liste de choix, il y a à souligner le nom
d'une martyre, celui de cette pauvre Emma Liviy,
dont les vêtements prirent feu pendant une répétition
de la Muette, et qui mourut après une agonie de six
mois.
Quelques chiffres d'appointements : Duprez touchait
268 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
70,000 fr. par an; — Naudin, 110,000 ; — Baroil-
het, 60,000; — Levasseur, 45,000; — Mario,
50,000; — mademoiselle Cruvelli, 100,000; —
mademoiselle Falcon, 50,000 ; — madame Dorus,
45,000 ; — madame Stoltz, 72,000; — madame Ro-
sati, 60,000 ; — mademoiselle Elssler, 46,000 ; —
mademoiselle Cerrito, 45,000; — mademoiselle Ta-
glioni, 56,000, etc..
Au point oii en sont nos récils, il peut être intéres-
sant de se demander combien de temps les principaux
opéras que nous avons énumérés dans ce chapitre, ont
mis pour arriver à leur centième représentation? La
réponse est inscrite au tableau suivant qui donne la
vitesse des succès :
U Africaine a atteint sa 100"* en. . » ans 10 mois.
La Muette 'i 2
Le Prophète 3 5
Roberi-le-Diable '2 5
Le Comte Ory 2 11
Les Huguenots . 5 5
Guillaume Tell 5 1
La Juive .5 4
Le Trouvère. . 6 »
La Favorite 8 »
Etc
Trois de ces opéras sont arrivés à leur 500"'* repré-
sentation :
Les Huguenots, donnés en moyenne une fois par 26 jours.
Robert-le-Diable, — — 26 —
Guillaume Tell, — — 28 —
SALLE DE LA RUE LE PELETIER. 209
Quant aux pièces qui, à l'inverse de ces œuvres
triomphantes, ont eu un sort mallieureux, la liste en
serait longue à faire peur. Qu'il nous suffise de citer :
La Reine de Saba 15 représentations.
La Voix humaine 13 —
La Nonne sanglante 11 —
Sapho.. . . '. . 10 —
La Fronde 5 —
Benvenuto Cellini 3 —
Tannhœnser 3 —
'Pantagruel 1 —
Il est remarquable qu'il y ait un rapport si étroit
entre le succès et la valeur d'une œuvre dramatique,
encorequel'une ne soit pas la mesure exacte de l'autre.
Depuis i82i jusqu'à 1873, c'est-à-dire pendant le
temps' qu'il a habité la rue Le Peletier, l'Opéra a
monté :
Opéras 98
Ballets 64
Total 462
Ces 162 ouvrages donnent une somme de 484 actes,
dont 530 pour les opéras et 154 pour les ballets.
Soit une moyenne de 1 acte tous les 7t9 joints.
Or, ce n'est point là de la paresse pour qui sait quel
soin il faut apporter au travail complexe de mettre sur
pied un acte d'opéra.
A la salle Le Peletier se rapporte aussi le souvenir des
270 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
bals masqués qui, durant ces trente dernières années,
ont été de tous les plaisirs parisiens, le plus bruyant,
le plus dément, le plus casse-cou !
Le système des bals non-dajisants s'était maintenu
depuis l'an VIII jusqu'au règne de Louis-Philippe en
passant par l'Empire et la Restauration. Les gens de la
meilleurecompagnie s'y rendirent pour yjouirduplaisir
delà conversation sous le masque. Mais, en 1837, fut
inauguré le bal Musard qui s'est continué jusque dans
ces derniers temps sous les chefs d'orchestre Musard,
Strauss et Arban. Ce fut la période des grandes satur-
nales où le cancan faisait rage. On y parlait l'argot
des banlieues, le tutoiement y était de rigueur, et la
société y était tellement mêlée qu'on y rencontrait
même des princes et des diplomates.
Grand et féerique spectacle, après tout, que ce bal
de l'Opéra, et si unique d'ans son genre que toutes les
tentatives de copie qu'on en a faites dans les autres ca-
pitales, et même à Paris, ont échoué constamment.
Le plus fidèle historien des bals de l'Opéra a été
Gav-arni. La postérité restera stupéfaite en feuilletant
ses recueils où, d'un crayon affolé, le grand artiste
a fait grouiller tout un monde de débardeurs, de
pierrots, de chicards et de colombines en délire!...
Pourtant nos neveux, s'ils ont du bon sens, voudront-
ils croire que nous ayons logé sous la même clef les
nobles divinités qui président au drame lyrique et la
fée titubante qui conduit les orgies du carnaval?
SALLE DE LA RUE LE PELETIER. 271
Les choses en étaient là quand l'Opéra qui, ayait déjà
été incendié en 1765 et en 1781, brûla pour la troi-
sième fois î
Nous assistions à cette scène horrible; nous passions
toute la nuit du 28 au 29 octobre 1873 autour du bra-
sier, on peut dire du volcan de la rue Le Peletier. Ce
sont donc nos souvenirs personnels qu'on trouvera
aux pages qui vont suivre. Et pour être plus sûr de
n'en point fausser l'exactitude, nous allons donner,
entre guillemets, les notes mêmes que nous avons
crayonnées dès le lendemain de la catastrophe.
« Mardi soir, 28 octobre... Je descends la rue
Blanche en compagnie d'un de mes amis... Le temps
est très-beau ; et nous causons de mille choses incohé-
rentes, comme font les noctambules quand la nuit n'est
ni chaude ni froide, et qu'il n*est encore que onze heu-
res un quart.
« — J'étais hier à l'Opéra, me dit mon compagnon.
J'y ai vu le Prophète, A propos comment font-ils donc
pour imiter si bien l'incendie du cinquième acte?» —
« Ce n'est pas une imitation, m'amusai-je à répondre.
On met le feu pour de bon à l'Opéra, par exemple avec
beaucoup de précautions, et puis les pompiers sont
là, et pendant que le public sort... » — « Laissez
donc!... Enfin, je vous ai cherché pendant les en-
tr'actes. » — « Ce n'était pas la peine. Je n'avais
que faire à l'Opéra hier, mais j'y vais demain. » —
« On donne...? » — « Ilamlet. C'est la lOO""' ; la
2J2 LES TREIZE SALIES DE L'OPERA.
presse est invitée. Il paraît que l'éditeur de la parti-
lion va être obligé de compter quinze mille francs de
prime à l'auteur. Il est vrai qu'on n'assistera pas à
cette scène émouvante ; mais je n'en suis pas moins
convié à m'asseoir demain dans le fauteuil d'orchestre
n° 204... » — « Nous parlions d'incendie, me dit
mon interloluteur, en m' interrompant brusquement,
tenez!... »
« Et il me montrait le ciel qui était tout rouge du
côté du sud-est.
« — En effet, lui dis-je, mais çà vient de très-loin,
de la montagne Sainte-Geneviève peut-être. Cepen-
dant, si vous y tenez, allons à la découverte... »
« Et nous prîmes par la rueChaptal. Arrivés dans la
rue Nolre-Dame-de-Lorette, nous vîmes courir au-de-
vant nous un homme sans chapeau, à l'air éperdu, qui
allait dans la direction de Montmartre en criant de
toutes ses forces : l'Opéra ! l'Opéra !1 l'Opéra!!!
« Nous pressâmes le pas sans mot dire, car la même
angoisse nous avait saisis tous les deux à la gorge. Et
à mesure que nous approchions du boulevard, nous
sentions que l'oiseau de malheur, rencontré rue Notre-
Dame-de-Lorette, avait chanté juste.
« Quand nous fûmes arrivés au coin des rues
Laffitte et Rossini^ la vérité nous apparut dans sa
navrante horreur. C'était bien l'Opéra qui brûlait!
« Les rues étaient presque désertes, carilétaitdéjà
minuit... Et c'est ce qu'on ne veut pas comprendre en
SALLE DE LA RUE LE PELETIER.
province, les Parisiens très-lravailleurs pour la grande
majorité, se couchent de bonne heure parce qu'ils se
lèvent tôt... Enfin au premier moment, il n'y avait pas
deux cents personnes sur le boulevard et dans les rues
adjacentes... Et quel monde!... le ramassis des bu-
vettes de nuit, les soupeurs à Tannée, la basse bohème
des tripots, et quantité de Vénus de plein-vent...
Aussi il fallait entendre les propos de tous ces
bipèdes I
« Pourtant on ne peut pas dire que les bras man-
quaient pour faire la chainc.Lachaine? à quoi bon?
Jusqu'à une certaine heure de la nuit, l'eau était
presque introuvable.'!! Et cela dans une ville qui est
bâtie sur un marais, et qui a dépensé des millions pour
amener dans ses murs, la Vanne, la Dhuys et autres
rivières !
« Vers une heure du matin, la foule grossit sensi-
blement... Un public nombreux sort de l'Opéra-
Comique où il y avait représentation extraordinaire au
profit de la caisse des artistes dramatiques.
« L'atmosphère continue à être assez calme. Cepen-
dant une légère brise de nord-est fait pleuvoir des
charbons embrasés sur le boulevard... Je suis curieux
de voirjusqu'oùvont tomber les flammèches ; je prends
la rue de Choiseul, puis la rue Monsigny... Jusqu'au
Théâtre-Italien, situé à plus de quatre cents mètres de
la fournaise, je marche au milieu d'une poussière de
feu.
274 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
« Quand je reviens vers le boulevard, la panique
est dans tout le quartier de l'Opéra... Plusieurs mai-
sons ont pris feu. Le n'' 4 delà rue Le Peletier est sur-
tout en danger... La chaleur est si .intense' que les
persicnnes commencent à flamber de toute part... On
me dit aussi que le théâtre de Robert-Houdin est déjà
atteint par le fléau... Mais les pompiers font sentinelle
sur tous les toits.
(( Les locataires du passage de l'Opéra sont affolés ;
on les voit courir, emportant leurs effets les plus pré-
cieux et les déposant en tas sur le trottoir du boule-
vard qui longe les numéros impairs... Un habitant du
cinquième étage de la rue Rossini imagine, dans son
trouble, de sauver sa pendule en la jetant par la fenê-
tre... C'est (le tout côté l'aspect d'une ville au pillage :
on marche sur des livres, sur des souliers, sur des
faux-cols, sur des couverts de table ; on butte dans des
malles de voyage, dans des lampes, dans des cages à
serins... Et puis des chiens qui se sauvent comme des
hébétés dans toutes les directions !
(( Il est environ trois heures du matin... L'incendie
paraît être à son maximum d'intensité... L'Opéra s'est
changé en un Vésuve ! On entend des détonations
effroyables. C'est le lustre qui tombe; c'est le plafond
du foyer qui s'écroule ; c'est l'effondrement général!...
Les pompiers qui font des prodiges, comme à leur
ordinaire, ne songent bientôt plus qu'à sauver les bati^
ments de l'administration de l'Opéra ; et ils y réussis-
SALLE DE LA. RUE LE PELETIER. 275
sent... Du reste, le directeur, M. Halanzier, qui a là
son appartement particulier, avait eu le temps et la
facilité défaire évacuer sur la cour de la mairie Drouot
les objets les plus intéressants que contenaient ces
bâtiments.
« A quatre heures du matin, voulant fuir un spec-
tacle dont l'horreur m'accable, je descends le boule-
vard jusqu'à la place du Nouvel-Opéra... Là (ce ren-
seignement peut donner une idée de la violence de
l'incendie)) je lis sans effort toute une colonne de
journal, et pourtant la lueur ne saurait m'arriver
qu'en décrivant une parabole par-dessus plusieurs
îlots de maisons.
c( En revenant vers le lieu du sinistre, je rencontre
un employé de l'Opéra que je connais, et qui me
donne quelques notes à mettre sur mon carnet.
« Nous avons, me dit-il, répété ce soir Jeanne d'Arc^,
« l'opéra de M. Mermet, que nous montions pour cet
« hiver. Quand nous sommes sortis du théâtre, à dix
« heures, rien n'annonçait que nous n'y rentrerions
« jamais. Ce n'est qu'une demi-heure plus tard qu'une
« fumée noire et nauséabonde s'est répandue dans le
« quartier et jusque sur le boulevard. Comme elle sem-
(( blait partir de la rue Rossini, il est bien probable
« que le feu aura pris par le magasin des décors. »
« Le reste de la nuit s'achève sans incidents nou-
veaux... Mais le jour levé, je force la consigne des
gardiens de la paix, et je pénètre dans la cour de l'O-
270 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
péra... Il y a là plus de cent personnes qui vonl cl
viennent tout elfarées : M. Halanzier, M. Delaliayc,
son secrétaire, les chanteurs Villaret, Obin, Gailhard,
Salomon, Caron, j;uis plusieurs danseuses... Sur le
pavé de la cour et dans les corridors de la maison
que le feu a épargnés, c'est un pêle-mêle lamentable
d'accessoires de théâtre à moitié détruits : la cou-
ronne de l'empereur Sigismond, les fleurs du jardin
de Marguerite, des chapeaux de huguenots, le dia-
dème de Selika, le rameau magique du couvent de
Sainte-Rosalie, l'arbalète de Guillaume ïtll, le broc à
bière de Jean de Leyde, puis des épées, des casques,
des plumes, des anjuebuses, des bouts de ruban, des
gobelets..., le tout mouillé, piétiné, ruiné!'
« Enfin, je rentre chez moi, excédé de fatigue et
d'émoi ion... C'est l'heure où l'on colle dans Paris les
affiches de théâtre. Celle de l'Opéra, imprimée dès la
veille, annonce imperturbablement la lUO'' représen-
tation dUlamlet, pour ce soir à 7 h. J/2 !... )>
Ici s'arrêtent nos notes. Mais nous pouvons y joindre
d'autres renseignements, qui n'en sont pas moins
véridiques pour nous avoir été donnés depuis par
d'autres témoins oculaires.
C'est vers huit heures du malin que le caporal de
pompiei;s Bellet, qui était monté sur un mur miné, par
le feu, perdit l'équilibre et tomba dans la fournaise.
On entendit un grand cri, et puis plus rien!... Les
restes informes de la malheureuse victime furent re-
SALLE DE LA RUE LE PELETIER. 277
trouvés quelques jours après, et inhumés au cimetière
Montparnasse. L'Office des morts fut chanté, à l'église
du Val-de-Grâce, par tout le personnel de l'Opéra, ac-
compagné par l'orchestre.
Il n'y eut point d'autre mort à déplorer ; mais
l'ambulance établie à la mairie Drouot soigna quelques
blessures légères. M. Diaz, l'auteur de la Coupe du
roi de Thule\ avait reçu une contusion à la cuisse;
on cite encore un commis de banque frappé à la main
par une ardoise, et un officier prussien (il y en a par-
tout) qui a été touché au poignet par un débris en-
flammé.
Les ruines fumantes de l'Opéra ont reçu la visite de
toutes les autorités gouvernementales . M. le Prési-
dent de la. République, le ministre de l'intérieur, le
ministre de l'instruction publique, le préfet de la
Seine, le préfet de police, le gouverneur de Paris, etc. . . ,
se sont succédé dans ce triste pèlerinage. '
On a distingué, pour leur dévouement au milieu
de la bagare : le ténor Salomon, qui a sauvé la
caisse; Gailhard, basse chantante de l'Opéra, qui a
mis la partition de Jeanne d'Arc à l'abri du feu ;
M. Nuitter, archiviste, et M. Cœdèsj souffleur, qui ont
préservé tous les papiers historiques de la maison, les
livrets, les partitions, la collection des affiches depuis
l'an XII, le recueil des états d'émargement depuis
1749, contenant p^r milliers des autographes d'ar-
tistes, etc..
i6
278 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
Déjà le matériel de l'Opéra avait été appauvri, en
1861, par rincendie du magasin de décors do la rue
Richer. Les pertes de 1875 furent encore plus sen-
sibles. Elles consistèrent principalement dans la des-
truction des décors et des parties d'orchestre de la
Juive ^ du Prophète, des Huguenots, du Troiivère,
de r Africaine, de Don Juan, de la Favointe, de
Faust, à'Uamlet, du FreiscMtz, de la Coupe du
roi de Thulé, de Jeanne d'Arc (trois tableaux seule-
ment), de la Souîxe, de Coppelia, et de Gretna-
Green.
Une partie notable des costumes a été détruite
aussi.
Ont été également anéantis : la machinerie de la
scène, le magasin d'accessoires, les armures, le mo-
bilier du théâtre et de la salle, le matériel d'éclai-
rage, etc.. ; — les bustes du foyer, entre autres celui
de Gluck, chef-d'œuvre de lloudon ; — la statue as-
sise de Rossini, qui se trouvait derrière le contrôle ;
— divers instruments de musique : l'orgue, 5 harpes,
4 clarinettes, 1 basson, plusieurs violons et violon-
celles, 10 contre-basses (dont plusieurs appartenaient
à l'Opéra depuis un siècle), 3 jeux de cors, 2 grosses-
caisses, 1 paire de cymbales, 6 timbales, 2 tambours,
2 triimgles, 2 tam-tams, 8 cloches, etc.
La tradition voulait qu'une de ces cloches (celle
qu'on entendait dans les Huguenots) provînt du bef-
froi de Saint-Germain-l'Auxerrois, et qu'elle eût, en
SALLE DE LA RUE LE PELETIEH. 279
4572, donné le signal du massacre de la Saint-Bar-
thélemi.
Les pertes totales furent évaluées à plus de 2,500,000
francs.
Ainsi finit cette salle Le Peletier, où l'art drama-
tique et lyrique s'était manifesté par ses chefs-d'œu-
vre les plus accomplis.
Jusque dans les derniers temps, et malgré des dé-
faillances de détail, les représentations de l'Opéra
avaient conservé, par la force de la tradition, un ca-
ractère de dignité qui imposait. On eût dit que cela
venait de l'air respiré là, et qui serait resté chaud des
enthousiasmes de la grande époque de Rossini, de
Meyerbeer, d'Auber et d'Halévy.
Il y a en mécanique ce que l'on appelle la « vitesse
acquise, » qui est le produit d'une force ayant déjà
cessé d'agir. Eh bien, dans les théâtres qui, comme
l'Opéra, ont un passé, n'y a-t-il pas ce que l'on pour-
rait appeler « un style acquis, » soit une manière de
faire et de dire qui serait persistante longtemps après
la disparition de ceux qui l'y auraient introduite? Or
cela, cette chose impalpable et volalilisable tient plus
qu'on ne le croit aux murs du monument. C'est
l'esprit familier de la maison, et qui est en grand dan-
ger de s'envoler, quand la maison brûle.
•
XII
SALLE VENTATOUR
(1874)
La salle Yentadour, qui aujourd'hui est occupée
principalement par les Italiens, n'en a pas moins été
de tout temps une sorte d'auberge dramatique don-
nant le couvert, le feu et la lumière à qui en voulait
pour son argent. On y a chanté, on y a joué la comé-
die et la tragédie dans les langues les plus diverses.
On s'y est même promené en bateau !
Telle était sa destinée, sinon sa destination.
En effet, vers la fin du règne de Charles X, l'édi-
lité parisienne était à bout de moyens pour soutenir la
salle Feydeau qui, bâtie à la hâte en 1789, craquait
de toute part et mettait réellement en danger les
acteurs de l'Opéra-Comique qui l'exploitaient, ainsi
que le public qui la fréquentait.
10.
282 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
H fallait aviser. Aussi le 8 octobre 1826, le roi
signait une ordonnance portant (art. 1") : « La nou-
velle salle [du théâtre royal de l'Opéra-Comique sera
placée dans l'axe de la rue Ventadour, à 40 mètres en-
viron de la rue Neuve-des -Petits-Champs, et sera isolée
au devant par une place d'environ 1 8 mètres de largeur. »
Les travaux commencèrent aussitôt sous la direction
des architectes Iluvé et de Guerchy , qui dépen-
sèrent 5,000,000. A cette somme, il faut joindre
les 500,000 francs que déboursa la Ville pour les
abords du monument, c'est-à-dire pour les rues Mon-
signy, Dalayrac, Marsollier et iMéhul.
L'Opéra-Comique, alors dirigé par le colonel Ducis,
inaugura sa nouvelle salle le 'undi 20 avril d829.
Quelques extraits des journaux du temps vont nous
donner les impressions de cette soirée. Laissons
d'abord parler la Revue musicale, un des organes los
plus importants de l'époque :
« Cette salle est commode, et les décorations en
sont de bon goût. Elle est sonore dans le bas, mais
elle nous a semblé un peu sourde dans les étages supé-
rieurs. Le foyer est simple, élégant; et de nombreuses
issues permettent de circuler facilement dans l'inté-
rieur de la salle. Le parterre et les galeries sont gar-
nis de dossiers. Mais il paraît que la construction du
théâtre est loin de répondre à celle de la salle. Aucune
commodité, dit-on, n'a été prévue ; les loges des
acteurs sont petites et mal distribuées. .
SALLE VENTADOUR. 28c
« Le spectacle se composait des Deux mousque-
taires^ àe. la Fiancée (d'Auber) , et de l'ouverture du
Jeune Henry ^ qu'on a exécutée entre les deux pièces.
(( Personne n'était venu pour jouir du spectacle; le
désir devoir la nouvelle salle avait seul attiré la foule
des curieux, car des conversations particulières se sont
établies au commencement de la soirée et n'ont cessé
qu'à la sortie.
« Nous allions oublier de signaler une heureuse
innovation. C'est un passage souterrain dans lequel les
voilures vont déposer à couvert les personnes qu'elles
contiennent et vont les reprendre à la sortie du spec-
tacle. »
Ce passage existe toujours en 1875 ; on a seulement
renoncé à s'en servir, et sans que la raison de cet
abandon paraisse autre que la routine qui veut que,
depuis plusieurs siècles des femmes chaussées de sou-
liers légers se mouillent les pieds à la porte de tous les
théâtres.
La Quotidienne se réjouit aussi de ce que les bancs
du parterre soient à dossiers. Puis elle nous renseigne
sur l'ornementation intérieure delà salle: « Le dessin
des loges supérieures est d'un beau relief; celles sur-
tout dont la décoration offre l'image d'un tapis ren-
versé. L'artiste a été moins heureux dans la peinture
du pourtour des premières galeries ; cet entrelacement
de .lourdes guirlandes et de lignes rappelle trop les
ornements en u.nge au dernier siècle. Les loges
284 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
d'avant-scène paraissent un peu étroites, à cause delà
prodigieuse hauteur des colonnes corinthiennes où
elles sont resserrées. A cette imperfection près, l'or
et la pourpre qui dominent dans la décoration sont
d'un effet très-favorable aux toilettes les plus somp-
tueuses. Le foyer est vaste et magnifique. »
Le Journal des Modes nous apprend que pour cette
soirée d'inauguration « les femmes portaient des coif-
fures en cheveux, ornés de deux bracelets réunis, qui
formaient une espèce de couronne. Ce cercle en or et
en pierreries était surmonté d'une espèce de fusée,
d'où s'échappaient des boucles de cheveux... Quant
à nos élégants, ils étaient en habit ou en redingote de
drap vert-pré, à collet très-large et très-court. »
Mais voici qui est infiniment curieux: le lecteur se
souvient que, lors de l'inauguration de la « seconde
salle du Palais-Royal, » la police de Louis XV avait
rédigé un règlement très-libéral qui abolissait tout
droit de préséance au défilé des voitures après le
spectacle.
En 1829, une réaction d'un genre tout féiodal se
fait sentir dans le même service. M. deBelleyme, pré-
fet de police, établit une hiérarchie entre les voilures.
Il édicté que : T celles des princes, des ministres et
des ambassadeurs stationneront autour du théâtre et
dans la jue Monsigny ; 2° les voitures bourgeoises
attendront rue de Ghoiseul ; 3° les voitures de place se
tiendront rue Yentadour. — n Défilé: Aucune voiture
SALLE VENTADOUR. 285
ne pourra se metire en mouvement qu'après le départ
(Je celles des princes, des ministres et des ambassa-
deurs. Les voitures bourgeoises défileront ensuite ;
après avoir pris leurs maîtres, elles sortiront par l'en-
trée qui fait face à la galerie de Choiseul. Les voitures
de place iront charger deux à deux à l'entrée du passage
Choiseul et de celui de l'Ôpéra-Comique. »
Pour qui connaît la topographie du quartier et les
dispositions de la salle Ventadour, il est clair que ce
règlement interdit aux simples fiacres, et à eux seule-
ment, de profiter du passage à couvert sous le théâtre.
Leur humble condition les oblige même à subir la
gcne de défiler devant les portes de sortie, deux par
deux, commodes collégiens en promenade.
Et voilà ce que le Journal des spectacles appelle
(( des précautions prises par une autorité tutélaire en
la(juelle on n'espère jamais en vain !!! »
Un fait qui nous a toujours bien étonné, c'est le
peu de traces que le séjour de l'Opéra-Comique à
Ventadour a laissé dans la mémoire des contemporains.
Les dilettantes d'un certain âge, que nous avons ques-
tionnés à ce sujet, se rappellent pourtant, et avec
ravissement, les soirées plus lointaines de Feydeau !
Mais nous ne perdrons pas notre temps à pénétrer ce
mystère psychologique.
Ce qui est certain, c'est que l'Opéra-Comique a fait
honneur à son nouveau palais en y chantant, dans un
laps de trois ans, plus de trente partitions nouvelles.
286 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
parmi lesquelles ; les Deux nuits, de Boïeldieu; r Illu-
sion^ d'Hérold ; le Dilettante d'Avignon, d'Halévy ;
Fra-Diavolo, d'Auber ; Danilowa, d'Adolphe Adam ;
r Auberge (VAuray, de €arafa et Hérold ; Zampa,
d'Hérold ; le Mamiequin de Bergame, de Fétis, etc.
L'Opéra-Comique n'en fit pas moins de mauvaises af-
faires dans une maison dont le loyer était trop) onéreux ;
et il se réfugia, en 1852, à la j)lace de la Bourse, au
théâtre des Nouveautés, qui fut plus tard celui du Vau-
deville. La fortune l'y suivit. Mais nous ne ferons pas
comme la fortune, car ce serait sortir de notre cadre.
Aussitôt que la salle Ventadour fut abandonnée par
rOpéra-Comique, un spectacle singulier s'y installa.
Le plancher de la scène avait été enlevé et remplacé,
par une énorme cuve remplie d'eau, sur laquelle vo-
guaient des bateaux. Le « Théâtre-Nautique » joua
pour son ouverture (en 1853) une pièce en un acte ;
les Ondines, et un drame chinois en trois actes, inti-
tulé Kao-Kang. L'entreprise ne réussit pas.
Le théâtre de la Renaisssance, dont Anténor Joly
avait obtenu le privilège, fut inauguré, en 1858, à la
salle Ventadour. Son répertoire était mixte ; il se com-
posait de drames et d'opéras.
Cependant la Renaissance eut des malheurs finan-
ciers ; et elle fut forcée de clôturer en mai 1840. Elle
n'avait vécu que dix-huit mois; mais ce temps si court
fut très-bien employé au profit de l'art. Parmi les
œuvres de valeur que nous trouvons au répertoire
SALLE YENTADOUR.
lyrique de la Renaissance, il suffira de citer Lucie de
Lamermoor , traduite pour la première fois en français,
V Eau merveilleuse^ de Grisar, la Chaste Suzanne , de
Monpou, etc.. Ruy-Dlas, de Victor Hugo, a aussi été
créé à la Renaissance parFrédérick-Lemaître.
Les Italiens n'ont pris possession définitive de la
scène qu'ils exploitent encore qu'en 1841 . Ils venaient
alors de l'Odéon où ils s'étaient réfugiés après l'incen-
die de la salle Favart. Mais comme ilsnechantentque
trois fois par semaine, durant six mois de l'année, ils
peuvent céder leur théâtre à d'autres entreprises les
soirs oii ils n'en font rien.
C'est ainsi que nous avons vu devant la rampe de
Venladourla troupe du Palais-Royal qui y joua pendant
que l'on réparait sa maison (1852).
L'Opéra-Comique, pour la même raison, y chercha
asile l'année suivante.
Puis ce furent les compagnies dramatiques de la
Ristori, de Salvi, de Rossi, jouant le drame et la
comédie en italien ; et la ti-oupe anglaise de Sothern
(1867). Sans compter que là se sont donnés aussi
des concerts de toute sorte : ceux de Richard Wagner
(1860), deRubeinstein, de Vivier, de Wékerlin, etc..
Nous y avons vu encore des bals masqués très-sui-
vis, (!ans l'hiver de 1854-55. On y dansait sur des mo
tifs du Trovatore^ qui était alors dans sa nouveauté.
Un second « théâtre de la Renaissance » tenta aussi
la fortune à Ventadour ; et peut-être est-il urgent que
LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
nous en prenions note, car il a répandu si peu d'éclat
que le souvenir en est déjà presque effacé. Ce futdonc
le 16 mars 1868 que l'intrépide M. Carvalho ouvrit
un nouveau théâtre dont les représentations alternaient
avec celles des Italiens. M. Carvalho, qui était directeur
du Théâtre-Lyrique de la place du Châtelet, avait fait
deux parts de son répertoire : il jouait ses opéras-
comiques et ses traductions au Théâtre-Lyrique , et
transportait ses grands-opéras français à la salle Ven-
tadour. Il débuta par Faust ^ avec Madame Carvalho,
Troy, Massy, Barré, etc. Mais au bout de quelques
mois, il lui fallait renoncer à une entreprise que le public
n'avait pas voulu encourager.
Après l'incendie du 28 octobre, l'Opéra resta quatre-
vingt-trois jours sur le pavé. Pendant ce temps, les
journaux entamèrent des polémiques sur le choix d'un
local provisoire où Ton pourrait le loger. Les uns dési-
gnaient rOdéon; les autres le Châtelet. Un troisième
parti qui faillit l'emporter demandait que la salle
Le Peletier fut rebâtie en trois mois comme l'avait été
celle de la Porte-Saint-Martin.
Mais le ministère décida que l'Opéra se réfugierait
à Ventadour où ses exercices alterneraient avec ceux
des Italiens ; et l'Assemblée nationale, dans un beau
mouvement de dilettantisme, ne larda pas à voter
5,500,000 francs pour l'achèvement immédiat de la
nouvelle salle, plus 2,500,000 francs destinés à la
réfection du matériel de la scène. En conséquence,
SALLE VENTADOUR. î8(^
M. Charles Garnier donna la plus grande impulsion
aux travaux de la nouvelle salle; et, d'autre part, un
atelier de décorateurs fut installé dans la partie sud
du Palais de l'Industrie.
L'Opéra débuta donc sur ses planches provisoires
le 19 janvier 1874, par Don Juan^ avec Faure,
Villaret, Gailhard, Caron, Gaspard, mesdames Fe-
rucci, Gueymard-Lauters et B. Thibault. Puis vinrent
Guillaume Tell^ la Favorite^ les Huguenots, Ham-
let, etc. ; enfin un opéra nouveau en quatre actes,
V Esclave^ qui n'a vécu que quelques soirs.
Les habitués de l'Opéra se sont aussi régalés,
comme ils ont pu, d,es ballets de la Source et de
Coppélia.
Ce fut d'ailleurs une vraie surprise; car de méchants
bruits couraient ; on prétendait que le plancher des
Italiens ne résisterait pas à la pression rhythmée de
quarante paires de jambes et que tout au plus pourrait-
on s'y permettre un paisible menuet. Mais c'était
calomnier à plaisir de gentilles sylphides chez qui la
légèreté est vertu professionnelle. La malveillance
affirmait encore que le parquet de Ventadour présen-
tait desaspérités redoutables ; que ce n'étaientque rocs
escarpés et vallées sinueuses comme dans les plans
en relief des Alpes ; qu'on y pourrait, non pas dan-
ser, mais apprendre la géographie de la Suisse. L'ex-
périence a démontré qu'il n'en était rien.
Cependant il a fallu un public indulgent aux repré-
290 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
sentations par à peu près que donnait là l'Opéra.
L'orchestre avait été réduit à soixante exécutants, les
chœurs et le corps de ballet étaient diminués dans la
même proportion. Quant aux décors, ils étaient, en
grande partie, empruntés au magasin du Théâtre-
Italien. Ainsi, Don Juan se jouait de la sorte : le
premier tableau se passait à Séville, sous les fenêtres
du docteur Bartholo (décor .du Barbier); la scène
de la noce villageoise, en Ecosse (décor de Lucia
di Lammermoor) ; la scène du bal, à Paris (décor de
la Traviata) ; la scène du souper, à Ferrare (décor
de Lucrezia Borgia).
Les autres opéras ne faisaient pas plus belle figure
dans ces toiles de raccroc.
L'action dramatique de Guillaume Tell qui ne se
passait plus dans les Alpes, avait tout l'air de se dé-
rouler dans un village des environs de Paris oii les
paysans auraient été mécontents de leur juge de paix.
Dans Bobert-le-Diable, Bertram et Robert qu'on
voyait de près dans leurs petits- appartements, fai-
saient l'effet de tranquilles bourgeois.
Les Huguenots cependant étaient plus présenta-
bles. On leur avait loué une espèce de château de
Chenonceaux dans quelque théâtre de province. Et
puis, pour le troisième acte, il y avait une manière
de Pré-aux-Clercs. Il n'y manquait giière que la lune
qui, rue Le Peletier, était Un des accessoires les plus
ingénieux du matériel de l'Opéra. Quelle apparence)
SALLE VENTADOUR. 291
après tout, que Catherine de Médicis ait choisi une
nuit de pleine lune pour l'extermination des pro-
testants?
Et il fallait encore applaudir l'industrieux metteur
en scène, qui montait vaille que vaille des opéras
aussi majestueux et aussi compliqués dans le cadre
où Don Pasquale fait ses grimaces. Car le beau mé-
rite qu'il y avait à donner les Huguenots ou Guil-
laume Tell sur le Théâtre Le Peletier, quand on
possédait tous les outils nécessaires et, comme prin-
cipal élément de splendeur, l'espace! Le vrai chef-
d'œuvre de l'adresse était de réduire ces grandes
peintures historiques aux proportions d'un tableau de
genre, et cela sans que l'effet produit sur l'esprit du
spectateur en fût trop diminué.
L'année que l'Opéra a passée à Ventadour (du
19 janvier au 30 décembre 1874) n'en a pas moins
été un temps calamiteux pour la musique. Mais on ne
put rendre personne responsable de tant de misères.
Le mal venait d'une stupide allumette chimique, et si
onéreuse, par-dessus le marché, qu'on peut se de-
mander avec effroi à combien en reviendrait la boîte,
impôt compris?
xni
LE NOUVEL OPÉRA
(1873)
Le 29 septembre 1860, la construction d'une salle
d'Opéra, au boulevard des Capucines, fut officielle-
ment déclarée d'utilité publique.
A la date du 29 décembre de la même année, le
Ministère d'État et des Beaux-Arts mit au concours le
plan du nouveau théâtre. Cent soixante-dix projets
furent envoyés au Gouvernement, qui en fit une expo-
sition publique au Palais de l'Industrie.
Le jury fut sévère; il ne décerna point de premier
prix.
Pourtant il distribua des primes d'encouragement à
MM.Jinain (6,000 fr.), Crepinel et Botrel (4,000 fr.),
Garnaud (2,000 fr.), Duc (1,500 fr.), Ch. Garnier
(l,500fr.).
294 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
Il fut décidé, en outre, que, sur un programme
plus détaillé, un second concours "serait ouvert entre
ces six concurrents. Cette fois, le projet de M. Charles
Garnier fut couronné à l'unanimité. Le rapport du
jury s'exprimait ainsi : « Le travail de cet architecte
a été jugé réunir des qualités rares et supérieures
dans la belle et heureuse distribution des plans, l'as-
pect monumental et caractéristique des façades et des
coupes... L'exécution de ce projet promet une salle
d'Opéra digne de Paris et de la France. »
M. Charles Garnier est né à Paris en 1825. Il entra
à l'Ecole des Beaux-Arts en 1842 ; et y fit ses étu-
des sous Lebas et Leveil. Il en sortit en 1848 avec
le prix de Rome. Après avoir fait des voyages très-
laborieux et très-fructueux en Italie, en Grèce et en
Turquie, il revint à Paris, où il fut nommé « sous-
inspecteur des travaux de la tour Saint-Jacques-la-
Boucherie. » Lors du concours de l'Opéra, il était
architecte de deux arrondissements de Paris. Malgré
l'effrayant labeur qui l'a tenu pendant quatorze ans au
boulevard des Capucines, M, Garnier a trouvé le temps
de publier des travaux dans une dizaine de journaux
et de recueils spéciaux. H a donné aussi au public
deux livres : A travers les arts (1869), et Étude sur
le théâtre.
Pour faire place au nouvel Opéra, on avait créé à
coups de pioche un grand espace entre les rues Basse-
du-Rempart, de la Chaussée-d'Antin, Neuve-des-Ma-
LE NOUVEL OPÉRA. 295
thurins, et le passage Sandrié. Le terrain livré à
l'architecte avait une superficie de 14;000 mètres»
dont 11,226 devaient être couverts par le monument,
et les 2,774 autres par ses dépendances.
Il se trouvait (hasard significatif) que la salle et une
partie de la scène du futur Opéra devaient occuper
exactement l'emplacement du théâtre que mademoi-
selle Guimard avait fait construire, il y a cent ans,
dans son hôtel de la Chaussée-d'Antin.
Telles furent les phases de la période emhryogé-
niqûe de l'Opéra.
Les terrassements commencèrent en juillet 1861.
Mais bientôt le travail devint très-pénible par la
découverte d'une nappe d'eau souterraine qu'il fallut
épuiser avec des pompes à vapeur. L'accident était
pourtant à prévoir, car le quartier de la Chaussée-
d'Antin est bâti sur un marais dont l'humidité est
entretenue par le voisinage du ruisseau de Ménilmon-
tant, qui coule sous la rue de Provence, après avoir
passé à la Grange-Batelière.
La première pierre du monument fut posée le
1 5 janvier 1 862 ; quant à la première pierre exté-
rieure, elle fut scellée avec les cérémonies d'usage le
21 juillet de la même année.
La façade du monument fut présentée au public le
45 août 1867. A partir de cette date, les travaux,
cessant d'être visibles du dehors, semblèrent se ra-
lentir.
296 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
Pendant le siège, l'Opéra servit de magasin de
vivres; et lors des batailles de la Commune, les sol-
dats de l'armée régulière s'en firent un poste avancé
pour tirer sur la barricade de la rue Meyerbeer.
L'Opéra de Paris est le plus grand et le plus
luxueux théâtre du monde. La longueur de l'édifice
est de 172 mètres; — sa largeur, de 101. — Il a
79 mètres de hauteur depuis le fond du troisième
dessous jusqu'à la lyre de l'Apollon d'Aimé Millet, qui
couronne si fièrement le pignon de la scène. Le vo-
lume total de l'édifice représente environ 15 fois celui
de rOpéra de Berlin.
Mais nous ne devons pas perdre de vue que le présent
ouvrage est écrit, comme l'on dit, «à l'usage des gens
du monde, » et qu'ainsi il ne nous est pas permis
d'égarer l'esprit du lecteur dans des descriptions fasti-
dieuses. Nous ne ferons donc pas le compte de tous
les festons et de toutes les astragales qui décorent le
nouvel Opéra ; nous ne rédigerons point le livret de
ce « salon, -» oii sont exposées à perpétuité les œuvres
de 105 artistes (dont 13 peintres, 73 sculpteurs et
19 ornemanistes); et nous n'allons qu'indiquer du
bout de la plume les parties du monument qui sont
le mieux faites pour captiver le public.
Voici d'abord, à l'extérieur, les bustes'des plus cé-
lèbres compositeurs de musique dramatique. Ils sont
rangés par ordre de dale, comme dans un panthéon
bien ordonné :
LE NOUVEL OPÉRA. 29/
Sur la façade de l'Est, ce sont:Monteverde, Durante,
Jomelli, Monsigny, Grétry, Sacchini, Lesueur,Berton,
Boïeldieu, Ilerold, Donizetli, Verdi ;
Sur la façade de l'Ouest (et en prenant encore la
série au plus haut de la chronologie) : Cambert, Cam-
pra, J.-J. Rousseau, Philidor, Piccini, Paisiello, Che-
rubini, Mehul, Nicolo, Weber, Bellini, Adam.
La façade principale a été réservée à ceux des musi-
ciens que l'administration a jugé être les plus glo-
rieux. Là sont rangés : Rossini, Auber, Beethoven,
Mozart, Spontini, Meyerbeer, Ilalevy.
Et puis, près des portes d'entrée, les quatre médail-
lons dePergolèse, de Cimarosa, de B^ch et de Haydn.
Sous le vestibule (honneur plus grand encore),
sont placées les quatre statues assises de Luîli, de Ra-
meau, de Gluck et de Haëndel. Il y a, paraît-il, une
idée de symbolisme dans ces quatre figures :Lulli per-
sonnifierait la musique italienne ; Rameau, la musique
fiançaise; Gluck, la musique allemande; enfin, Haën-
del, la musique... anglaise. Ainsi pour la symétrie,
et parce qu'il y avait quatre espaces vides à remplir,
il a fallu imaginer une école anglaise. Ce serait une
création un peu hardie. Et d'ailleurs, si Haëndel, qui
était Saxon, représente la musique anglaise, parce
qu'il a vécu en Angleterre, Lulli, qui était Florentin,
devrait, au même titre, représenter l'école française,
puisque c'est à Paris que s'est passée toute sa vie d'ar-
tiste. Mais n'insistons pas.
17.
298 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
Introduisons-nous maintenant dans l'intérieur de
rOpéra pendant une des trois ou quatre répétitions
générales qui ont précédé la représentation d'ou-
verture. Surtout n'oublions pas de nous munir d'un
mètre ; nous allons en avoir besoin.
La largeur de la salle, prise à l'appui des loges, es*
de 16'", 80 ; — saprofondeur, de 25"\60; sa hauteur,
de 20 mètres. — La scène a, d'ouverture : 15™, 60
(soit 5 mètres de plus que celle de la rue Le Pelc-
tier). — La superficie totale du plancher delà scène
est d'un hectare.
Le nombre des places du nouvel Opéra est de
2,156; — celui des portes, de 1,606; — celui des
clefs, de 7,595; — celui des loges d'artistes, de 554;
— celui des becs de gaz, de 9,209 ; — celui des che-
minées, de 450 ; — celui des marches d'escalier, de
6,519.
La longueur des tuyaux pour la conduite des eaux
est d'environ 7 kilomètres ; — celle des cordages de
la machinerie, de 255,800 mètres, soit à peu près
59 lieues, c'est-à-dire la distance de Paris à Caen.
Nous aurions encore à énumérer divers services qui
ont une grande importance, tels que ceux de la biblio-
thèque et des archives, contenant tous les trésors
historiques de la maison ; celui des calorifères ; celui
de l'éclairage électrique ; celui des décors, des costu-
mes, des bijoux, des armures, des accessoires, çtc...
Les archives et la bibliothèque mériteraient une
LE NOUVEL OPERA. 299
longue description. Ces deux dépôts précieux, qui se-
ront mis à la disposition du public, sont déjà très-ri-
ches. Les travailleurs y pourront faire des recherches
dans les partitions de 245 opéras et de 110 ballets;
dans une copieuse collection de cantates politiques,
d'hymnes, de chants patriotiques, etc.; dans le re-
cueil des autographes des grands compositeurs; dans
les papiers d'administration de lOpéra, états de recet-
tes, feuilles d'éinargement, inventaires, correspon-
dance, affiches, etc..
Les sommes votées par le Corps législatif et l'Assem-
blée nationale pour la construction de l'Opéra se mon-
tent à 35,400,000 francs, auxquels il faut ajouter le
prix très-élevé du terrain occupé par le monument et
ses abords, plus les indemnités d'expropriation al-
louées aux propriétaires et aux locataires des immeu-
bles qui étaient situés sur le même emplacement.
En tout, une centaine de millions ! autrement
cinq millions de rente (soit dit sans reproche).
Le nombre des places étant de 2,156 et celui des
représentations d'environ 170 par an (y compris
celles du dimanche en hiver), chaque spectateur qui
s'asseoit dans son fauteuil reçoit donc de l'État et de
la Yille im cadeau de 14 fr. 45. Encore nous ne fai-
sons pas entrer en ligne décompte la subvention, qui
est de 800,000 francs.
Si les deux millions de Parisiens devaient tous as-
sister à tour de rôle aux soirées de l'Opéra, on serait
300 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
obligé de leur donner 927 représentations, et la der-
nière aurait lieu dans cinq ans et demi environ ; ce
qui, à quelques semaines près, nous mènerait à la
fin du Septennat.
L'Opéra a été inauguré le mardi 5 janvier 1875.
Coïncidence frappante, c'était l'anniversaire du pre-
mier jour du bombardement de Paris par les Prus-
siens ! . . .
Mais oublions pour un jour ces souvenirs exécrés,
et allons à notre plaisir.
Il n'est pas encore sept heures , lorsque nous arrivons
sur la place de l'Opéra, et la foulé est déjà très-com-
pacte, très-nerveuse aussi. Les gardes républicains
ont quelque peine à l'empêcher de déborder sur la
chaussée des voitures.
Le monument ne présente rien de particulier dans
son aspect extérieur, si ce n'est que l'éclairage en est
très-pauvre, pour un jour de gala, et que le colosse
de pierre paraît d'autant plus noir que les maisons
environnantes se sont spontanément illuminées.
M. le ministre de l'Instruction publique et des Cul-
tes, qui représente le gouvernement dans les affaires
de l'Opéra, arrive dès l'ouverture des portes. Il s'est
muni de deux énormes bouquets de lilas blancs, qu'il
desline l'un à madame la maréchale de Mac-Mahon,
l'autre, à mademoiselle Krauss, qui va tout à l'heure
faire ses débuts dans la Juive.
Moment désiré depuis quatorze ans, nous entrons ! . . .
LE NOUVEL OPERA. 301
Quand on pénètre pour la première fois dans ce mu-
sée où sont accumulées tantd'œuvres éclatantes, l'œil
est troublé et comme malade de sensations excessives.
Le regard ne sait où aller ; il s'accroche aux points
lumineux ; il court des toiles allégoriques , dont
M. Baudry a illustré le foyer, au plafond que M. Pils
a peint avec tant de maestria pour le grand escalier ;
il s'égare dans le rayonnement des mosaïques véni-
tiennes, qui décorent l'avant-foyer. Il est ensuite at-
tiré par la coupole de la salle, dont M. Lenepveu
à fait un olympe. Puis encore ce pauvre regard hu-
main, attristé tous les jours par tant de vulgarités
bourgeoises, se trouve en état d'aberration au milieu
du scintillement de l'or que les décorateurs ont jeté
avec profusion sur toutes les parties du palais.
C'est qu'il en est de certaine architecture comme de
la musique, qui a besoin d'être perçue plusieurs fois
avant d'être pleinement goûtée; aussi', en pareil cas,
faut-il se défier de ses impressions avant qu'elles
n'aient eu le temps de se classer, car la période de
l'étonnement n'est jamais celle du bon jugement.
Pourtant il n'est que trop sensible que le service
de l'éclairage est encore mal réglé. Le foyer et le
grand escalier sont les seules parties de l'édifice
qui ne laissent rien à désirer sous ce rapport. Quant
à la salle, elle est relativement sombre, malgré
les trois cent quarante becs de son lustre gigan-
tesque. Les couloirs sont très-obscurs aussi, et il fait
302 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
à peine demi-jour dans celui des fauteuils d'orchestre.
Si on voulait pousser plus loin la critique des dé-
tails, on se plaindrait encore d'une certaine mesqui-
nerie dans les espaces concédés aux spectateurs. Les
places sont étroites, car on en a forcé le nombre ; et il
faut encore une certaine adresse dans les genoux pour
gagner son fauteuil, une fois le rideau levé. Le mal
sera réparable, dans quelques années, lorsqu'on en
sera à renouveler le mobilier.
Du reste, l'Opéra n'est pas encore terminé le soir de
son inauguration. Le pavillon du chef de l'État, celui
du glacier, le fumoir (qui sera décoré du plan des
« treize salles de POpéra »)... n'existent qu'à l'état de
projets, et ils ne recevront leur décoration que dans un
avenir qui ne semble pas prochain.
Les ouvriers ont pourtant travaillé jusqu'au dernier
moment, et une odeur de vernis, de peinture et de
plâtre frais, qui vous prend aux narines depuis le .ves-
tibule, est là pour l'attester.
Le rideau de la scène n'a été mis en place et équipé
qu'aujourd'hui même, à six heures du soir.
M. le maréchal Président de la République est
entré dans sa loge à 8 heures 10 minutes. Alors
M. Halanzier, prenant le bâton d'avertissement des
mains de son régisseur, a frappé, lui-même, les trois
coups d'usage. Le spectacle, qui a aussitôt commencé,
était composé, comme on peut le voir sur la page ci-
contre, où nous donnons le fac-similé de l'afflche :
TH. NATIONAL DE L'OPERA
Les bureaux ouvriront «^ j^ •% ^WSTWIV On commencera à
à7heurcsJ/2 fAllt UtiIJtf.Ci 8 heures
AIJJOIJRD'HVI MARDI 5 JAIVVIER «895
LA JUIVE
(1" et 2" actes). Opéra de Scribe, musique d'Haîévy.
Divertissement de M. Mérante.— Décors du l"acte de MM. LAVASTREelDESPiiftcHiN
du 2« acte de M. Chéret.
M-" KRAUSS, MARIE BELVAL, -MM. VILLARET, BEL VAL, BOSQUIN,
GASPARD, AUGUBZ. DANSE
M"" PALLIER, BARTOLETTI, SANLAVILLE, TIRON, MILLIE, ROBERT,
LAPY, RIBET, BUSSY, A. PARENT.
Scène de LA BÉNÉDICTION DES POIGNARDS des
UGUENOTS
Paroles de Scribe, musique de Meijerbeer.
Sainï-Bris, M. GAILIIARD.
SS'^H
(l" tab. (lu 2* acte) Ballet de M" Quitter et Saint-Léon., mus. de M. Léo Delibes
M"" SANGALLI, FIOCRE, MÉRANTE, MARQUET, SALANVILLE, PIRON,
MONTAUBRY, MlLi.IE. ROBERT, L.\MY, LAPY, RIBET, BUSSY, A. PARENT.
MM. MÉRANTE, CORNET, PLUQUE, F. MÉRANTE.
Ouverture de LA MUETTE DE PORTIGI à'Auber
Ouverture de GUILLAUME TELL de Rossini
ORDRE.— 1° Ouverture Je la Muette — 2» l" et 2Mctes de la Juive
— 3° Ouverture de Guillaume Tell, — 4» Bénédiction des Poi-
jrnards — 5° la Source.
Prix des places pour cette représentation : Stalles d'Amphithéâtre
et d'Orchestre, 30 fr. — Parterre, 20 fr. — Baignoires, 25 fr. — Avant-
Scènes des Baignoires et des Premières, Premières de face et de côté, r^Ofr.
— Deuxièmes Loges de face, de côté, Avant-Scènes des Deuxièmes, Troi-
sièmes Loges de face, Avant-Scènes des Troisièmes, 20 fr. — Troisièmes
de côté, 15 fr. — Quatrièmes de face, 40 fr. — Quatrièmes Logos de
côté, 8 fr. — Quatrième Amphithéâtre, 6 fr Cinquièmes Logo», 5 fr.
504 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
Toutes les places réquisitionnées par le gouvernement
avaient été livrées, conire argent, à l'ex-roi de Hanovre,
à l'ex-reine Isabelle, à Alphonse XII, son fils, élevé
depuis deux jours au trône d'Espagne, à deux cents
cinquante membres de l'Assemblée nationale, aux mi-
nistres, aux magistrats du ressort de Paris, aux grands
dignitaires de Tarmée, aux académies, à tous les corps
de l'Etat. On avait également invité les maires des
grandes villes de province ; les bourgmestres des capi-
tales étrangères; enfin. le lord-maire de Londres, qui
est arrivé en grand costume, dans sa voiture de gala,
précédé de trompettes à sa livrée et accompagné de
ses schérifs, de son porte-épée, de ses halebardiers,
de son « eld-master-poultry » (grand maître de la
volaille); tous personnages à costumes éclatants.
Quelques coupons se sont débités au dehors, et les
prix en étaient très-tendus. Les fauteuils d'orchestre
se vendaient couramment 1,000 francs ; les places les
plus modestes du cinquième étage valaient de 200 à
500 francs. On cite une loge (marchandise presque in-
trouvable) qui a été payée 15,000 francs.
Une assistance ainsi composée est, d'ordinaire, très-
sobre de démonstrations. Ce qui pourtant a été un
spectacle dans le spectacle, c'est la façon équitable
dont les chanteurs ont été traités. Ces malheureux
artistes, très-émus, comme on peut le croire, ont
d'abord paru en scène au milieu d'un silence absolu.
Les marchands de bravos n'étaient pas là pour leur
LE NOUVEL OPERA. oO^
servir ce qu'ils appellent « une entrée, » et le public
ne voulait pas leur faire d'avances sur leur bonne mine
et leur réputation. Il a fallu que Villaret, queGailhard,
que Bosquin, que mademoiselle Krauss, elle-même,
donnassent ce qu'ils avaient de meilleur au fond du
gosier, et alors les applaudissements ont éclaté, d'au-
tant plus flatteurs qu'ils étaient sincères.
Il importe aussi de considérer le nouvel Opéra- sous
le rapport de ses qualités acoustiques. La question est
de premier ordre.
Eh bien, il n*y pas à le nier, les conditions de l'an-
cienne salle ne se retrouvent pas dans la nouvelle, oii
Torchestre, et particulièrement le quintette à cordes,
donne des sons plus mats.
Par contre, les voix s'y font entendre avec une net-
teté extraordinaire. Étant donné le chapelet de notes
formant le discours mélodique, chacune de ces notes
arrive à l'oreille sans garder le plus faible écho de celle
qui l'a précédée. Quand le son a cessé d'être émis, il
a cessé d'être entendu. D'où il résulte que le spec-
tateur ne perd pas une syllabe du texte; particula-
rité remarquable, et qui forcera peut-être les li-
brettistes à surveiller leur français, leurs rimes, et
toutes autres choses de leur métier avec lesquelles
ils en prenaient à leur aise quand ils étaient sûrs de
l'impunité-.
Il est certain qu'aujourd'hui M. de Jouy ne se
risquerait plus à faire dire à Gessler, répondant au
306 LES TREIZE SALLES DE L'OPÉRA.
peuple qui lui demande la grâce de Guillaume Tell :
Voyez comment Gessler pardonne :
Aux reptiles je l'abandonne,
Et leur horrible faim lui répond d'un tombeau!
Scribe se fût concerté avec Meyerbeer pour empê-
cher Valentine (des Huguenots) de dire à découvert ce
membre de phrase isolé :
Ses jours sont menacés ! ah ! je dois l'y soustraire !
Les pataquès de cette sorte fourmillent dans nos li-
vrets d'opéra qui, pour être des merveilles d'invention
scènique, n'en sont pas moins écrits dans un patois
intolérable.
Un des plus curieux exemples qu'on en puisse citer
est celui-ci : au cinquième acte de la Juive, pendant
que Rachel monte les degrés de l'échafaud, Brogni
s'approche d'Éléazar et lui dit :
Ma fille existe-t-elle encore?
ÉLÉAZAR.
Oui!
BROGNf.
Dieuic/ achève! Où donc est-elle?
« Dieux », dont le pluriel est nécessité par la pro-
sodie, détruit tout le drame en une lettre. Voilà, en
effet, ce Brogni, personnifiant pendant cinq actes le
LE NOUVEL OPÉRA. 307
catholicisme le plus orthodoxe, le plus rigoureux, le
plus exalté, et qui, au dernier moment, aime mieux
se faire païen que de commettre un hiatus !
Toujours est-il que l'ancien équilibre entre les voix
et les instruments est rompu ; et que dans la nouvelle
salle les voix se trouvent sensiblement dégagées des
étreintes de Porchestrec C'est un des plus grands
échecs que pouvait subir une prétendue école mo-
derne qui feint un beau mépris pour le style mélo-
dique et vocal en tentant d'introduire dans la musique
théâtrale les effets de la symphonie. Le nouvel Opéra
sera plein des pièges où se prendront les compositeurs
qui mettront leur gloire à combiner savamment les
forces orchestrales pour donner le change sur l'inanité
de ce qu'ils feront dire aux chanteurs.
Et si ces observations paraissaient trop subtiles au
lecteur, il voudra bien tenir compte de cette vérité,
qu'en musique c'est toujours de quelque chose d'infi-
niment petit que dépend le plaisir.
Mais reprenons où nous l'avons laissé notre récit de
la soirée du 5 janvier.
Les entr' actes sont très-animés. La plupart des spec-
tateurs quittent leurs places, et courent plutôt qu'ils
ne se promènent dans toutes les parties de l'édifice. De
nombreux huissiers, postés aux portes, dans les esca-
liers, les couloirs et les vestibules, indiquent à cha-
cun son chemin. Leur secours est indispensable au
milieu de ce labyrinthe.
308 LES TREIZE SaLLES DE L'OPERA.
Le foyer, auquel on reproche d'ailleurs son étroi-
tesse disproportionnée avec sa longueur et sa hauteur,
le foyer est insuffisant, {)our contenir la foule brillante
qui s*y entasse. Ses dorures aveuglantes ne peuvent
pas éteindre cependant le feu des diamants qui cons-
tellent les plus jolies épaules de Paris.
Le lord-maire a pris part aussi à cette ambulation
générale, et, accompagné de ses shérifs, il a traversé le^
foyer. Les curieux ont pu examiner de près son ma-
gnifique costume traditionnel ; et pourtant, soit timi-
dité, soit crainte de la chaleur, il avait laissé dans sa
loge sa grande perruque poudrée.
La presse, et plus particulièrement la critique mu-
sicale, est là au complet. Cent cinquante fauteuils ont
été réservés aux écrivains qui doivent demain raconter
la fête à l'Europe entière. Ceux de nos confrères que
nous avons rencontrés, tout au moins aperçus, sont
MM. Théodore de Banville, du National ; Baudoin, de
la République française; Daniel Bernard, de V Union;
Gustave Bertrand, du Nord ; Blaze de Bury, de la Re-
vue des Deux-Mondes ; Cardon, de la Presse; Jules-
Claretie, de V Indépendance belge ; 0. Comcttant, du
Siècle; Ch.DeuIin,duPa?/s; E. Dubreuil, delà France;
Escudier, de V Art musical; Vaul Foucher, de l'Opi-
nion nationale; Gouzien, de V Événement; A. Heu-
Ihard, de la Chronique music'ale ; B. Jouvin, du Fi-
garo; Adolphe Jullien, du Français; Lavoix, de
V Illustration; Marcelin, de la Vie Parisienne;
LE NOUVEL OPERA. 309
A. Pougin, du Ménestrel; Reyer, du Journal des
Débats; Ch. de la Rounat, du XW Siècle; Paul de
Saint-Victor, du Moniteur; de Thémines, de la Pa-
trie ; Pierre Véron, du Charivari; J. Weber, du
Temps ; etc... Ceux que nous omettons ne s'en pren-
dront pas à nous, mais aux hasards de la promenade
qui ne nous ont pas permis de les accoster et de les
noter sur notre carnet.
Il y a foule aussi dans les coulisses, surtout au mo-
ment où défile la procession de la Juive ; et c'est un
spectacle à troubler l'entendement que celui des abon-
nés et des invités en habits noirs se mêlant aux beaux
seigneurs de l'an 1414, à tous ces moines encapu-
chonnés, à ces hommes d'armes, à ces varlets, à ces
pages, à ces cardinaux que commande l'empereur Si-
gismond du haut ue son cheval de parade.
Le foyer de la danse est un salon décoré avec beau-
coup de magnificence, et qui le soir de la première re-
présentation, était fréquenté par un public nombreux,
quoique privilégié. Là sont exposés par ordre de date
les portraits de mesdemoiselles de Lafontaine, Salle,
Camargo, Guimard, Mafleuroy, Rigottini, Noblet, Ta-
glioni,Duvernay,Essler, Carlotta Grisi, Rosati, etc.;
toutes ballerines célèbres, qui rappellent chacune un
des plus charmants chapitres de l'hisfoire de la
danse.
La réprésentation du 5 janvier était terminée à mi-
nuit et demi; et le programme avait pu être suivi sans
310 LES TREIZE SALLES DE L'OPERA.
accident jusqu'au dernier pas de mademoiselle San-
galli dans le ballet de la Source,
On a pu compter comme un cinquième acte le dé-
fdé de la foule dans le ponipeux escalier de l'Opéra.
Et pourtant les costumes y paraissaient étriqués et
médiocres. Le Lord -Maire et sa suite brillante for-
maient un groupe qui était seul en harmonie avec cet
éblouissant décor de marbre et d'onyx qu'inondait par
surcroît une lumière d'apothéose.
C'est à ce moment que deux ou trois cents person-
nes qui stationnaient sur la place, et que la curiosité
affolait, se sont ruées sur les portes de l'Opéra. La force
armée a eu beaucoup de peine à leur barrer le pas-
sage. Alors, refqulées, elles se sont dédommagées par
le spectacle du cortège de M. le Président de la Répu-
blique, composé de voitures de 'gala auxquelles fai-
saient escorte deux cents cuirassiers armés de torches.
Ainsi s'est terminée cette soirée mémorable.
L'Opéra enfin ouvert!.... Le matin du grand jour,
la foule n'y croyait guère encore. Depuis longtemps
elle avait renoncé à l'espoir de pénétrer jamais dans
cette montagne de marbre, de porphyre et de bronze.
Peu à peu elle s'était accoutumée à ne voir dans le
nouvel Opéra qu'un gigantesque objet d'art fait pour
l'ornement d'une place publique ; quelque chose
comme ces pyramides qu'érigeaient les Égyptiens des
temps fabuleux. L'inscription « le pubhc n'entre pas
ici » qu'on lisait sur toutes ses portes semblait une
LE NOUVEL OPÉRA. 311
vérité en bon train de devenir éternelle, et qu'on au-
rait fini par graver sur des plaques de marbre.
Pourtant, ces appréhensions n'étaient que de vains
cauchemars. Les bons et beaux millions de nos poches
ont fait le miracle de rendre habitable cette fastueuse
accumulation de pierres de prix. La France peut donc
être fière du spectacle qu'elle a donné le 5 janvier à
l'Europe; et qui est aussi un triomphe pour notre
chère ville de Paris.
Une telle fête chez un peuple qui mourait de la fa-
mine il y a quatre ans , c'est plus qu'une consolation
pour son orgueil blessé , c'est un commencement de
renaissance.
FIN.
NOTE
C'est pour nous un devoir, c'est aussi un plaisir, que d'expri-
mer notre reconnaissance à plusieurs de nos confrères qui, au
cours d'un travail souvent malaisé, nous ont tiré de peine par
foute sorte de bons offices qu'ils nous ont rendus. M. Adolphe
JuUien, auteur d'écrits si substantiels et si révélateurs sur la mu-
sique au dix-huitième siècle, nous a fourni des documents d'un
rare intérêt. — M. E. Thoinan a fouillé et dévahsé pour nous ses
collections musicologiques qui contiennent des richesses sans prix.
— M. Lavoix fils, avec une bonne grâce peu commune, nous a
servi de guide à travers le labyrinthe delà Bibliothèque nationale.
— Puis est venu M. A. Heulhard qui, en nous autorisant h inven-
torier les six volumes de sa Chronique musicale, nous a mis à
même de profiter de l'érudition de ses collaborateurs ; et nous
avons trouvé plus que nous ne cherchions en analysant les tra.
vaux si précis et si contrôlés de MM. Daniel Bernard, Lacome,
Th. de Lajarte, Mulsane, Nuitter (archiviste de l'Opéra), A. Pou-
gin, de Saint-Arroman, Wékerlin (bibliothécaire du Conserva-
toire), etc.. — La lecture des œuvres de Castil-Blaze nous a été
aussi d'un grand secours. Et même nous en devonf faire l'aveu
pour plusieurs écrivains que leur discrétion rend muets, Castil-
Blaze a été un des instigateurs de la plupart des recherches mo-
18
314 NOTE.
dernes sur le passé de la musique, et plus particulièrement de la
musique dramatique. Fetis aussi a beaucoup remué ces matières,
mais il est un guide moins sûr et qui n'a pas au même degré Tart
de rendre la science aimable... — Enfin l'auteur de ces pages
tient k dire encore une fois qu'au temps du travail il n'a été en-
touré que de soins obligeants. Si bien qu'habitué maintenant aux
bons procédés, il voudrait que le public le traitât avec la même
sympathie empressée!... Le souhait est peut-être trop hardi.
A. L.
•
TABLE DES MATIÈRES
I. Salle d'Issy 1
II. Salle de la Bouteille. 9
m. Salle du Bel-Air 21
IV. Première salle du Palais-Royal 25
V. Salle des Tuileries 03
VI. Seconde salle du Palais-Royal • 79
Vil. Salle des Menus-Plaisirs 131
VIII. Salle de la Porte-Saint-Martin 155
IX. Salle de la rue de Richelieu 179
X. Salle Favart 229
XI. Salle de la rue Le Peletier 235
Xli. Salle Vontadour. 281
XIII. Le nouvel Opéra . 293
Note 313
PARIS. — IMP. SIMON nAÇON ET COUP., liUE D'eRFUI)TH, 1.
ML Lasalle, Albert de
1727 Les treize salles de l'opéra
.8
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